Le Goût du Compromis
Lire le chapitre 37: The Search
Le rapport du guide était encore chaud dans la poche de Camille lorsqu’elle reçut le message. Un nom. Un lieu. Une ville au Maroc. Lucas Benali, son ancien sous-chef disparu depuis l’incendie, travaillait dans un petit bistrot près de la médina de Marrakech.
Elle trouva Étienne dans la cave à vins, une boîte de Bordeaux à la main, les épaules encore voûtées par les semaines de tension. Il leva les yeux, surpris par son entrée sans un mot.
« On part demain matin. »
Il reposa la boîte. « Pardon ? »
« Lucas. Il est à Marrakech. J’ai un contact qui l’a vu servir en salle dans un boui-boui rue des Banques. »
Étienne essuya ses mains sur son tablier, un geste lent, contrôlé. « Et tu veux faire quoi, exactement ? Lui demander pourquoi il a foutu le feu à ma cuisine ? Le supplier de revenir ? »
« Lui offrir un travail. Une chance de se racheter. »
« Non. » Le mot tomba comme une lame. « Jamais. »
Camille s’avança, posa le téléphone sur la table entre eux. « Écoute-moi. Le rapport est déposé. L’étoile est en poche, officieusement. Mais dans quatre semaines, l’annonce publique tombera. Delaunay et Vasseur préparent leur saisie du bail. Marcel est derrière eux. On a besoin de tout, Étienne. De chaque atout. »
« Lucas n’est pas un atout. C’est un pyromane. »
« C’est aussi le seul témoin direct de ce qui s’est vraiment passé cette nuit-là. » Elle planta son regard dans le sien. « Et c’est peut-être la seule personne qui peut expliquer pourquoi Vasseur avait une photo de lui devant le restaurant cette nuit-là. »
Le silence s’épaissit. Étienne détourna les yeux, fixa une bouteille poussiéreuse sur l’étagère comme si elle contenait toutes ses réponses.
« Cette photo, reprit Camille doucement, elle te poursuit depuis des mois. Le mystère de pourquoi Vasseur l’avait. Si Lucas était là cette nuit-là, il sait. Il sait peut-être des choses que tu ignores encore. »
Étienne se tourna enfin vers elle. « Et si c’est lui qui a travaillé avec Vasseur ? Si c’est lui qui a saboté mon restaurant pour le compte de ce salaud ? »
« Alors on le saura. Et on pourra enfin agir. Au lieu de rester dans l’ignorance, à attendre que Delaunay nous frappe les premiers. »
Il passa une main sur sa nuque, signe de fatigue. « Un voyage au Maroc. Maintenant. Alors que Delaunay et Vasseur préparent leur attaque. Alors qu’on a des clients à servir, des fournisseurs à rassurer, un personnel à tenir. Tu veux qu’on laisse tout ça sans surveillance ? »
Camille sourit – un sourire de stratège, celui qu’elle réservait aux négociations les plus serrées. « Justement. Ma mère m’a appelée. Elle veut venir trois jours à Paris pour “soutenir sa fille” devant les médias. C’est l’occasion parfaite. Elle peut surveiller le restaurant en notre absence. »
Étienne ricana. « Ta mère ? Dans ma cuisine ? Elle va tout transformer en centre de conseil fiscal. »
« Elle a tenu trois restaurants à Lyon pendant vingt ans. Elle sait compter les stocks, calmer une brigade, et faire un inventaire mieux que quiconque. Et surtout, personne ne soupçonnera qu’une mère venue féliciter sa fille en public est en réalité notre vigile discrète. »
Il resta silencieux, les bras croisés. Camille perçut sa résistance et changea d’angle.
« Écoute, je ne te demande pas de lui pardonner. Je ne te demande pas de le réembaucher comme sous-chef. Je te demande de venir avec moi, de le trouver, et de l’entendre. S’il est coupable, on aura des réponses. S’il est innocent, on aura un témoin. Dans les deux cas, on gagne. »
Elle marqua une pause, puis ajouta plus bas : « Et si tu restes là, à ressasser, il va juste disparaître dans les ruelles de Marrakech avec ses secrets pendant qu’on perdra le restaurant. »
Étienne souffla longuement. Il dénoua son tablier, le posa sur la table à côté du téléphone de Camille. « Deux jours. Pas un de plus. Et si c’est un piège, je m’en occupe à ma façon. »
« Marché conclu. »
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L’avion décolla à l’aube. Camille avait réservé deux sièges en classe économique pour ne pas attirer l’attention. Étienne n’avait pas prononcé un mot depuis le taxi. Il regardait les nuages se déchirer sous l’aile, les traits tirés par une nuit blanche passée à tourner en rond dans l’appartement au-dessus du restaurant.
« Tu as dormi ? » demanda-t-elle.
« Non. »
« Moi non plus. »
Il se tourna lentement vers elle. « Dis-moi une chose. Tu le fais pour le restaurant, ou pour moi ? »
Camille soutint son regard. « Pour nous. Pour ce qu’on construit. Et parce que je crois que tu ne pourras jamais vraiment avancer tant que cette histoire n’est pas résolue. Tu portes ce silence comme un poids mort. Je ne veux pas que ça te ronge de l’intérieur. »
Étienne détourna les yeux, ému malgré lui. Il serra la main de Camille, brièvement, avant de la relâcher comme s’il avait peur d’être vu.
« Merci, murmura-t-il. D’y croire encore. »
Elle ne répondit pas. Elle ne le pouvait pas. Parce qu’au fond, elle doutait – pas de Lucas, mais de ce qu’ils allaient trouver. Les gens ne disparaissaient pas sans raison. Et les raisons de Lucas n’étaient peut-être pas celles qu’elle espérait.
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Marrakech les accueillit avec une chaleur sèche et dorée. La médina grouillait de vie, de corps et de couleurs, contrastant violemment avec la grisaille parisienne qu’ils avaient laissée derrière eux. Camille suivit les instructions de son contact, descendant des ruelles de plus en plus étroites, où les odeurs d’épices et de cuir se mêlaient à celles des égouts à ciel ouvert.
Le bistrot s’appelait « Le Petit Atlas ». Une façade défraîchie, une enseigne repeinte trois fois à la va-vite, des tables bancales sur un trottoir ravagé par le soleil. À travers la vitre sale, Camille distingua une silhouette en tablier gris, penchée sur une caisse enregistreuse.
Étienne la saisit par le bras. « C’est lui. »
Elle regarda de plus près. L’homme était plus mince que sur les photos du personnel, le visage creusé, une barbe naissante mal entretenue. La trentaine, mais qui en paraissait quarante.
« On y va », décida-t-elle.
Elle poussa la porte. Une cloche tinta. Lucas leva la tête, la main interrompue au-dessus de la caisse. Pendant un long instant, il ne la reconnut pas. Puis ses yeux s’écarquillèrent, et il fit un pas en arrière, cognant une pile de serviettes qui s’effondrèrent sur le sol.
« Non. Non, non, non… » Il secoua la tête, chercha une issue par-derrière.
Étienne s’avança. « Lucas. »
Le nom tomba comme un verdict. Lucas se figea, dos au mur, visage livide.
« Étienne. Je… je peux expliquer. »
« Alors explique. Maintenant. » Étienne ne criait pas. Sa voix était pire – calme, contrôlée, lourde de colère contenue.
Camille s’approcha de Lucas, plus doucement. « On est venus pour t’écouter. Pas pour te juger. Pas encore. Mais il faut que tu nous dises la vérité sur cette nuit. Tout. »
Lucas tremblait. Une bouteille de whisky à moitié vide trônait sur le comptoir derrière lui. Son haleine les atteignait à trois mètres.
« La vérité ? » Il rit, un rire amer, brisé. « La vérité, c’est que je suis un lâche. Un salaud. Et que j’ai détruit la seule chose qui comptait dans ma vie. »
Étienne fit un pas. Camille le retint.
« Raconte-nous, Lucas. Raconte-nous l’incendie. »
Lucas ferma les yeux. Quand il les rouvrit, des larmes coulaient silencieusement sur ses joues creuses.
Et il commença à parler.
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