Le Goût du Compromis
Lire le chapitre 20: The Aftermath of the Launch
Le lendemain matin, la salle du bistrot ressemblait à un champ de bataille après la victoire. Les tables déplacées pour la soirée de lancement n'avaient pas encore retrouvé leur place, des coupes sales s'empilaient près de la plonge, et l'air portait encore l'odeur mêlée du vin rouge et des herbes rôties. Camille se tenait au centre de la pièce, téléphone en main, les yeux parcourant un tableau de chiffres qu'elle avait construit à trois heures du matin, trop énervée pour dormir.
Le service du soir ne commencerait pas avant dix-sept heures. Elle avait six heures pour refaire le monde.
Un coup frappé à la porte vitrée la fit sursauter. Un livreur portant le tablier bleu de chez Rungis attendait, un cageot de tomates anciennes dans les bras. Derrière lui, trois autres livreurs patientaient, et au-delà, une file de clients commençait déjà à se former devant la porte. Il était dix heures et demie du matin. Le bistrot n'ouvrait qu'à midi.
Camille traversa la salle en enjambant une chaise renversée et ouvrit la porte.
— Vous êtes qui, pour les livraisons ? demanda le premier livreur.
— C'est moi qui signe désormais. Posez tout contre le mur du fond.
Elle signa les bordereaux avec une efficacité mécanique, aida à décharger pendant que le personnel arrivait un à un, s'arrêtant net en voyant la file qui s'allongeait déjà. Sophie entra la première, encore en veste de ville, les yeux gonflés de fatigue.
— La critique de Marion Duval est sortie à six heures, dit-elle en brandissant son téléphone. On a déjà quarante réservations pour ce soir. Quarante. Et des messages plein les réseaux sociaux.
Camille prit le téléphone de Sophie et lut l'article. Marion Duval ne faisait pas dans la demi-mesure : elle parlait d'une « renaissance audacieuse », d'un « duo improbable dont l'alchimie se goûte dans chaque assiette », et finissait par une phrase que Camille relut deux fois : « Si cette équipe tient la distance, je ne serais pas surprise d'ajuster mes étoiles. »
— Elle est en train de nous mettre une pression énorme, murmura Camille. C'est un couteau à double tranchant.
— Mais ça marche, dit Sophie. Le téléphone n'arrête pas de sonner.
Camille regarda la file qui grossissait dehors, puis le stock de produits frais qui venait d'arriver, puis le tableau de son budget mental qui se fissurait déjà sous le poids de la demande. Elle serra le poing autour de son téléphone et composa un numéro en se dirigeant vers la petite réserve qui servait de bureau provisoire.
— Monsieur Delambre ? Camille Laurent. Oui, du Bistrot Delambre. J'ai besoin d'augmenter notre commande quotidienne de trente pour cent, à partir de demain. Je sais que c'est court. Non, je comprends très bien les implications. Rappelez-moi avant midi, s'il vous plaît.
Elle raccrocha et s'appuya contre le mur de la réserve. Trente pour cent de produits en plus, cela voulait dire négocier les prix, réorganiser les équipes, prolonger les heures de la plonge. Et cela voulait dire surtout, dans son esprit de calculatrice, que la marge allait fondre plus vite que prévu.
Le téléphone vibra à nouveau. Cette fois, l'écran affichait un numéro qu'elle connaissait par cœur : celui de son prédécesseur au département de gestion, Charles Benoît, qui travaillait maintenant pour une banque privée parisienne.
— Camille, ma chère. J'ai vu le buzz autour de votre petite aventure. Félicitations.
La voix suave de Benoît lui donnait envie de raccrocher immédiatement, mais elle se força à répondre :
— Merci, Charles. Que puis-je pour vous ?
— Rien d'officiel. Simplement un conseil d'ami. Votre gestion des comptes est un peu trop transparente pour quelqu'un qui a des ambitions. Le conseil d'administration de BNP-PARIBAS va examiner votre dossier la semaine prochaine. Vous devriez peut-être racheter vos parts avant que quelqu'un d'autre ne vous les prenne.
Camille serra le téléphone si fort que ses jointures blanchirent. Elle savait exactement ce que cela voulait dire : Benoît la testait, cherchait à voir si elle avait besoin de liquidités. Peut-être même travaillait-il pour Paul Fournier, qui cherchait toujours à acquérir la moindre parcelle de dette ou d'action du bistrot.
— Mes parts ne sont pas à vendre, dit-elle.
— Personne ne dit le contraire. Je pense juste à votre santé financière. À votre santé tout court, peut-être. Vous devriez dormir un peu plus. Vous avez des cernes.
Il raccrocha sans attendre de réponse. Camille resta immobile un long moment, le regard fixé sur le mur en pierre. Puis elle sortit de la réserve et trouva Étienne dans la cuisine, déjà en train d'éplucher des légumes avec une rapidité impressionnante.
— J'ai besoin de te parler, dit-elle.
Il continua à tailler des carottes en julienne, sans lever la tête.
— Je t'écoute.
— Le succès d'hier nous met dans une position... délicate. La banque a vu les chiffres. Ils savent que nous avons besoin de fonds pour suivre la demande. Et mon ancien associé vient de m'appeler pour me proposer d'acquérir mes parts à un prix dérisoire.
Étienne s'arrêta, le couteau suspendu en l'air.
— Et vous comptez vendre ?
— Non. Jamais.
Il la regarda enfin, et quelque chose dans son regard se détendit légèrement.
— Alors comment on fait ? Les fournisseurs veulent être payés plus vite que les clients ne nous paient. Et le paiement de la banque arrive dans trois mois.
— Trois mois, répéta Camille. C'est à la fois très court et ça semble être une éternité.
Elle prit une chaise et s'assit à la table de préparation, sortant son ordinateur portable de son sac.
— J'ai fait des calculs cette nuit. Si nous gardons notre qualité actuelle, si nous restons sur cette cadence de commandes, nous pouvons tenir environ dix semaines. La banque veut son argent dans douze.
Étienne posa son couteau et s'essuya les mains sur son tablier.
— Dix semaines. Et après ?
— Après, nous avons trois options. D'abord, nous pourrions ouvrir un second service de déjeuner à des prix plus abordables, type menu ouvrier le midi pour rentabiliser la salle. Deuxièmement, nous pouvons vendre nos vins tranquilles à emporter, ce qui demande peu d'investissement mais génère une marge intéressante. Et troisièmement...
Elle hésita.
— Troisièmement ?
— Je peux vendre une partie de mes actions. Pas toutes. Juste assez pour couvrir les trois prochains mois. Mais cela voudrait dire céder vingt pour cent du contrôle. À quelqu'un qui pourrait être Paul Fournier, directement ou indirectement.
Le silence s'étendit dans la cuisine. Le souffle du réfrigérateur sembla soudain très fort.
— C'est une mauvaise idée, dit finalement Étienne. Ce type a déjà essayé de nous tuer une fois.
— Je sais. C'est pourquoi je ne veux pas le faire. Mais j'ai besoin de savoir si vous êtes prêt à travailler sur les deux autres options.
Étienne regarda autour de lui : les casseroles en cuivre éraflées que son oncle avait utilisées pendant quarante ans, le plan de travail en inox taché par des années d'usage intensif, les fenêtres qui donnaient sur la rue et la lumière pâle du matin d'automne.
— Je suis prêt à beaucoup de choses, Camille. J'ai déjà accepté de changer le nom, de moderniser les recettes, de tolérer des commentaires sur mes sauces. Qu'est-ce que c'est qu'un menu du midi en plus ?
Elle esquissa un sourire, presque malgré elle.
— Ça veut dire du bœuf bourguignon à quatorze euros, servi en moins de trente minutes pour les employés de bureau du quartier. Et ça veut dire que vous allez devoir faire des tonnes de pommes de terre purée.
— Mes pommes de terre purée, dit-il en retroussant sa manche, sont la meilleure chose que Paris ait vue depuis Napoléon. Les bureaux du quartier vont se régaler.
Ils travaillèrent ensemble pendant les heures suivantes. Étienne prépara le menu du midi, réduisant les portions et modifiant quelques techniques pour accélérer le service. Camille passa des heures au téléphone, négociant avec les banques, les fournisseurs, les candidats à un poste de serveur supplémentaire. À mesure que la matinée avançait, la salle se remplit de la chaleur de midi : des employés de bureau en costume, des habitants du quartier, quelques touristes qui avaient lu l'article de Marion Duval.
Camille servit elle-même les tables, prenant les commandes d'une écriture rapide, débarrassant les assiettes vides avec la précision d'une professionnelle. Il y avait quelque chose de curieux dans cette familiarité retrouvée. Son enfance, dans le restaurant de ses parents, lui avait laissé des réflexes qu'elle ne soupçonnait plus en elle.
Vers quinze heures, le service du déjeuner commença à ralentir. Camille s'appuya contre le comptoir, les jambes lourdes, regardant la salle qui se vidait. Étienne sortit de la cuisine, une assiette à la main.
— Goûtez ça, dit-il.
Elle regarda l'assiette : un morceau de poisson nappé d'une sauce crèmeux au citron, accompagné d'une purée de celeriac presque blanche, montée en un dôme parfait.
— C'est ?
— La remoulade de mon oncle, revisitée. Pas pour le menu. Pour vous.
Elle prit la fourchette, goûta. Le celeriac avait une douceur inattendue, relevée par une pointe de moutarde ancienne et quelque chose de légèrement fumé qu'elle ne savait pas identifier.
— C'est délicieux.
Il hocha la tête, sans rien dire, puis retourna dans sa cuisine.
Le téléphone de Camille sonna encore. Elle regarda l'écran : c'était son comptable, qui lui envoyait un message texto avec une copie du relevé de compte. Son estomac se serra en voyant le solde. Mais à côté du chiffre, une ligne écrite au stylo sur le relevé imprimé l'intrigua : « Vérifiez les frais de gestion du troisième trimestre de l'année précédente. Écart inhabituel. »
Camille plissa les yeux. Elle aurait dû détecter cela plus tôt. Les frais de gestion qu'elle examinait habituellement n'avaient rien d'anormal. Mais ces frais-là dataient d'avant son arrivée, sous la direction de Paul Fournier. Elle glissa le relevé dans sa poche.
Au même moment, la porte s'ouvrit et un homme en costume gris entra, rasé de près, une serviette en cuir à la main. Il semblait mal à l'aise, comme s'il n'était pas habitué à entrer dans des bistrots.
— Madame Laurent ? Je suis Monsieur Vasseur, de la BNP. Je suis passé par hasard, pour voir le lieu.
Camille se redressa, mais resta calme.
— Un contrôle informel ?
— Une visite de courtoisie, disons. Le buzz autour de votre établissement a attiré l'attention de certains de nos clients les plus... exigeants.
La formulation était prudente, mais Camille comprit : Paul Fournier ne faisait pas les choses à moitié. Il avait assez de relations bancaires pour envoyer un émissaire examiner l'état de ses finances sans avoir à se salir les mains.
— Asseyez-vous, monsieur Vasseur. Voulez-vous goûter quelque chose ?
L'homme hésita, puis s'assit à une table près de la fenêtre.
— Je prendrais bien un café. Noir.
Camille s'occupa du café elle-même, pendant qu'Étienne observait la scène depuis la cuisine, un torchon sur l'épaule. Elle revint avec la tasse, la posa devant lui, puis s'assit en face sans attendre d'invitation.
— Parlons franchement, monsieur Vasseur. Vous êtes là pour évaluer notre capacité de remboursement.
Il prit une gorgée de café, sans ciller devant la franchise.
— En quelque sorte, oui. Le dossier montre un emprunt de huit cent mille euros contracté il y a deux ans, avec un échéancier sur dix ans. Vous êtes en retard sur deux mensualités.
— Je sais. Le lancement du nouveau menu a demandé un investissement initial plus important que prévu. Mais les réservations de cette semaine couvrent largement ce retard.
Il hocha la tête, sortit un carnet de sa poche, écrivit quelques mots.
— Je vais faire un rapport favorable. Mais je serai transparent avec vous : il y a au sein de la banque une pression considérable pour que ce dossier passe entre de bonnes mains.
— Entre les mains de Paul Fournier.
Vasseur ne confirma pas, mais son silence était un aveu. Il se leva, laissa un billet sur la table pour le café, et se dirigea vers la porte. Avant de la franchir, il se retourna :
— Madame Laurent, j'ai goûté votre vin hier soir, à la soirée. J'étais là avec ma femme. C'était l'un des meilleurs repas que j'ai mangés de toute ma vie. Je vais faire tout ce que je peux pour vous aider.
Il sortit. Camille resta seule dans la salle qui commençait à s'assombrir, la lumière de l'après-midi déclinant à travers les vitres. Étienne sortit de la cuisine, s'essuya les mains, et la regarda.
— Il est parti ?
— Oui.
— Il va aider ?
Camille haussa les épaules, regardant au loin.
— Il est sur la corde raide. Comme nous.
Elle sortit le relevé de compte de sa poche et le regarda encore. Une somme mystérieuse de soixante mille euros, prélevée trois mois avant l'incendie. Puis elle plia soigneusement le papier et le remit dans sa poche.
— Je vais téléphoner à et enquêteur demain, dit-elle. Quelque chose ne va pas dans cette histoire. Et je veux savoir pourquoi Paul Fournier tient tant à cette affaire qu'il est prêt à tout pour la récupérer.
La salle s'était vidée. Dehors, la file commençait déjà à se reformer pour le service du soir, malgré la nuit qui tombait. Camille regarda les visages anonymes, les clients qui attendaient leur table, la promesse d'un repas qui remplirait un moment de leur vie. Elle pensa au sourire d'Étienne lorsqu'il lui avait tendu l'assiette de celeriac, à la légère façon dont il avait fait confiance, à la mémoire de son oncle qui continuait à vivre dans sa cuisine.
Non, elle ne vendrait pas. Pas maintenant. Pas à lui.
Elle se leva, traversa la salle et sortit pour accueillir les premiers clients de la soirée avec le sourire professionnel qu'elle avait appris dans l'enfance, chez ses parents, quand le restaurant était encore la chose la plus importante du monde.
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