Le Gardien des Murailles
Lire le chapitre 10: An Uneasy Alliance
Le silence dans la cuisine du château était si épais qu'Eilidh entendait le tic-tac de la vieille horloge au bout du couloir. Elle avait traversé le jardin en courant, encore secouée par le poids mort d'Angus dans ses bras, par l'odeur de terre et de feuilles qui collait à sa veste. Hamish était là, appuyé contre le chambranle, une tasse de thé refroidie à la main, comme s'il avait senti que quelque chose venait.
Elle ouvrit la bouche, mais les mots restèrent coincés.
"Qu'est-ce que c'est ?" demanda-t-il, la voix plus basse que d'habitude, les yeux déjà alertes.
"Angus. Il est mort." Elle entendit sa propre voix, plate, mécanique. "Dans le jardin. Crise cardiaque."
La tasse glissa des doigts de Hamish et se brisa sur les dalles de pierre dans un bruit sec et final. Il ne bougea pas, ne regarda même pas les éclats. Son visage était de marbre, mais ses yeux—ces yeux sombres qui semblaient toujours cacher quelque chose—se vidèrent de leur défense habituelle.
"Où ?" murmura-t-il.
"Près des buis, au sud de la roseraie. Il s'occupait des parterres quand—" Elle s'arrêta, la gorge serrée. "Il parlait de vous. Il m'a dit que vous étiez son garçon."
Hamish ferma les yeux un long moment. Quand il les rouvrit, il était ailleurs, perdu dans un souvenir qu'Eilidh ne pouvait pas voir.
"Il était ici quand j'étais enfant. Il m'apprenait à greffer les rosiers. Il disait que les plantes acceptaient la douleur si elles savaient que quelque chose de beau allait en naître." Il passa une main sur son visage, un geste épuisé. "Il n'y avait pas encore de murs entre lui et moi, à l'époque."
Eilidh resta immobile, ne sachant que faire des débris de porcelaine à leurs pieds, ni de cet homme soudainement si vulnérable. Les semaines de friction entre eux, les portes claquées, les accusations—tout semblait hors de propos devant ce deuil.
"Je vais appeler le docteur MacRae et les pompiers pour le transport. La famille d'Angus—je crois qu'il avait une nièce à Inverness."
"Non." La voix de Hamish était cassée. "Je m'en occupe. Je dois m'en occuper."
Il se tourna vers la vieille porte de service qui donnait sur la cour et s'y appuya, le front contre le bois vermoulu. Ses épaules tremblaient légèrement. Eilidh aurait pu partir, retourner à son atelier improvisé, laisser cette scène se dérouler loin de sa responsabilité. Mais quelque chose la retenait—le même instinct qui l'avait poussée à rester quand le mouton avait été blessé, quand il avait parlé du vent et des genêts.
Elle fit trois pas, ramassa les plus gros éclats de la tasse, les déposa sur l'évier. Le geste était peu de chose, mais il suffit à briser quelque chose dans l'air entre eux.
"C'est ma faute", dit-il soudainement, sans se retourner. "J'aurais dû veiller sur lui. Le laisser prendre sa retraite, l'envoyer dans le sud chez sa famille. Mais je ne pouvais pas. Il était le dernier."
"Le dernier de quoi ?"
"Le dernier qui se souvenait." Hamish se retourna enfin. Ses yeux étaient rouges, mais il ne pleurait pas. Eilidh réalisa qu'il avait peut-être oublié comment. "Le dernier qui connaissait le château avant que mon père ne commence à le mutiler. Le dernier qui pouvait me dire quoi faire quand je ne savais plus."
Il fit quelques pas dans la cuisine, passa la main sur la pierre rugueuse du mur comme pour y chercher un pouls.
"Vous comprenez ce que c'est d'être le dernier ?" Sa voix monta d'un cran. "Pas seulement le dernier de sa famille. Le dernier qui garde tout dans sa tête. Les noms, les dates, les blessures. Je n'ai pas de frère, pas de cousin qui se souvienne. Quand je m'arrête, tout s'arrête. Et je sens leurs regards sur moi."
Eilidh croisa les bras, tentant de contenir un frisson qui n'avait rien de physique. "Leurs regards ?"
"Mes ancêtres. Les esprits de ce mur si vous voulez. Mon père sur son lit de mort, qui me suppliait d'achever son œuvre. Ma mère, qui me regardait en silence depuis ce jour où elle est sortie de la cave avec des yeux que je n'ai jamais compris." Il s'arrêta. Sa voix devint presque inaudible. "Et maintenant Angus. Je ne veux pas décevoir les morts. Mais je ne sais plus ce qu'ils attendent."
Le silence retomba, chargé de toutes les épreuves qu'il portait seul. Eilidh pensa aux claquements de portes, aux ordres brutaux, à ce mur de mépris qu'il avait dressé entre eux dès son arrivée. Tout prenait une autre couleur.
"Vous ne pouvez pas restaurer ce château en restant seul dans votre tour", dit-elle doucement. "Ce n'est pas un aveu de faiblesse que de déléguer le savoir."
"Ah, les conseils de la spécialiste de Glasgow. Comme pour le mur est ?"
La dérision était revenue, mais sans la cruauté habituelle. C'était presque une habitude, un réflexe.
"Je ne vous demande pas de m'ouvrir l'aile interdite. Je vous demande une trêve. Temporaire. Pour la restauration du reste du château." Elle sortit son téléphone, lui montra une photo des plans marqués de rouge qu'il avait refusé de regarder. "Les douves sont colmatées depuis un siècle et les fondations du donjon suintent. Si on ne les traite pas avant l'hiver, ce sera pire que le mur est."
Il regarda la photo pendant un long moment. Eilidh voyait les files de tension se dessiner autour de sa bouche, la bataille intérieure qui se jouait derrière ses yeux.
"Le mur est reste interdit. Vous n'y touchez pas, vous ne vous y rendez pas, vous ne m'en parlez pas." Son regard était dur, mais fragmenté. "C'est ma condition."
"Et si je découvre un problème structurel ailleurs qui affecte le mur est ?"
"Vous faites un rapport. Vous me le donnez. Et c'est moi qui décide."
Eilidh pencha la tête. Elle avait passé sa carrière à négocier avec des propriétaires obstinés, des comités de patrimoine, des architectes inquiets. Mais rien ne l'avait préparée à ce regard-là, à la manière dont la pièce semblait se rétrécir chaque fois qu'il la fixait.
"Une trêve conditionnelle. Vous gardez vos secrets, je garde les miens, et nous sauvons ce qui peut encore l'être."
Elle tendit la main. Il hésita si longtemps qu'elle crut qu'il allait refuser. Puis, lentement, il la prit. Sa paume était chaude, rugueuse de travail, et il ne la relâcha pas aussitôt—une seconde de plus que nécessaire, comme s'il vérifiait que cette alliance improbable tenait.
Lorsqu'il lui lâcha enfin la main, il détourna le regard, presque gêné.
"Je dois aller à l'hôpital. Prévenir sa nièce. S'occuper de ce qui reste." Il s'arrêta sur le seuil. "Eilidh."
Elle sursauta à l'usage de son prénom.
"Merci. Pour Angus."
Il sortit avant qu'elle puisse répondre. La porte se referma sur un souffle de vent froid. Eilidh resta seule dans la cuisine, les débris de la tasse dans la main, le bruit lointain d'un battement régulier montant du sol sous ses pieds.
Elle déposa les éclats dans la poubelle et se dirigea vers l'escalier. Mais elle ne retourna pas à son atelier. Elle ralentit devant la porte de service qui menait au jardin, puis tourna le dos au mur est, là où Hamish ne la verrait pas.
Le rythme pulsait sous ses bottines, constant et vivant, comme si la terre elle-même gardait la mesure d'un cœur qui n'avait jamais cessé de battre.
Mais ce soir, elle ne suivrait pas le son. Ce soir, elle portait un deuil qui n'était pas le sien et un pacte impossible. Et pour la première fois depuis qu'elle avait franchi les portes de Castle Kintail, elle se demanda si Hamish McKay luttait contre les secrets du château ou contre sa propre peur d'être enfin compris.
Elle sortit la photo froissée de sa poche—celle qu'il avait perdue le premier jour. Cette femme aux yeux familiers, qui avait posé devant le même rosier où Angus était mort.
Demain, peut-être, elle lui rendrait cette photo.
Ce soir, elle avait besoin d'une autre nuit pour comprendre ce qu'elle regardait.