Le Goût du Compromis
Lire le chapitre 11: The Insurance Visit
L’aube avait à peine effleuré les toits de zinc que l’inspecteur des assurances se tenait déjà sur le seuil de la ruelle, sa sacoche en cuir fatiguée serrée contre son flanc. Il s’appelait Moreau — un nom qui ne promettait rien de bon, une carrure étroite, des lunettes à double foyer qui lui donnaient l’air de tout examiner deux fois.
Camille l’accueillit avec un café serré qu’il refusa d’un geste sec. « Je préfère commencer par les faits, madame Laurent. Le feu. Les dégâts. L’origine probable. »
Il monta l’escalier de service sans attendre, et Camille dut presser le pas pour le suivre. Derrière elle, Étienne s’était arrêté dans l’encadrement de la cuisine, les bras croisés, le menton relevé. Il ne dirait rien, pas avec un étranger dans les murs. Mais il écoutait.
La petite salle du bas sentait encore la fumée refroidie, ce mélange âcre de bois brûlé et de graisse figée qui s’accroche aux murs comme une mauvaise conscience. Moreau contourna la zone sinistrée, un calepin à la main, notant chaque fissure, chaque trace de suie. Il s’accroupit près du comptoir, sortit une lampe torche de sa poche et éclaira un conduit électrique qui courait le long du plafond, là où l’isolation avait noirci.
« Intéressant », murmura-t-il.
Camille se pencha par-dessus son épaule. « Qu’est-ce qui est intéressant ? »
Moreau ne répondit pas tout de suite. Il gratta l’isolant du bout de son stylo, puis suivit le fil avec sa lampe jusqu’à un boîtier de jonction partiellement fondu. Il prit une photo, encore une, puis se releva en époussetant son pantalon.
« Ce boîtier, dit-il en pointant du doigt une zone où la gaine semblait neuve. Quelqu’un l’a remplacé. Récemment. Pas un électricien agréé, à en juger par le serre-fils. Mais quelqu’un qui savait ce qu’il faisait — ou qui faisait semblant. »
Étienne s’approcha, les mâchoires serrées. « On a eu un souci électrique il y a deux ans. Mon père — enfin, le propriétaire précédent, avait fait venir un type pour le réparer. »
Moreau leva un sourcil. « Un type. Vous avez le nom ? Une facture ? »
Le silence d’Étienne fut éloquent. Il regarda Camille, puis Marcel, qui venait d’apparaître en haut de l’escalier, une clé USB entre les doigts, le visage fermé.
« Les factures sont à mon bureau », dit Marcel d’une voix qui ne souffrait aucune discussion. « Je vais les chercher. »
Il redescendit avant qu’on ait pu lui répondre, ses pas lourds claquant sur les marches de pierre. Étienne fit un pas vers la porte, comme pour le suivre, puis se ravisa. Il croisa les bras, ses épaules se haussant d’un mouvement défensif.
« Ce feu n’est pas mon feu », dit-il, lentement, comme s’il se convainquait lui-même. « Il n’a pas commencé ici. Il a commencé ailleurs. »
Camille ne releva pas l’énigme. Elle examina le boîtier de jonction, le conduit intact de part et d’autre de la brûlure, la symétrie presque chirurgicale du dommage. Un accident, ça pouvait être sale, capricieux, capricieux jusqu’à l’absurde. Ce que ses yeux lui disaient, c’est que ce feu avait été localisé, propre, presque intentionnel.
« Vous pensez ce que je pense ? » demanda-t-elle à Moreau, qui rangeait sa lampe.
Il haussa les épaules, sans s’engager. « Je pense que je vais avoir besoin des registres de maintenance et des relevés d’assurance sur cinq ans. Vous transmettez ça à mon bureau avant vendredi ? »
Étienne s’avança, cette fois sans retenue. « Vous voulez dire que vous suspectez quelqu’un de notre équipe ? Parce que si c’est le cas, je vous le dis tout de suite : il n’y a personne ici. Lucas, mon ancien second, il est parti avant ce premier incendie. Et depuis, je fais tout moi-même, je supervise tout, je — »
« Monsieur Picard, l’interrompit Moreau avec un calme déconcertant, je ne suis pas la police. Je suis l’assurance. Je cherche à savoir pourquoi deux incendies se déclarent dans un même établissement à deux ans d’intervalle, tous deux dans des zones électriques qui n’auraient jamais dû chauffer aussi vite. Si vous avez des réponses, je suis prêt à les entendre. Si vous n’en avez pas, je vais devoir revoir votre prime. Et votre dossier. »
Il referma sa sacoche avec un claquement sec qui résonna dans la pièce vide.
« Cinq ans, dit-il en se tournant vers la porte. Factures, expertises, contrats d’entretien. Tout. Vous avez jusqu’à vendredi. »
Et il sortit, laissant derrière lui une odeur de café refroidi et de tension électrique.
Camille se tourna vers Étienne, qui fixait le boîtier fondu comme s’il contenait la réponse à une question qu’il n’osait pas poser.
« Qui était le propriétaire précédent, Étienne ? Et ne me dis pas que c’était ton père. Marcel m’a dit que les registres datent de plus longtemps que ton âge. »
Étienne expira lentement, ses mains tombant le long de son corps. Il semblait peser chaque mot avant de le lâcher.
« Quand Ludovic a eu ce restaurant, il a hérité de dettes. Grosses. Il a fait des compromis — des trucs qu’il n’aurait jamais dû faire juste pour garder la porte ouverte. Un an avant que je naisse, il a vendu une partie du bâtiment à un investisseur privé. Une sorte de partenariat silencieux. On n’en parle jamais. Les registres de maintenance ont tous été falsifiés par ce type. »
« Un investisseur », répéta Camille, un frisson froid lui courant le long des bras. « Nom. »
« Delcourt. Frédéric Delcourt. Il possède encore quarante pour cent de cette structure. Et devine qui a envoyé la mise en demeure de banque pour le prêt qu’on doit rembourser d’ici trente jours ? »
Camille sentit son sang se glacer. Elle connaissait ce nom — non, elle connaissait surtout son domaine d’activité. Delcourt et Associés, un fonds qui rachetait des bâtiments historiques à décotes, qui les revendaient par appartements ou en bureaux de standing. Qui envoyait des lettres recommandées avec une précision d’orfèvre.
Elle n’avait pas compris que le propriétaire de son prêt était aussi celui qui tirait les ficelles de ce bâtiment depuis des décennies.
« Delcourt sait que ce restaurant est un boulet financier, dit-elle à voix basse. Il veut la structure. La façade. Les murs. Il n’a jamais eu besoin de fermer la porte. Il lui suffit d’empêcher qu’on la modernise, qu’on la remette en état, jusqu’à ce que la dette l’étouffe. Et un feu qui nécessite des travaux de mise aux normes, une prime qui explose… c’est exécuté comme une stratégie d’étouffement. »
Étienne détourna le regard. Il savait. Depuis tout ce temps, il savait, et il ne lui avait pas dit.
« Pourquoi tu ne l’as pas mentionné avant ? »
Sa voix à elle monta d’un cran, plus dure que voulu.
« Parce que je n’avais aucune preuve. Parce que Ludovic avait honte. Parce que moi, j’ai passé mon enfance à écouter son parler prudent, ses métaphores sur les champignons qui poussent dans l’ombre. Et cette ombre-là, elle avait un nom. »
Camille posa les mains sur le comptoir calciné, inspirant profondément. Le clou de l’enjeu venait de changer de nature. Plus seulement une affaire de menu, d’étoile, de recette à retrouver. Il y avait quelqu’un qui profitait de chaque échec, de chaque hésitation.
« Marcel a trouvé des choses, dit-elle, plus calme. Il m’a convoquée à une réunion tard hier soir. J’ai dû reporter. On y va maintenant. Et tu viens avec moi. »
Étienne fit un pas en arrière. « Non. Je ne quitte pas ma cuisine pour ce genre de — »
« Ta cuisine est électriquement fragile, l’interrompit-elle. Ton assureur te donne cinq jours pour fournir les registres et ton ex-sous-chef a pris la fuite après un premier incendie. Tu as besoin de savoir ce que Marcel a trouvé. Pas plus tard que maintenant. »
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre. Elle prit son manteau accroché à la patère, sortit son téléphone et composa le numéro de Marcel.
« On arrive. Prépare le café. Et sors la clé USB. »
Elle raccrocha et se tint dans l’embrasure, regardant Étienne comme si elle défiait le temps lui-même de s’arrêter.
Celui-ci passa une main sur son visage, un geste qu’elle commençait à reconnaître, celui qui précédait chacune de ses redditions.
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