Le Goût du Compromis
Lire le chapitre 21: The Investigator
La pluie de mars tambourinait contre les vitres du café où Camille avait donné rendez-vous à l’investigateur privé. Elle était arrivée vingt minutes en avance, trop nerveuse pour rester au bistro. Le dossier qu’elle avait commandé trois semaines plus tôt sur l’incendie et l’historique du propriétaire précédent était posé sur la table, scellé, comme un reproche.
Il s’appelait Marc Delaunay, ancien de la brigade financière, la cinquantaine fatiguée mais le regard vif. Il avait accepté le dossier sans poser de questions, ce qui, dans son métier, équivalait à une promesse de discrétion absolue.
— Vous n’avez pas ouvert le dossier ? demanda-t-il en s’asseyant, son imperméable dégoulinant sur le carrelage.
— J’attendais que vous me le présentiez.
Il acquiesça, commanda un express, puis déchira l’enveloppe avec une lenteur médicale. Il en sortit des photographies, des copies d’actes notariés, des relevés bancaires jaunis et un rapport de police tamponné.
— Henri Delage, dit-il. Propriétaire du fonds de commerce du Bistrot des Arts entre 2012 et 2022. C’est de lui que vous tenez le bail, par l’intermédiaire de la société de Paul Fournier.
Camille hocha la tête. Elle connaissait le nom du bailleur.
— Ce que vous ne saviez pas, c’est qu’avant de vendre à Fournier, Delage a eu trois restaurants. Trois. Tous détruits par le feu.
Elle sentit son estomac se nouer.
— Des incendies accidentels, selon les rapports. Un problème de gaz, un court-circuit, une friteuse laissée allumée. Chaque fois, les assurances ont payé. Deux fois, elles ont payé intégralement. La troisième, il y a eu une enquête.
Delaunay glissa une photographie sur la table. Un homme au visage rond, cheveux gris, tenant une coupe de champagne devant une enseigne encore fumante. Il souriait.
— L’enquête a été classée sans suite, poursuivit-il. Manque de preuves. Mais les experts mandatés par l’assureur ont conclu à un départ de feu d’origine volontaire. Un accélérateur à base d’hydrocarbures avait été répandu derrière les réserves. Quelqu’un a étouffé l’affaire.
Camille prit la photo entre ses doigts tremblants.
— Et l’incendie du Bistrot des Arts ? demanda-t-elle, la voix plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.
— Septembre 2023. Le rapport officiel parle d’une surchauffe électrique dans les combles. L’enquête a été rapide, peut-être trop. Mais j’ai discuté avec un ex-lieutenant de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris qui était intervenu cette nuit-là.
Delaunay sortit un carnet à spirale et le feuilleta.
— Il m’a confirmé une chose étrange. Les traces étaient propres. Trop propres pour un court-circuit. D’habitude, quand le feu prend dans un vieux bâtiment, il laisse des marques irrégulières, des zones carbonisées aléatoires. Là, tout était net, comme si le foyer avait été préparé.
— Préparé ?
— Il n’a pas voulu dire plus. Il est à la retraite et il ne veut pas de problèmes. Mais il m’a laissé comprendre que si quelqu’un avait voulu vérifier les registres de l’assureur, il aurait trouvé une expertise complémentaire commandée par un cabinet privé. Cette expertise, elle n’est jamais apparue nulle part. Elle a disparu.
Camille sentit le sang battre dans ses tempes. L’incendie qui avait blessé Lucas. Le jeune commis que tout le monde aimait. L’accident qui avait servi de prétexte à Fournier pour racheter les parts de la famille Delage à prix cassé.
Elle glissa le dossier dans son sac, régla les deux consommations, et quitta le café sans un mot de plus. La pluie avait redoublé.
---
Elle retrouva Étienne en fin d’après-midi dans la petite salle du bistro, transformée en bureau de fortune pendant les heures creuses. Il était penché sur la liste des commandes pour le marché du lendemain, un feutre entre les lèvres.
— On a un problème, dit-elle en posant le dossier sur la table.
Il leva les yeux. Quelque chose dans son ton lui fit lâcher son feutre.
Elle lui raconta tout. Delage. Les trois incendies. L’expertise disparue. Le rapport propre. Quand elle eut fini, un silence épais s’installa entre eux, troublé seulement par le ronronnement du lave-vaisselle en cuisine.
Étienne se passa une main sur le visage. Il semblait vieilli de dix ans.
— Je sais que cet incendie n’était pas un accident, dit-il enfin, la voix rauque.
Camille écarquilla les yeux.
— Tu étais au courant ?
— Pas au sens où tu l’entends. Je ne savais pas que c’était Delage. Mais cette nuit-là… j’étais encore en congé, à Lyon. Sophie, qui gère la salle, m’a appelé à deux heures du matin. J’ai entendu les pompiers en fond. Elle m’a dit que Lucas avait été blessé, brûlé aux mains en essayant de sauver les fiches recettes de mon oncle.
Il marqua une pause.
— Quand je suis revenu, j’ai parlé à Lucas. Il était encore à l’hôpital. Il m’a dit une chose étrange. Avant que le feu ne prenne, il avait vu un homme rôder dans la cour arrière. Un type en bleu de travail, casquette baissée. Il n’y avait pas prêté attention. Mais après, en y repensant, il s’était demandé ce qu’un type en bleu de travail pouvait bien faire à minuit dans une cour de restaurant.
Camille sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Il a dit ça à la police ?
— Oui. Et il n’a jamais été rappelé. Personne n’a donné suite. J’ai cru que c’était la fatigue, la douleur, les calmants. Lucas a fini par abandonner l’idée. D’autant qu’il a quitté le métier après ça. Les mains trop abîmées pour travailler en cuisine.
— Tu penses que Delage a engagé un pyromane ? demanda Camille.
— Je pense que Delage avait besoin que le bistro brûle. Mon oncle était malade, les dettes s’accumulaient. Delage voulait récupérer la valeur du bâtiment avant que la banque ne saisisse. Il a fait brûler le restaurant pour encaisser l’assurance et revendre le fonds de commerce à Fournier dans la confusion.
— Et le rapport d’expertise disparu ?
Étienne serra les poings.
— Quelqu’un a payé pour que ça disparaisse. Quelqu’un qui avait intérêt à ce que l’enquête reste classée. Fournier a racheté le bail le mois suivant. Coïncidence, tu crois ?
Camille se souvint des relevés bancaires étranges. Cette ligne de soixante mille euros datant d’avant l’incendie. Une facture sans intitulé précis, payée à une société écran. Soixante mille euros, c’était précisément ce que pouvait coûter une expertise complémentaire étouffée et un homme de main discret.
— Fournier est lié à ça, murmura-t-elle. Il a acheté le bail après le brasier parce qu’il savait que Delage était acculé. Il a profité du désastre. C’est lui qui tient les cordons.
Étienne se leva, arpenta la salle comme un ours en cage.
— Et si les assureurs découvrent que l’incendie était volontaire, ils ne paieront jamais. Ma tante n’a toujours pas reçu un centime de l’indemnisation pour le matériel. Le bistro est déjà endetté – si la police rouvre le dossier, on perd tout. Et maintenant, avec l’inspecteur Michelin qui doit venir dans quelques semaines, on va attirer encore plus d’attention.
Camille posa une main sur son bras pour le faire s’arrêter.
— On ne peut pas empêcher la vérité de sortir. Mais on peut la contrôler. Il n’y a qu’une seule personne qui profite encore de ce secret.
Étienne la regarda, comprenant où elle voulait en venir.
— Fournier.
— Il nous surveille, il nous menace, il utilise son réseau bancaire pour nous étouffer. Mais s’il est complice de l’incendie – s’il a payé pour étouffer l’expertise – alors on a quelque chose sur lui. Quelque chose de plus solide que les miettes qu’on a pu rassembler jusqu’ici.
Elle sortit son téléphone, ouvrit l’application de notes et commença à taper une liste.
— On va trouver cette expertise disparue. Et quand on l’aura, on aura une monnaie d’échange face à Fournier. Quelque chose qui vaut plus que toutes les parts qu’il veut me forcer à vendre.
Étienne marqua une pause. Il croisa son regard, et pour la première fois depuis la mort de son oncle, il vit une lueur qu’il ne connaissait que trop bien : celle d’une bataille qu’on allait enfin livrer.
— La semaine prochaine, reprit-elle, je vais devoir me rendre à Lyon pour une réunion de famille – histoire de désamorcer ma mère. Pendant que je serai là-bas, je passerai par les archives du siège de l’assurance.
— Tu as un contact sur place ?
— Vasseur, le banquier qui soutient discrètement notre dossier, m’a donné le nom d’un ancien expert en incendie qui a travaillé sur le Bistrot des Arts en 2023. Il a refusé de rapporter devant la commission, mais il m’a laissé entendre qu’il accepterait une conversation privée si elle restait confidentielle.
Étienne acquiesça, une lueur nouvelle dans les yeux.
— Je viens avec toi.
— Tu ne peux pas. Quelqu’un doit tenir le fort ici. Les réservations pour la semaine prochaine sont complètes, et je n’ai pas envie qu’un autre « accident » arrive pendant qu’on aura le dos tourné.
— Sophie reste. Elle connaît la salle mieux que quiconque.
— Sophie, dit Camille en pesant ses mots. Je n’ai toujours pas réussi à établir exactement son rôle avec Fournier. Je préfère que ce soit toi qui restes pour la surveiller.
Étienne déglutit, visiblement contrarié, mais il savait qu’elle avait raison. Il regarda la pluie ruisseler sur la vitrine du bistro.
— Tu pars quand ?
— Après-demain.
— Et si Fournier intensifie la pression pendant ton absence ?
Elle remonta la fermeture éclair de son sac, le dossier bien calé sous son bras.
— Alors tu m’appelles. Et on verra s’il est aussi courageux en face de la vérité qu’il l’est dans l’ombre.
Elle se dirigea vers la porte, puis se retourna. La lumière du soir dessinait des ombres longues sur le plancher de la salle vide.
— Étienne. Chaque minute qu’on perd, c’est une minute qu’il utilise pour préparer sa prochaine attaque. Je pars pour nous trouver une arme. En attendant, garde le restaurant debout.
Il hocha lentement la tête. À la boulangerie d’en face, l’enseigne s’alluma dans le crépuscule pluvieux, comme un petit phare au milieu de l’avenue. Camille ouvrit la porte, et la nuit parisienne l’avala.
Étienne resta seul, au milieu de la salle, le temps de regarder la ligne de commandes écrite de sa main trembler légèrement sous la lumière. Le bistro respirait encore, dans ce silence feutré entre deux services. Mais pour la première fois depuis des mois, ce n’était plus les fourneaux qui lui semblaient fragiles.
C’était la falaise sur laquelle le restaurant était bâti. Et ils venaient de comprendre que quelqu’un avait déjà commencé à la creuser.
Il ramassa le dossier laissé sur la table. Une photo en noir et blanc y dépassait – le visage rond de Delage, cette fois sans sourire, regard de braise noir de prisonnier en cavale. Il la tourna. Au dos, une annotation manuscrite de Delaunay :
*Sans adresse connue depuis sa sortie de prison. Écroué à Fresnes pour fraude, libéré en juillet dernier.*
Juillet. Étienne compta les mois sur ses doigts en pensant aux fenêtres de l’appartement au-dessus du bistro, éteintes chaque nuit depuis deux semaines, si bien éclairées avant.
Dans la rue, l’ombre d’un piéton passa lentement devant la vitrine. Étienne leva la tête : l’homme, casquette baissée, marchait sans se presser, sans se retourner, avant de disparaître dans l’encoignure d’un porche voisin.
Il fit deux pas vers la porte, cœur battant. La rue était de nouveau déserte. Sur le trottoir, là où l’homme s’était arrêté, une petite flaque d’eau de pluie reflétait encore la lumière de la boulangerie. Rien d’autre. Mais Étienne savait, dans cette instabilité sourde qui lui nouait le ventre, qu’on ne s’était pas contentés de les surveiller.
On attendait.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.