Lumen Reads

Le Gardien des Murailles

Lire le chapitre 2: First Survey

Le matin se leva sur Castle Kintail comme une mauvaise blague — gris, humide, et obstinément froid. Eilidh Grant se tenait dans la cour intérieure, les mains sur les hanches, regardant le camion de l’équipe technique gravir péniblement la piste en lacets. Fergus, son second, en descendit le premier, le visage rouge d’effort, suivi de deux techniciens chargés comme des mulets.

— On aurait dû amener des chiens de traîneau, lança-t-il en jetant un sac de matériel à ses pieds.

Eilidh sourit, mais le sourire s’évanouit lorsque la lourde porte du donjon s’ouvrit dans un grincement. Hamish MacKinnon se tenait sur le seuil, les bras croisés, vêtu d’un pull en laine élimé qui semblait aussi vieux que la maçonnerie derrière lui. Il ne dit pas bonjour. Il ne dit rien du tout. Il se contenta de les observer, comme un corbeau surveillant des charognards.

— Monsieur MacKinnon, dit Eilidh d’une voix professionnelle. Nous allons commencer le relevé préliminaire. Je vous présenterai les conclusions à la fin de la journée.

— Je connais mon château, Grant. Elle n’a pas besoin de vos appareils pour me dire ce qui cloche.

— C’est précisément pour cela que nous prenons des mesures. Afin que le diagnostic soit fondé sur des données, pas sur des impressions.

Il la fixa un long moment, puis détourna le regard vers les collines, comme si elle ne méritait même pas sa colère. Eilidh inspira profondément. Elle avait survécu à des comités de restauration britanniques. Un laird grognon ne la ferait pas flancher.

Les heures qui suivirent furent une chorégraphie d’obstruction. Chaque fois qu’un technicien sortait un outil, Hamish trouvait une raison de s’en plaindre. La perceuse ? Trop bruyante, les pierres sont fragiles. Le scanner laser ? Trop intrusif, la lumière dérange les chauves-souris. Le détecteur d’humidité ? Il fallait percer des trous, n’est-ce pas ? Alors non.

— Nous ne perçons qu’à des points de contrôle précis, expliqua Eilidh pour la troisième fois, en dépliant le plan sur un tréteau branlant dans la grande salle. Chaque carotte de prélèvement sera rebouchée et scellée le jour même. C’est une procédure standard.

— Rien de ce que vous faites n’est standard ici, répondit Hamish, sa voix grave portant dans l’espace vide. Ce château n’a pas été construit pour vos normes à vous.

Fergus leva un sourcil vers Eilidh. Elle secoua imperceptiblement la tête. On continue.

Ils passèrent au sous-sol, puis au premier étage, là où l’humidité avait rongé les solives du plafond. Le faisceau d’une lampe torche révéla des moisissures d’un noir luisant qui semblaient respirer. L’air sentait la pierre mouillée, le salpêtre, et quelque chose d’autre — une odeur organique, chaude, presque animale. Eilidh nota mentalement de vérifier la présence de rats.

— Vous voyez ce mur ? dit-elle, en désignant une fissure verticale qui courait du linteau de la fenêtre jusqu’au sol. C’est une contrainte de cisaillement. Le mur porteur travaille de manière inégale. Cela suggère un déplacement de fondations.

Hamish s’approcha, toisa la fissure comme s’il la rencontrait pour la première fois, puis haussa les épaules.

— Elle a toujours été là.

— Non, dit doucement Eilidh. Une fissure de ce type se forme sur des décennies, pas à la construction. Si elle était d’origine, nous verrions des traces de rejointoiement ancien. Il n’y en a aucune. Ce mur bouge.

— Rien ne bouge ici, Grant. C’est le seul endroit qui ne bouge pas.

Elle aurait aimé lui demander ce qu’il voulait dire — s’il parlait du château ou de sa propre vie figée. Mais l’équipe l’appelait déjà pour l’aile est.

La partie la plus ancienne du donjon, l’aile est datait du douzième siècle. La lumière y était rare, les fenêtres étant étroites et profondes. Eilidh sentit immédiatement le changement de température — une chute brutale, comme si on passait une porte invisible vers un monde plus froid. Elle fit jouer sa lampe sur la maçonnerie grossière, admirant malgré elle le travail des bâtisseurs d’autrefois, ces hommes anonymes qui avaient dressé des murs de trois mètres d’épaisseur à mains nues.

— Eilidh, dit Fergus à voix basse. Viens voir.

Il était à l’extrémité de la pièce, les yeux fixés sur la paroi nord. Elle s’approcha. Son ombre dansa contre les pierres, et c’est là qu’elle le vit. Une saillie anormale, un renflement à mi-hauteur du mur. Sur un plan, cela aurait dû être une surface plane. Or, la pierre se bombait ici avec une douceur presque organique, comme si quelque chose poussait de l’intérieur.

— Mesures, demanda-t-elle.

Fergus leva le télémètre laser. Le faisceau rouge parcourut la paroi, et l’écran afficha un chiffre. Eilidh fronça les sourcils. Elle parcourut le plan, fit glisser son doigt jusqu’à l’emplacement correspondant.

— Ça ne colle pas, murmura-t-elle. Sur le plan original de 1842, le mur est droit ici. Pas de renflement. Pas d’ouverture. Et pourtant…

Elle s’accroupit. À la base de la saillie, une pierre était légèrement désalignée, comme si elle avait été retirée puis remise en place sans soin. Le mortier autour était plus clair — plus récent. Elle tendit la main pour la toucher, mais une main attrapa son poignet.

Hamish. Ses doigts étaient durs, ses yeux froids.

— N’y touchez pas.

— Je ne vais rien abîmer. Je vérifie seulement le mortier.

— C’est une fragilité structurelle. Une ancienne infiltration d’eau a affaibli cette zone. C’est pour cela que le mur bombe. Vous proposerez un renfort dans votre rapport, et nous passerons à autre chose.

Eilidh retira lentement sa main, mais elle ne détourna pas le regard. Un homme qui n’avait pas voulu de la restauration, qui combattait chaque mesure, chaque outil, se permettait soudain de donner un diagnostic technique ? Sa voix était trop assurée, trop détaillée pour quelqu’un qui venait de prétendre ignorer une fissure de cisaillement évidente.

— Bien, dit-elle doucement. Je note.

Ils terminèrent le relevé en silence. Hamish ne quitta pas la pièce une seule fois. Il resta adossé au chambranle de la porte, les bras croisés, les yeux sur Eilidh à chaque instant. Quand l’équipe plia enfin le matériel, la lumière du soir tombait en oblique à travers les meurtrières, peignant le sol de longues traînées orange.

— Résultats, dit Fergus en tapotant l’écran de sa tablette. On croise les données demain à l’atelier ?

— Non. Je reste ici ce soir, répondit Eilidh. Je vais relire les plans et préparer la première ébauche du rapport.

Fergus lui jeta un regard étrange, mais ne posa pas de question. Les techniciens chargèrent le camion, et bientôt les moteurs rugirent dans la nuit tombante. Eilidh resta sur le seuil de la grande salle, regardant les feux arrière disparaître à travers une nouvelle averse.

Le silence retomba. Un silence épais, chargé d’histoire, qui semblait absorber les sons plutôt que les renvoyer. Quelque part dans le donjon, une porte claqua. Hamish ne lui avait pas assigné de quartier. Elle savait qu’elle pouvait prendre une chambre dans le corps de logis ouest. Mais au lieu de cela, elle remonta l’escalier en colimaçon, la lampe torche à la main, jusqu’à l’aile est.

La pièce était vide, plongée dans une pénombre encore plus profonde que le reste du château. Le renflement l’attendait, indolent et secret. Eilidh s’agenouilla devant la pierre au mortier récent, sortit une petite spatule de sa poche, et la passa délicatement dans la jointure. Le mortier céda en quelques secondes. Elle le renifla.

De la chaux. Ancienne. Pas un mortier contemporain. Sa composition était similaire à celle du mur du douzième siècle. Mais quelque chose d’autre était incrusté dans la prise, juste à la limite du regard : un fragment de tissu, décoloré mais identifiable. De la laine fine, tissée serré, semblable à celles qu’on portait dans les grandes maisons aristocratiques.

Elle écarta délicatement un peu plus de mortier. La pierre bougea.

Eilidh n’était pas une ingénieure impulsive. Chaque décision passait par des protocoles, des comités, des validations. Mais cela — cela n’était pas dans le protocole. Elle devait savoir.

La pierre pivota sur un pivot invisible, révélant une cavité sombre, profonde de plusieurs décimètres. De l’air froid s’en échappa un souffle, chargé d’un parfum de pierre humide et d’un autre, plus subtil — du papier. Beaucoup de papier.

Elle éclaira l’intérieur. Un paquet de documents, enveloppés dans une toile cirée, reposait dans la cavité. Une écriture manuscrite, à l’encre délavée mais ferme, était tracée sur la première page visible.

*Mon testament, pour les filles de Kintail — que ce mur les protège des hommes qui voudraient les effacer.*

La lampe trembla dans sa main. Des pas résonnèrent dans l’escalier. Hamish.

Eilidh poussa la pierre, rabattit la poussière et se releva juste à temps. Lui apparut dans l’embrasure, silhouette massive contre le couloir faiblement éclairé. Il la regarda longuement, trop longtemps. Puis, il recula et disparut sans un mot.

Elle ne dormit pas de la nuit.