Le Gardien des Murailles
Lire le chapitre 13: Breaking Through
La truelle mordit dans le mortier comme dans du beurre rance. Eilidh retira le premier bloc de pierre, puis le second, et sentit l’air froid s’échapper de la cavité comme un soupir retenu depuis trois siècles. Elle avait attendu que le château s’endorme, que les derniers échos de la cuisine s’éteignent, que la lune se hisse au-dessus du pic de Ben Kintail.
La lanterne à huile vacillait sur une corniche, projetant son ombre déformée contre les boiseries du couloir oriental. Elle travaillait vite mais avec méthode, chaque pierre posée sur un tapis de chanvre pour amortir le bruit. Son cœur battait à l’unisson du pouls sourd qui montait du sol, plus présent que jamais.
Douze blocs. Treize. Ses doigts saignaient sous les gants de cuir. Le mur était ancien, bien plus ancien que le reste de l’aile — les MacKinnon l’avaient construit par-dessus une structure préexistante, une maçonnerie irrégulière qui ne correspondait à aucun style répertorié.
Le quatorzième bloc céda avec un bruit de succion humide.
Derrière, un vide. Pas la cavité murale étroite qu’elle avait imaginée, mais l’ouverture d’un escalier en colimaçon qui plongeait dans les ténèbres. Les marches, usées en leur centre, descendaient vers quelque chose que la lanterne ne pouvait atteindre.
Eilidh se figea, le cœur cognant. Le parchemin du plan disait vrai. Le caveau existait. *La chambre de Lady Finella.*
Elle recula pour attraper la corde qu’elle avait apportée, amarrée à un piton planté dans le mur latéral — on ne descendait jamais dans une cavité inconnue sans ligne de vie. Puis elle engagea le premier pied dans l’escalier.
La marche résista. Puis s’enfonça d’un pouce.
— Merde, murmura-t-elle.
Trop tard. La pierre bascula sous son poids, et le sol entier sembla s’arracher. L’escalier se déroba en une avalanche de gravats, de terre et de granit, et Eilidh tomba dans un puits de silence froid qui l’avala tout entière.
Le choc la prit par les jambes, puis par l’épaule. Sa tête heurta quelque chose de dur. La lanterne se brisa plus haut, dans une pluie de verre et d’huile qui s’enflamma un instant contre la poussière avant de mourir.
Il n’y eut plus que le noir, un silence d’outre-tombe, et le battement profond de la terre qui remplissait ses oreilles.
— Eilidh.
Le prénom semblait venir de très loin, d’en haut, d’un monde qui existait encore.
— Eilidh !
Sa conscience revint par à-coups. Sa main gauche ne répondait plus. Le poids du gravier lui comprimait la poitrine. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais seul un souffle en sortit.
Une lumière vacillante apparut au-dessus d’elle, loin, très loin, là où le mur avait cédé. Une silhouette noire s’y découpa.
— Mon Dieu, souffla Hamish.
Sa voix était brisée, pire que le vertige qui tanguait dans son crâne. Elle voulut l’appeler, l’avertir de ne pas descendre à son tour — la structure était instable, madrée, pourrie. Mais ses cordes vocales refusaient de lui obéir.
— Reste où tu es ! cria-t-il, comme s’il avait entendu sa pensée. N’essaie pas de bouger !
Il disparut de l’ouverture. Puis des bruits de pas précipités, des appels étouffés dans un téléphone, des jurons en gaélique.
Eilidh laissa sa tête rouler sur le côté. Le sol sous elle n’était pas de la terre. Pas tout à fait. Ses doigts engourdis effleurèrent une surface froide et lisse — une dalle de pierre, étudiée, polie, travaillée. Quelque chose était gravé dessous. Une inscription peut-être.
Les mots dansèrent dans son champ de vision réduit. Ses paupières se firent lourdes. Le rythme souterrain, ce battement qu’elle avait senti depuis des semaines, résonnait maintenant à travers son propre squelette, comme s’il cherchait son cœur pour s’accorder au même tempo.
— Tiens bon. Tiens bon, Eilidh !
Hamish était revenu. Il se laissa glisser le long de la paroi effondrée, une lampe frontale au front, des gravats qui roulaient sous ses bottes. Il s’accroupit près d’elle, écarta une plaque de granit de son épaule, et sa main — large, chaude, rugueuse des travaux de la journée — vint se poser sur sa joue.
— Je suis là.
Elle voulut sourire. Elle voulut lui dire qu’elle avait trouvé, qu’elle savait maintenant — que la dalle à ses pieds portait une sépulture féminine, un emblème de rose taillé dans le basalte.
— Hamish, parvint-elle à articuler.
— Ne parle pas. Les secours arrivent.
— Regarde… regarde sous moi.
Il baissa les yeux. Sa lampe balaya la dalle gravée. Eilidh vit son visage se défaire — puis se durcir, se cadenasser sous cette armure qu’il portait si bien.
Une inscription en vieux gaélique. Un nom. *Fionnaghal.* Et des dates.
Il releva la tête. Ses yeux rencontraient ceux d’Eilidh, mais il ne voyait plus un chantier à stopper dans son élan. Il voyait autre chose — de la peur, oui, mais une peur plus ancienne que l’éboulement, plus profonde que le puits dans lequel ils étaient tombés tous les deux.
— Hamish, murmura-t-elle, le goût de fer dans la bouche. Le vide était en bas, avec elle… et elle n’avait jamais été seule.
Sa conscience faiblit. Sa main glissa de son visage, et Hamish hurla son prénom. Un cri qui déchira les murs du caveau — un cri que les pierres ne rendirent jamais.
Ses yeux roulèrent. Le noir avala tout, sauf la dernière image qui s’imprima sous ses paupières : la dalle de Lady Finella, ouverte comme une porte à jamais scellée, et la silhouette de Hamish MacKinnon penché sur elle, livide, brisé, le visage d’un homme qui n’avait plus rien à défendre.
Puis le silence revint, et le battement de la terre continua seul.
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