Le Gardien des Murailles
Lire le chapitre 26: Digging Deeper
La lampe torche d’Eilidh balaya le fond du coffre, révélant un dernier objet, coincé sous le papier à lettres. Un livre relié cuir, fatigué, aux tranches fanées par le temps. Elle le sortit avec précaution, sentant sous ses doigts la texture granuleuse de la couverture.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Hamish, la voix encore rauque de l’émotion qui les avait saisis devant les aveux de Finella.
Eilidh ouvrit le volume. Des colonnes de chiffres, une écriture serrée et régulière, des annotations en marge d’une main plus hâtive, nerveuse. Elle tourna quelques pages, le souffle court.
— Ce n’est pas un journal. C’est un livre de comptes.
Hamish se pencha par-dessus son épaule, son menton frôlant presque sa tempe. L’odeur de pluie et de vieux bois imprégnait encore sa veste.
— Comptes de quoi ?
— De la succession. Des revenus des terres. Des ventes de bois, des fermages…
Elle s’arrêta sur une page où des sommes avaient été rayées, puis réécrites plus bas, amputées de leurs deux derniers chiffres. Dans la marge, la même écriture nerveuse avait tracé un nom, suivi d’un point d’interrogation : *Roderick ?*
— Regarde ça. Les entrées ne correspondent pas. Il y a des prélèvements réguliers, tous les trimestres, vers une destination non spécifiée. Et ce n’est pas tout.
Elle tourna vers la fin du registre. Sur la dernière page couverte, une seule phrase, écrite d’une main tremblante, différente des autres :
*Il prend tout. Il croit que je ne vois rien. Mais j’ai tout noté.*
Eilidh leva les yeux vers Hamish. Son visage était pâle sous la barbe naissante, mais ses yeux brillaient d’une lueur nouvelle.
— Ton aïeul ne s’est pas contenté de l’enfermer. Il a vidé les caisses. Pendant des années. Chaque livre, chaque penny qui aurait dû revenir à la terre et à ses gens passait dans ses poches. C’est pour ça qu’il ne pouvait pas la laisser sortir. Elle savait. Elle pouvait tout prouver.
Hamish s’assit lentement sur le rebord du lit de Finella, la tête dans les mains. Son souffle était court, comme s’il venait de recevoir un coup.
— Alors mon trisaïeul n’était pas seulement un tyran. C’était un voleur.
— Et son frère a hérité d’un château que la fortune de Finella aurait dû sauver.
Eilidh referma le registre avec douceur, comme on clôt un tombeau.
— On doit le montrer à quelqu’un. Un notaire, un historien. Il faut authentifier tout ça avant que quiconque puisse contester.
Le mot *contester* resta suspendu dans l’air chargé de poussière.
— Je connais quelqu’un, dit Hamish, se relevant. Fiona McLeod, à Inverness. Elle a écrit trois livres sur l’histoire des clans de l’ouest. Elle pourra dater ce registre, confirmer l’écriture.
— Fais-le. Mais après ce qu’on a découvert, tu seras d’accord pour dire qu’on ne peut plus garder ça enfermé, non ?
Il acquiesça. Un consentement silencieux qui pesait plus que tous les mots du monde.
---
Trois jours plus tard, le téléphone d’Eilidh vibra dans la poche de sa salopette. Elle était en train de gratter l’enduit moderne qui masquait une embrasure de fenêtre, à l’ouest du grand hall.
— Eilidh Grant ? Ici Fiona McLeod. Votre… votre associé m’a envoyé les documents. Puis-je vous poser une question ? Êtes-vous assise ?
Elle s’accroupit contre le mur, le cœur battant.
— Allez-y.
— Ce registre est authentique. J’ai fait venir deux experts de Glasgow pour confirmer. L’encre, le papier, la main. C’est bien le milieu du XIXe siècle, et le montant des détournements est considérable. Je parle de l’équivalent moderne de plusieurs centaines de milliers de livres par an. Mais ce n’est pas tout.
La chercheuse baissa la voix, comme si elle craignait d’être entendue.
— J’ai contacté un journaliste d’Édimbourg qui travaille sur les affaires patrimoniales. Il veut faire un article. Il dit que cette histoire est une bombe.
Eilidh eut un mouvement de recul.
— Je ne vous ai pas autorisée à…
— Trop tard. L’information circule déjà. Le récit d’une héritière spoliée, enfermée par son frère, dans un château encore habité par les descendants ? C’est trop beau pour rester dans un cercle académique. Désolée. Je n’aurais peut-être pas dû, mais…
Elle raccrocha sans attendre de réponse.
Eilidh resta là, accroupie contre le mur, le téléphone toujours pressé contre son oreille vide. Le silence du château lui sembla soudain hostile, trop grand pour eux.
Elle se releva, courut vers la bibliothèque où Hamish triait des papiers.
— Hamish. C’est parti. Les médias sont au courant. Fiona a parlé à un journaliste.
Il se figea, une liasse de factures à la main.
— Elle a fait *quoi* ?
Le mot portait à peine la colère que la sonnette de la grille retentit dans tout le corps de logis. Un bourdonnement électrique, étranger, presque obscène dans ce lieu hors du temps.
Eilidh croisa le regard de Hamish. Ils n’attendaient personne.
Dans la cour, une voiture de location noire luisait sous la pluie fine. Un homme en descendit, grand, cheveux gris impeccablement coupés, manteau en cachemire. Il les vit par la fenêtre et leva la main, non pas pour saluer, mais comme un avocat qui prend acte d’une comparution.
Hamish blêmit.
— Mon oncle.
La porte d’entrée s’ouvrit d’elle-même — Iain MacKinnon connaissait le chemin. Ses pas claquaient sur les dalles comme ceux d’un propriétaire qui rentre chez lui.
— Hamish. Mon neveu. Tu as l’air en pleine forme.
Il ne regarda même pas Eilidh.
— Je vois que tu as fait parler de la maison. Les journaux d’Édimbourg sont déjà sur le sujet. Tu imagines le scandale pour notre nom ?
— Notre nom ? répliqua Hamish. Tu l’as oublié depuis trente ans. Tu n’es jamais revenu.
Iain haussa les épaules, ôta ses gants avec un art consommé du geste théâtral.
— Les circonstances changent. Je suis ici pour protéger ce qui me revient.
Il sortit une enveloppe de sa poche intérieure et la posa sur la table de la bibliothèque.
— Une mise en demeure. Contestation de la propriété, fondée sur des irrégularités de succession que mes avocats ont identifiées depuis longtemps. Tu n’as pas le titre clair, mon cher neveu. Et si ces histoires de registre et de conspiration sortent, chaque tribunal du pays va se demander comment la famille de Finella — ta branche, Hamish — a pu garder un château acquis par fraude.
Il tourna enfin son regard vers Eilidh. Ses yeux étaient gris, froids, calculateurs.
— Et vous devez être la jeune femme qui joue les archéologues. Quel dommage que votre glorieuse découverte signe peut-être l’arrêt de mort de cette maison.
Eilidh ne répondit pas. Elle sentait les mots se coincer dans sa gorge.
— Ton père, ajouta Iain se tournant de nouveau vers Hamish, était un faible. Il a fermé les yeux sur ce qu’il savait. Moi, je n’ai jamais fermé les yeux sur rien. Et je ne compte pas commencer aujourd’hui.
Il ramassa ses gants, soupira, comme si l’affaire était déjà réglée.
— Réfléchis, Hamish. Tu peux éviter le scandale. Une vente à l’amiable, une coquette somme, et nous n’en parlons plus. Sinon… le doute s’installera. Et le doute, dans le patrimoine, c’est la ruine.
---
La porte claqua. Le silence retomba sur la cour.
Eilidh se tourna vers Hamish. Il se tenait parfaitement immobile, le papier de la mise en demeure entre les doigts, sans le regarder, comme s’il tenait une grenade dégoupillée.
— Hammish ? murmura-t-elle.
Il releva la tête. Il y avait dans ses yeux quelque chose de brisé et d’enragé à la fois.
Et c’est elle, son registre, son histoire qui avait déclenché cela. La tempête juridique s’abattait sur eux.
Elle se tenait au centre exact du chaos, les preuves de la vérité dans une main, l’avenir de la maison dans l’autre — et tous deux menaçaient de se déchirer.
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