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Le Gardien des Marées

Lire le chapitre 5: High Water

La marée montait plus vite que la houle ne le permettait. Maëlle le savait, elle qui avait passé dix ans à lire les mouvements de l'eau comme d'autres lisent les visages. Mais ce soir-là, la mer ne suivait aucune règle.

Le stranger — elle refusait toujours de lui donner un nom, comme si nommer le rendait plus réel — s'était affaissé près de la fenêtre vers dix-neuf heures. Elle avait cru à une simple fatigue, une réaction tardive au choc. Puis ses mains avaient commencé à trembler, et sa peau, d'ordinaire fraîche, était devenue glacée au toucher.

— Qu'est-ce qui vous arrive ? demanda-t-elle.

Il ne répondit pas. Ses yeux, qui viraient au gris-vert quand il était troublé, étaient fixes, braqués sur la ligne sombre de l'océan visible par la vitre.

— Il faut appeler le docteur, dit Maëlle en se dirigeant vers le téléphone.

Une main froide attrapa son poignet avec une force qui la surprit.

— Non.

Sa voix était rauque, comme gratée de l'intérieur.

— Pas... pas le docteur.

— Vous êtes en train de mourir.

— Je ne peux pas mourir. Pas encore.

Maëlle hésita. Le lourd poids du médaillon contre sa poitrine, sous son pull, lui rappelait que cet homme portait les cheveux de sa mère. Qu'il était lié à ce que la mer avait pris. Qu'il n'était pas un naufragé ordinaire, mais quelque chose que la tempête avait rejeté.

— L'eau, murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur la fenêtre. Elle monte. Je le sens.

— Oui. La grande marée. Elle devrait atteindre son pic vers minuit.

Il secoua la tête, un mouvement bref et saccadé.

— Pas la marée. L'autre. Celle qui... m'appelle.

Ses dents se mirent à claquer. Des frissons violents parcoururent son corps, comme s'il était pris de fièvre. Mais quand Maëlle posa la main sur son front, il était aussi froid que la pierre des rochers au petit matin.

La soirée s'étira dans une angoisse croissante. Maëlle le couvrit de couvertures, alluma le poêle à bois, prépara du café qu'il ne but pas. Il restait recroquevillé sur la chaise près de la fenêtre, les bras serrés autour de lui, le regard vide. Sa respiration, déjà irrégulière depuis son sauvetage, devenait de plus en plus sifflante.

— Il se passe quelque chose, répétait-il. L'eau. Elle touche le port maintenant. Elle couvre les rochers noirs.

— Vous ne pouvez pas le savoir d'ici.

— Je le sais. Elle monte dans moi.

À vingt-trois heures, il s'effondra. Maëlle le rattrapa de justesse avant qu'il ne heurte le plancher. Son corps était trempé, comme s'il avait été plongé dans l'océan, alors qu'il n'avait pas quitté la pièce. Ses vêtements dégoulinaient d'eau salée, l'odeur âcre de l'écume emplit soudain le salon.

— Par tous les saints, souffla Maëlle.

Il convulsait, le dos arqué, la bouche ouverte dans un cri silencieux. De l'eau s'écoulait de ses lèvres, des filets d'eau de mer mêlée de sable fin. Maëlle recula, la main sur la bouche, incapable de détourner le regard.

Ce n'était pas un homme. C'était un réceptacle, un vase qui se vidait et se remplissait au gré du flux.

Il la fixa soudain, les yeux écarquillés, d'un bleu profond qui n'avait rien d'humain.

— Elle vient me chercher. Je dois... je dois y aller.

— Non. Vous ne pouvez pas. Mourir dans cette eau...

— Je ne meurs pas.

Sa voix était un filet d'air. Son corps se tordit une dernière fois, puis s'immobilisa.

Dehors, l'eau clapotait anormalement près des fondations. Maëlle courut à la fenêtre. La mer n'était pas censée toucher la maison ce soir. Pas à cette hauteur, pas avec cette houle. Mais elle était là, noire et luisante, léchant les murs de pierre comme un animal affamé.

Quand elle se retourna, le stranger n'était plus là.

La porte d'entrée était grande ouverte. Le vent marin s'engouffra dans la pièce, renversant une lampe. Maëlle fonça dans la nuit, pieds nus sur les pierres glacées, jusqu'au bord de l'îlot où la mer grignotait déjà la digue.

Elle aperçut une silhouette blanche, une forme à peine visible dans le noir, glissant sur la surface de l'eau avant de sombrer sans un éclat.

Il avait disparu. La mer l'avait repris.

Maëlle resta là, tremblante, les pieds dans l'écume, le médaillon de sa mère battant contre son cœur. Il était mort. Noyé. Reparti là d'où il venait.

Elle aurait dû se sentir soulagée. Le secret, le mensonge, tout s'en allait avec lui. Mais une terreur sourde, plus profonde que la houle, lui tordait le ventre.

La mer ne rendait jamais ce qu'elle prenait. Jamais.

Le lendemain matin, la mer était calme. Un soleil pâle dorait les toits du village. Maëlle n'avait pas dormi. Elle regardait l'océan sans le voir, les mains crispées sur une tasse de café froid, quand un cri monta du port.

Les pêcheurs s'affairaient déjà sur la jetée. Quelqu'un criait, montrait du doigt quelque chose à l'ouest.

Maëlle descendit en courant, le cœur battant, sans savoir ce qu'elle espérait ou redoutait trouver.

Et elle le vit.

Debout sur les rochers où elle l'avait trouvé cinq jours plus tôt, les vêtements secs, le visage tourné vers le soleil, un sourire vague aux lèvres. Le stranger. Vivant. Restauré comme si rien ne s'était passé.

Les pêcheurs se signaient à distance. Madame Kernevel, arrivée on ne sait d'où, murmurait des mots que le vent emportait.

L'homme descendit des rochers et marcha vers Maëlle. Il semblait plus solide, plus réel, comme si l'eau l'avait reconstruit en mieux.

— Bonjour, dit-il simplement.

Sa voix avait changé. Plus grave, plus claire. Comme quelqu'un qui sait enfin qui il est.

— Où étiez-vous ? demanda Maëlle, sa voix à peine audible.

Il pencha la tête, les yeux bleus, calmes, inhumains.

— Je suis allé demander à la mer si elle me laisserait rester.

Et il sourit.

Autour d'eux, le village retenait son souffle. La cloche de l'église sonna midi. La marée, qui aurait dû baisser, montait inexorablement vers la ligne des maisons.