Le Gardien des Murailles
Lire le chapitre 21: The Letter
La pluie battait les vitres du salon quand Eilidh referma la porte de sa chambre. Ses mains tremblaient encore. Elle s’adossa au panneau de bois, ferma les yeux, et revit le visage de Hamish – cette colère froide, cette peur presque palpable derrière son dédain. « Vous êtes dangereuse pour ma famille. » Les mots résonnaient en elle comme un glas.
Elle se redressa, tira sa valise de sous le lit. Elle allait partir. C’était la seule chose raisonnable à faire. Elle l’avait déjà déposée sur le lit, commencé à y jeter ses vêtements en boule, quand quelque chose la fit s’arrêter. Elle regarda la pièce. Le papier peint défraîchi, le linge de maison brodé aux armes des MacKinnon, la bibliothèque murale où elle rangeait ses notes. Son regard glissa sur la table de chevet où traînait encore le livre de poèmes qu’elle avait emprunté dans la bibliothèque du château – un recueil oublié d’un poète mineur écossais. Elle n’avait eu le temps de le feuilleter que quelques minutes avant le dîner.
Elle s’en saisit, sans trop savoir pourquoi. Le volume était relié en cuir vert, fatigué, le titre doré effacé. Elle l’ouvrit au hasard. Une enveloppe dépassait entre deux pages. Certaines réponses ne viennent pas par hasard. Elle la sortit avec précaution. Le papier était jauni, l’encre décolorée, mais l’écriture était élégante, penchée, féminine. Elle reconnut aussitôt la main des lettres déjà découvertes.
Une seule ligne au dos : *Pour Finella, ce que je n’ai jamais osé dire.*
Eilidh s’assit lourdement sur le lit. Elle ouvrit l’enveloppe. À l’intérieur, pas une lettre – plusieurs. Des dizaines de lettres pliées, serrées, reliées par un ruban de soie bleue passé, presque transparent à force de temps.
Elle en tira la première. La date, en haut : *1843, le 12 mars.*
*Ma chère Finella,*
*On dit que les murs d’un château gardent les secrets de ceux qui l’habitent. Alors ces murs-là garderont le mien – que je t’aime depuis le premier jour où je t’ai vue courir dans la lande, tes cheveux roux comme une flamme contre le gris du ciel.*
Un poète. Son correspondant était un poète. Elle feuilleta rapidement, lisant par fragments. Il écrivait avec une ferveur qui lui serrait la gorge. Il était fils de pasteur, sans le sou, sans titre. Il savait que leur amour était impossible. Et pourtant il l’aimait, avec les mots qu’il avait, qui étaient sa seule richesse.
Eilidh sortit une autre lettre, plus tardive – *1845, le 6 janvier.*
*Ils ont parlé, Finella. Ton frère est venu me trouver. Il dit que tu es perdue, que je t’ai égarée avec mes vers, que tu cours au scandale. Il a menacé de te faire enfermer si tu continues à me voir. Je sais ce que cela signifie – je sais ce qu’ils font aux femmes qui les embarrassent. Je t’en supplie, ne le défie pas. Va-t’en avec moi. Nous trouverons un bateau, nous irons loin. La pauvreté vaut mieux que ce qu’il te prépare.*
La gorge d’Eilidh se serra. Elle parcourut encore. La réponse de Finella était-elle dans la boîte ? Non – ces lettres étaient toutes de lui. Mais certains passages de la sienne étaient cités entre les lignes de la réponse du poète, comme un dialogue à une voix.
*29 janvier – Tu me dis de ne pas avoir peur. Mais tu ne connais pas mon frère. Roderick est comme une marée : patient, puis soudainement dévastateur. Il croit que le château lui revient de droit, que ma présence dans la succession est une insulte. Il ne s’arrêtera pas. Tu l’as dit toi-même.*
Eilidh tourna les pages, la respiration courte. *14 février 1845.*
*Finella, où es-tu ? Les rumeurs arrivent jusqu’à moi. On dit que Roderick t’a fait passer pour folle, que des hommes sont venus te chercher. Si c’est vrai, si tu as été emmenée de force, si quelqu’un a payé des médecins complaisants pour signer les papiers… Je taillerai cette histoire dans la pierre moi-même, je la crierai depuis les collines. Réponds-moi. Je brûle les routes pour te rejoindre, dis-moi où ils t’ont mise.*
Mais la lettre suivante n’était pas datée. L’écriture était plus saccadée, moins ornée. Quelques lignes seulement.
*On dit qu’elle est partie. On dit qu’elle est morte. Ce château l’a mangée comme il mange ceux qui l’aiment trop. Je me demande parfois si les murs ne sont pas vivants, si chaque pierre ne porte pas la trace de ce qu’elle a vu. Peut-être que c’est ça, la malédiction – pas d’être hanté, mais de savoir ce que les murs savent, et de ne pas pouvoir le dire.*
Le ruban se défit d’un coup sous ses doigts trop brusques. Les lettres s’éparpillèrent sur le lit comme des feuilles mortes. Une photographie tomba, pliée en quatre, coincée au fond de la boîte. Eilidh la déplia.
C’était la même qu’elle avait vue entre les mains de Morag – Finella en robe de mariée, ses yeux sombres fixant l’objectif avec une intensité qui semblait traverser le temps. Mais au dos, la photographie portait une inscription de la main de Finella elle-même :
*Je les laisse prendre mon corps mais ils ne prendront pas mon histoire.*
Eilidh resta immobile, la photographie serrée contre sa poitrine. Elle ne pleurait plus. La colère, cette colère qu’elle avait sentie monter chez Hamish, elle la sentait maintenant, plus profonde, plus ancienne. Un homme avait détruit une femme pour un château. Un autre homme, cent ans plus tard, effaçait sa trace par lâcheté ou par aveuglement.
Elle remit soigneusement les lettres dans l’enveloppe, rangea la boîte dans son sac. Elle poussa sa valise sur le côté, loin du lit, jusqu’à ce qu’elle tombe bruyamment.
Elle ne partait pas.
Elle sortit dans le couloir et marcha d’un pas décidé vers le grand escalier. La nuit tombait, la pluie redoublait contre les fenêtres hautes. Quelque part dans les entrailles du château, le portrait de Finella attendait dans le noir, et la chambre scellée de l’aile est retenait son souffle.
Elle savait ce qu’elle allait faire maintenant. Elle allait trouver Morag. Elle allait trouver la vérité entière. Et elle allait rendre à Finella ce que les MacKinnon lui avaient volé.
Sa propre voix, du moins. Son histoire.
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