Le Goût du Compromis
Lire le chapitre 10: The Fire
La fumée arriva d’abord comme une mauvaise odeur, âcre et discrète, quelque chose qu’on aurait pu confondre avec une réduction trop poussée. Camille, penchée sur le registre de recettes de Ludovic Carmaux — celui qu’elle feuilletait désormais chaque soir avec une obsession presque coupable — leva la tête. Elle était installée à une table du fond de la salle du bas, l’étage d’en bas, là où elle avait testé ses menus expérimentaux avec Julien. Il était près de minuit. Le restaurant était fermé depuis deux heures.
« Tu sens ça ? » demanda-t-elle.
Étienne sortit de la réserve, les bras chargés de casseroles en cuivre qu’il comptait récurer jusqu’à ce qu’elles brillent comme des miroirs. Son tablier était taché, ses manches retroussées. Il renifla, fronça les sourcils.
« C’est pas le beurre. » Il posa les casseroles sur le plan de travail avec une lenteur prudente. « Ça vient de derrière les fourneaux. »
Ils le virent en même temps. Un filet de fumée grise s’échappait d’une gaine électrique au-dessus de la hotte, juste à la jonction du mur. Puis vint l’odeur de plastique brûlé. Et enfin, une flamme mince et jaune, comme une langue, qui lécha le conduit et s’épaissit soudain, dévorant la poussière et les résidus de graisse accumulés.
Le temps s’accéléra comme en cuisson sous pression.
« L’extincteur ! » cria Camille.
Elle courut vers l’entrée de la cuisine, là où un petit extincteur rouge était accroché près de la porte de service. Il était couvert de poussière. Elle l’arracha de son support et revint en courant.
Étienne était déjà sous la hotte, une serviette humide pressée contre son nez, cherchant le disjoncteur. Le feu gagnait déjà la longueur du conduit, pétillant de graisse brûlée. Les flammes couraient comme une mauvaise nouvelle.
Camille tira la goupille, braqua la lance et déchargea le contenu sur le conduit. Un nuage blanc envahit la cuisine, suffocant. Pendant un terrible moment, les flammes semblaient se moquer d’eux, jaunes et rebelles. Puis elle les traita une deuxième fois, et une troisième, et enfin, dans un craquement humide, elles cédèrent.
Le silence qui suivit fut plus assourdissant que le bruit du feu.
Étienne toussa, s’essuya le visage avec l’arrière d’une manche devenue blanche. La cuisine entière était poudrée de neige chimique. La chaleur du conduit irradiait encore, mais le feu était mort.
« Putain. » Il s’accroupit contre le mur, la tête entre les mains.
Camille resta debout, l’extincteur encore serré contre elle, le cœur battant si fort qu’elle n’arrivait plus à penser. Le registre de Ludovic était resté ouvert sur la table, et elle vit une couche de poudre blanche s’être déposée sur les pages — ces pages précieuses qu’elle avait tant négocié pour pouvoir consulter. Elle laissa tomber l’extincteur et courut vers le livre, le soulevant avec délicatesse, soufflant pour chasser la poussière.
« Il faut ouvrir les fenêtres, » dit-elle, cherchant sa respiration. « Avant que la fumée ne s’infiltre partout. Et couper le gaz. On doit appeler les pompiers par précaution. »
« Non, » dit Étienne d’une voix rauque. « Pas les pompiers. »
Elle se retourna. Quoi ?
Il s’était relevé lentement, et il regardait le plafond noirci, le conduit à moitié fondu. Son expression n’était pas la peur de l’accident. C’était quelque chose de plus ancien. Un souvenir qui lui remontait à la gorge comme un os avalé de travers.
« Ça recommence, » murmura-t-il.
Camille s’avança. « Quoi ? »
« Il y a deux ans, » dit-il, s’appuyant sur le plan de travail, la voix basse, presque mécanique. « C’était un soir comme celui-ci. On fermait tard, après un service compliqué. Je montais m’occuper des comptes à l’étage. Et Lucas, mon sous-chef, travaillait encore sur la sauce du lendemain. Quelqu’un a allumé une cigarette près de la réserve, ou un court-circuit… on n’a jamais su. Mais le feu a pris. Petit, comme celui-ci. On l’a éteint nous-mêmes. »
Il fit une pause, les yeux perdus dans la poudre blanche qui recouvrait le sol.
« L’inspecteur des assurances est venu. Lucas a pris la responsabilité. Il a dit que c’était lui, que sa lampe de poche était défectueuse, qu’il l’avait posée trop près d’une bouteille de solvant. Il a signé un accord. Et il est parti. »
« Parti où ? »
« Disparu. » Étienne leva les yeux vers elle. « Je ne savais pas qu’il avait signé jusqu’à ce qu’il soit déjà loin. Il ne venait plus. Plus jamais. Je l’ai appelé, je suis allé à son appartement. Personne. C’est comme s’il avait cessé d’exister. Pour me protéger. Pour protéger le restaurant. »
Camille déglutit. Le poids du registre dans ses mains devenait soudain très réel. L’écriture de Ludovic — son père, elle le savait maintenant, bien qu’Étienne ne le sût pas encore — traçait des pages de recettes sur du papier jauni.
« Et l’assurance ? » demanda-t-elle.
« On a réparé. L’inspecteur a conclu à un accident. On a changé deux plaques de cuisson et le système électrique partiel. Le restaurant était vieux. Tout le monde l’avait dit. » Il secoua la tête, passa une main dans ses cheveux qui retombèrent en mèches grises. « J’ai cru Lucas. C’était plus simple de croire. »
Camille se pencha. Elle avait quelque chose dans la gorge, un mot qu’elle ne voulait pas prononcer. Elle regarda le conduit de ventilation. Elle avait grandi dans la finance, avec une mère qui passait sa vie à chasser des détails invisibles aux autres. Elle savait reconnaître la différence entre un accident et un événement provoqué.
Et ce petit feu-là, dans un conduit que personne n’avait nettoyé, avec un réseau électrique que le propriétaire précédent avait manifestement laissé à l’abandon depuis des années ? Non. Ça ne sentait pas l’accident. Ça sentait l’histoire qu’on raconte pour couvrir quelque chose de plus profond.
« Tu as encore le rapport de l’inspecteur ? » demanda-t-elle, posant le registre contre sa poitrine comme un bouclier.
Étienne la regarda, l’air soudain plus vieux, plus hagard. « Pourquoi ? »
« Parce que nous devons savoir, » dit-elle doucement. « Si c’était vraiment un accident. Ou si quelqu’un voulait t’arrêter. »
Il resta silencieux un long moment. Autour d’eux, la cuisine fantomatique, saupoudrée de blanc, ressemblait à un paysage d’hiver hâtif. Au loin, une ambulance passa, sirène fugitive, et redevint silence.
« Dans le bureau de Marcel, » dit enfin Étienne. « Il y a une boîte avec tous les dossiers de mon père. L’assurance, les réparations, tout. » Il se couvrit le visage d’une main. « Je n’ai jamais voulu y toucher. »
Camille prit une profonde inspiration. Elle sentait le menthol de la poudre chimique, la fumée dans ses poumons, et cette chose nouvelle dans tout ça : une peur qu’elle commençait à comprendre.
« On va aller voir, » dit-elle. « Marcel avait déjà des choses à me montrer cette nuit. Il va devoir m’en montrer davantage. »
Étienne hocha la tête, lentement, comme si chaque mot pesait le poids de deux ans. « Il est très tard, Camille. »
« Justement. » Elle posa le registre sur la table, le bordant d’un mouvement précis. « Les secrets sortent plus facilement la nuit. »
La fumée s’accrochait encore aux murs, à leurs vêtements, aux pages ouvertes du passé.
C’est alors qu’une sonnerie retentit. Son téléphone vibra contre la table de la salle. Camille vérifia l’écran.
Marion Duval.
« Pourquoi m’appelle-t-elle à cette heure ? » demanda-t-elle tout haut.
Elle décrocha, la voix blanche : « Marion ? »
« Camille ! Désolée pour l’heure. Mais je dois te demander quelque chose d’urgent. » La voix de la blogueuse était serrée, bien trop alerte pour minuit. « J’ai une source qui me dit qu’un inspecteur du Guide Michelin a réservé une table au Bistro Carmaux dans deux semaines. Est-ce que c’est vrai ? »
Camille sentit son sang se glacer. Le mensonge qu’elle avait tissé pour pousser Étienne à l’action venait soudain prendre un visage bien plus réel. Quelqu’un, quelque part, avait vu quelque chose. Quelqu’un parlait.
Elle regarda Étienne à travers la fumée qui se dissipait, sa silhouette recouverte de poudre blanche comme un fantôme de cuisine, le conduit au-dessus de lui encore chaud et fumant, et pour la première fois, elle ne sut pas immédiatement quel mensonge lui sortir de la bouche.