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Le Gardien des Marées

Lire le chapitre 4: The Empty Boat

La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant derrière elle un ciel bas et gris qui semblait peser sur les rochers comme un couvercle. Maëlle avait laissé l'étranger endormi dans la chambre du haut, la porte fermée, la clé dans sa poche. Elle ne savait pas pourquoi elle l'avait enfermé. Elle savait seulement qu'elle ne pouvait pas rester là à le regarder respirer, à se demander ce qu'il savait vraiment de sa mère.

Elle descendit vers la crique par le sentier de chèvres, les mains enfoncées dans les poches de son ciré jaune. Les goélands tournaient au-dessus de l'eau, criant comme des âmes perdues. La mer s'était retirée, découvrant des rochers noirs et luisants, des algues brunes écrasées, des flaques où quelque chose bougeait encore.

C'est là qu'elle la vit.

Une barque, échouée entre deux blocs de granit, à moitié remplie d'eau de pluie. Elle n'était pas là la veille. Ni avant la tempête. Maëlle connaissait chaque recoin de cette côte, chaque faille où un bateau pouvait se loger. Cette barque n'existait pas il y a trois jours.

Elle s'approcha lentement, le gravier crissant sous ses bottes. La coque était en bois de chêne, peinte en vert foncé, écaillée par le sel. Un aviron gisait à côté, brisé net à mi-longueur, la cassure fraîche. Du bois blond, pas encore grisonné par la mer.

Maëlle posa la main sur le plat-bord. L'eau à l'intérieur était claire, presque douce. Elle ne venait pas de la mer. Elle venait du ciel.

Elle fit le tour de l'embarcation, cherchant une marque, un numéro, quelque chose d'identifiable. Et c'est là qu'elle le vit, gravé dans le bois à la proue, d'une main malhabile mais ferme, comme un enfant qui apprend à écrire :

*Anastase*

Le nom la frappa comme un coup de poing dans le ventre. Elle connaissait ce nom. Tout le monde à Port-Anne connaissait ce nom. C'était le bateau de Yann Pennec, le pêcheur qui avait disparu un an plus tôt, emporté par une lame un jour de beau temps, selon les gendarmes. On avait retrouvé son ciré accroché à un rocher, sa casquette de laine flottant entre deux eaux. On n'avait jamais retrouvé le corps.

Ni le bateau.

Maëlle s'accroupit, les doigts sur les lettres de bois. Yann Pennec. Elle se souvenait de lui comme d'un homme taiseux, les épaules larges sous son pull marin, qui buvait son café au bar des Abers sans échanger un mot avec personne. Il habitait seul dans sa petite maison au bout du port, ses volets toujours fermés, sa barque toujours propre, toujours prête.

Et puis un jour, plus rien.

Quand elle remonta vers la route, elle croisa la vieille Kernevel qui descendait vers l'église, son filet à provisions en osier au bras. La vieille femme s'arrêta, la tête inclinée, comme un oiseau qui jauge une proie.

— Tu as trouvé quelque chose dans la crique, dit-elle. Ce n'est pas une question.

Maëlle hésita. Les gens du village disaient que Kernevel savait tout avant tout le monde, que c'était elle qui gardait les morts dans sa tête quand tout le monde les oubliait. Elle n'avait jamais cru à ces histoires. Pas vraiment.

— La barque de Yann Pennec, dit-elle. Elle est échouée sur les rochers.

Kernevel ne bougea pas, mais quelque chose dans ses yeux se durcit.

— Yann n'a jamais eu de barque.

Maëlle cligna des yeux.

— Comment ça ? C'est gravé sur la coque. Anastase. Tout le monde sait que c'était son bateau.

— Anastase, répéta la vieille femme, comme si elle goûtait le mot. Oui, c'était son nom. Le bateau aussi. Mais ce n'était pas un bateau pour aller pêcher. C'était une barque pour aller voir la mer en face. Pour les rendez-vous que la mer donne.

Le vent se leva soudain, soulevant un vol de mouettes qui criaient vers le large. Maëlle resserra son ciré autour d'elle.

— Quels rendez-vous ?

Kernevel s'humecta les lèvres, les yeux perdus vers l'horizon où le ciel se confondait avec l'eau.

— Yann allait toujours pêcher seul, le même jour chaque mois, vers l'île du Moine. Une fois par lune. On disait qu'il allait porter des fleurs à sa femme, morte noyée quinze ans plus tôt. Mais les fleurs, ça ne fait pas tenir une barque à flot si longtemps, ajouta-t-elle en se tournant vers Maëlle avec un sourire qui n'avait rien d'aimable. Sauf si on a un accord.

Un frisson parcourut la nuque de Maëlle, qui n'avait rien à voir avec le vent.

— Un accord avec qui ?

La vieille femme hocha lentement la tête.

— Ta mère le savait, Anne. Un jour, elle m'a demandé de surveiller sa maison parce qu'elle devait aller quelque part, disait-elle, « sur la mer qui écoute ». J'ai compris ce que ça voulait dire. Je lui ai dit : Anne, ne va pas là-bas. Il y a des choses qui ne se donnent pas. Elles se prêtent, et elles se reprennent.

Elle s'approcha de Maëlle, sa main sèche et ridée se posant sur son avant-bras. La pression était plus forte qu'elle ne semblait possible pour une femme de cet âge.

— Yann est parti un an avant ta mère, poursuivit Kernevel. Un soir de haute mer. On n'a pas retrouvé son corps. Mais on n'a pas retrouvé sa barque non plus, et ça, personne n'en parlait. Parce que ça voulait dire qu'il ne s'était pas noyé. Il avait été pris. Échangé. Quelqu'un d'autre était venu à sa place.

Elle lâcha Maëlle et recula d'un pas, son filet se balançant à son bras dans un léger cliquetis de bouteilles.

— Et maintenant sa barque revient. Avec un homme dedans. Ou presque.

Maëlle sentit sa gorge se serrer.

— Vous ne pouvez pas savoir qu'il y a un homme dans ma maison.

— Je n'ai pas besoin de savoir, Maëlle. La mer le crie depuis trois jours. La seule question, c'est : qu'est-ce que tu comptes faire quand elle viendra le reprendre ?

Et elle partit, les épaules droites, ses pas comptés et réguliers comme un pouls.

Maëlle resta un instant pétrifiée sur le chemin, le vent sifflant à ses oreilles. Quand elle rentra au phare, la porte de la chambre était toujours fermée. Elle ouvrit d'un geste brusque.

L'étranger était assis sur le lit, le dos contre le mur, les yeux grands ouverts. Il était pâle, les veines de son cou dessinées en bleu sombre sous sa peau. Quand il la vit, ses iris - qui la veille étaient d'un bleu gris - virèrent au vert, profond, comme de l'eau de mer au soleil.

— Tu sais qui je suis, dit-il. Sa voix était calme, plus assurée que la veille, comme si quelque chose s'était déverrouillé dans sa tête. Ton visage me disait un nom, mais pas le mien. Tu as peur de moi. Tu as peur de quelque chose que je porte. Montre-moi.

Maëlle fit un pas en arrière, la main allant automatiquement à sa poche intérieure, là où le médaillon de bronze pesait contre son cœur.

Il sourit. Un sourire étrange, presque désolé.

— C'est ça. Le médaillon. Je le sens dans ta poche, comme je sens l'eau qui monte dehors, comme je sens que je n'ai pas respiré depuis que tu m'as sorti de la mer.

Il se leva. Sa silhouette était plus grande qu'elle ne l'avait cru, plus dense, plus présente.

— Je ne sais pas encore ce que je suis, dit-il. Mais je sais ce que je ne suis pas. Je ne suis pas un homme qui se noie.

Le vent frappa soudain la fenêtre du phare, une rafale brutale qui fit vibrer les vitres. Dehors, au loin, le cri d'une corne de brume monta. Et Maëlle, les doigts glacés sur le bronze dans sa poche, comprendit que le matin avait pris une décision à sa place.

Elle ne pouvait plus appeler personne. Plus maintenant.

Elle devait découvrir ce que la barque d'Yvan Pennec faisait dans sa crique, nom gravé dans le bois, avant que la mer ne revienne. Avant que la mer ne reprenne ce qu'elle avait déposé dans sa maison.

Avant que la mer ne frappe à sa porte.