Le Gardien des Murailles
Lire le chapitre 1: The Rain on the Moor
La pluie ne tombait pas : elle assiégeait. Eilidh Grant écrasa son front contre la vitre froide de la vieille Land Rover, mais le paysage n'était qu'un lavis gris, une masse indistincte de bruyère noyée et de ciel effondré. Le cliquetis frénétique des essuie-glaces semblait le seul bruit du monde, jusqu'à ce que les roues patinent une fois, deux fois, et que le moteur émette un hoquet mécanique, puis se taise.
— Non. Non, non, non.
Elle tourna la clé. Le démarreur gémit, fatigué, comme un vieillard qu'on réveille. Rien. Elle frappa le volant du plat de la main, et le geste fit glisser son carnet de notes sur le plancher. Dehors, la pluie redoubla, tambourinant sur le toit en tôle un rythme de funérailles.
Elle était à moins de deux kilomètres du château. Elle l'avait vu sur la carte — une petite entaille au cœur du moor, une ligne pointillée qui promettait un chemin praticable. Le chemin était là. C'était la terre qui avait trahi. L'argile des Highlands, gorgée d'eau jusqu'à l'os, avait avalé ses roues comme une bouche molle.
Un coup de klaxon. Trois secondes. Trois autres secondes. Personne ne viendrait l'entendre. Elle sortit, et la pluie la gifla immédiatement, s'infiltrant sous son col, ruisselant dans ses cheveux. L'eau froide l'atteignit jusqu'à la peau avant même qu'elle ait fait trois pas.
Le château était là. Elle le devinait à travers le rideau gris : une masse sombre et verticale, trop haute pour le paysage, dressée comme un os que la terre n'aurait pas digéré. Des tours carrées, des créneaux ébréchés, une silhouette de forteresse médiévale qui semblait appartenir moins à l'Écosse qu'à un conte où personne n'en sort vivant.
Un bruit. Pas la pluie. Un grondement sourd, mécanique, qui grossissait.
Eilidh se tourna. À travers le rideau d'eau, une masse jaune émergea du brouillard : un tracteur, vieux modèle, cabine ouverte, peinture écaillée. Il avançait sans hâte, comme si la tempête n'était qu'une formalité. Il s'arrêta à cinq mètres d'elle, moteur au ralenti.
L'homme qui en descendit n'avait pas de capuche. Il portait une veste en tweed trempée, un chapeau de pluie enfoncé sur le crâne, et sa barbe de trois jours — d'un roux sombre, presque brun — luisait d'humidité. Il la regarda comme on regarde un problème de plomberie. Il était jeune. Beaucoup plus jeune qu'elle ne l'avait imaginé. La trentaine à peine. Et il ne souriait pas.
— Vous êtes la Anglaise ?
La voix portait un accent épais, une musique râpeuse qui fit se hérisser quelque chose au fond de sa poitrine.
— Écossaise. Et je ne suis pas Anglaise. Je m'appelle Eilidh Grant.
Il hocha la tête, comme si la correction ne changeait rien.
— MacKinnon. Hamish.
Il contourna le tracteur, vint examiner la Land Rover enfoncée. Il ne proposa pas son aide. Il se contenta de regarder les roues arrière, moitié englouties, puis leva les yeux vers elle dans la pluie qui ne s'arrêtait jamais.
— On vous a envoyée, dit-il. C'est bien vous ?
— J'imagine que oui. La restauration de Castle Kintail. Contrat KR-47, signé par l'administrateur de la fiducie.
Il fit un bruit. Pas un mot, un bruit. Un son entre le reniflement et le ricanement.
— La fiducie. Ce tas de bureaucrates d'Édimbourg qui n'ont jamais mis un pied dans le haut pays.
— Ils ont mis des millions de livres dedans, dit Eilidh. Ça compte pour quelque chose, non ?
Ses yeux à lui étaient pâles. Gris-vert, comme une mer quittée par la marée. Ils la dévisageaient sans bouger, et elle comprit soudain qu'il n'y aurait pas de tracteur de sauvetage. Pas de main tendue. Pas de bienvenue.
— Vous pouvez laisser la voiture ici, dit-il finalement. Personne ne la volera. Les corbeaux ne conduisent pas.
Il remonta dans son tracteur sans un regard en arrière et redémarra. Elle dut courir pour s'accrocher au montant de la cabine ouverte, sautée sur le garde-boue, les doigts refermés sur la tige de la barre de sécurité. Le tracteur tangua, s'engagea sur un chemin invisible, et la pluie lui cingla le visage pendant cinq minutes entières de secousses et de boue.
Il ne lui adressa pas un mot. Elle ne chercha pas à en parler. L'eau dégoulinait sur le cuir de son siège, remontait ses manches, et elle se répétait qu'elle était payée pour ça. Payée pour le château, pas pour l'homme.
Le tracteur franchit une grille en fer forgé — dont un battant pendait, arraché de ses gonds — et s'engagea sur une cour pavée où l'herbe poussait entre les dalles. Elle sauta au sol avant l'arrêt complet.
Le château la dominait. Enfin. Vraiment.
La façade était de grès rouge, mangée de mousse et de lichen, des fenêtres à meneaux dont la plupart étaient condamnées par des planches clouées à la hâte. La toiture d'ardoise avait des creux, des bosses, des pans disparus. L'angle nord-est montrait un échafaudage abandonné, dont les planches vert-de-gris semblaient là depuis des décennies. Le château était une coquille. Superbe, immense, et pourrissante.
Hamish était déjà sur le perron, les clés à la main. Elle sortit son carnet et son appareil photo de la voiture, les protégea sous son blouson, et grimpa les marches. Il la laissa passer, soigneusement, sans empressement.
La porte s'ouvrit avec une plainte de métal rouillé.
L'intérieur était pire encore. Un hall caverneux, ouvert jusqu'à la charpente effondrée à l'étage, où la pluie avait trouvé son chemin et s'égouttait en nappes lentes le long des murs. Le sol était en dalles de pierre inégales, couvertes de débris : plâtre tombé, poutres pourries, une porte gisant comme un corps. Une odeur de terre humide et de renfermé lui serra la gorge. Les murs étaient recouverts — à l'endroit où le plâtre ne s'était pas effondré — de panneaux de chêne noircis, dont elle pouvait imaginer la splendeur passée.
Hamish ne s'était pas présenté à l'intérieur. Pas encore. Il restait sur le seuil, dos au ciel gris, silhouette découpée dans la lumière blafarde.
— Vous comprendrez vite que ce n'est pas un endroit pour s'attacher, dit-il. La moitié du toit est un souvenir. L'autre moitié est un danger.
— Je suis ici pour que ça change.
— Non. Vous êtes ici pour écrire des rapports. Pour parler de charpentes et de plâtres. Et puis vous repartirez.
Elle se retourna vers lui, la pluie dégoulinant encore de ses cheveux sur son cou.
— Vous ne me connaissez pas, monsieur MacKinnon.
Il eut un demi-sourire qui n'avait rien d'amical.
— Je connais le genre. Architectes. Restaurateurs. Experts. Ils arrivent en disant qu'ils vont sauver le château, et ils partent avec une valise de recommandations que personne ne lira. Pendant ce temps, je reste ici. J'écoute la pluie. Et je regarde le toit s'abîmer.
Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'il disait. Quelque chose de las, presque de cassé. Mais Eilidh ne voulait pas l'entendre. Pas maintenant. Pas avec l'eau qui ruisselle encore sur ses épaules et ses orteils qui flottent dans ses bottes.
— Je commence demain matin, dit-elle. Six heures. Vous saurez où me trouver.
— Je serai là.
Il la laissa. Le bruit de la porte retomba comme une seconde pluie, lourde et définitive. Eilidh resta seule au centre du hall, sous les gouttières fantômes du plafond. Les pansements de plâtre croulaient autour d'elle dans un craquement doux et continu.
Elle sortit son carnet. L'écriture tremblait un peu — froid, fatigue, elle refusa de penser à autre chose. Elle nota : *Hall d'entrée. Effondrement partiel de la charpente. Murs ouest et est présentent une humidité remontante. Sol dégradé par infiltration. État général : préoccupant. Aucune trace d'un système de drainage.
Puis, plus bas, d'une main plus appuyée : *Le laird n'apprécie pas la restauration. Ou les restaurateurs. Ou peut-être la présence humaine en général. Traitement : la preuve.
Elle releva la tête. Dans la pénombre, elle repéra l'escalier en colimaçon qui montait à l'étage supérieur, et au-delà, à la jonction du mur nord et du mur est — là où la lumière tombait à peine — une ouverture. Pas une porte. Pas une fenêtre. Un renfoncement, trop bas pour être une cheminée, trop régulier pour être un accident.
Elle n'y pensa pas davantage. Pas ce soir. Elle sortit son téléphone — pas de signal, évidemment — puis elle se retourna vers la grande salle, vers le foyer de pierre immense où un tas de cendres anciennes formaient un nid de souvenirs. Elle posa son sac, s'assit sur une marche, défit ses bottes pleines d'eau, et resta un moment à écouter la pluie.
Le jour suivant, elle arracherait les planches. La semaine suivante, elle dégagerait la charpente. Dans un mois, elle connaîtrait chaque pierre de ce château mieux que le laird lui-même.
Et elle commencerait par ce renfoncement.
Il n'était sur aucun des plans qu'on lui avait fournis. Elle le savait déjà.