Le Goût du Compromis
Lire le chapitre 38: The Reunion
La chaleur de Marrakech les avait suivis jusque dans la ruelle étroite, où l’air sentait la menthe écrasée et le cuir humide. Camille avançait derrière Étienne, les épaules tendues sous sa veste légère, le regard fixé sur la porte bleue écaillée que leur indiquait le patron d’un hammam voisin. Le bistro s’appelait *Le Petit Souk*, et il ne payait pas de mine : trois tables de fer forgé, une vitrine poussiéreuse, des rideaux de perles qui cliquetaient sous la brise.
Étienne poussa la porte sans hésiter. À l’intérieur, un homme essuyait des verres derrière un comptoir en zinc cabossé. Il leva les yeux, fit claquer sa langue.
— On est fermés jusqu’à ce soir.
— On ne vient pas pour manger, dit Camille. On cherche Lucas.
Le nom tomba dans le silence comme une pierre. L’homme abaissa son torchon, les dévisagea l’un après l’autre.
— Lucas ? Y a pas de Lucas, ici. Y a que Karim, et Karim, c’est moi.
— Le jeune qui fait la plonge, le soir. Cheveux noirs, cicatrice sur la main gauche. Il travaille depuis trois mois.
Karim hésita. Puis il haussa les épaules et désigna l’arrière d’un mouvement du menton.
— Il dort dans la réserve. Si c’est pour lui faire du mal, je vous préviens, j’appelle personne. Ça m’est égal.
Étienne ne répondit pas. Il contourna le comptoir et poussa une porte en contreplaqué qui donnait sur une pièce sombre, encombrée de cartons de conserves et de sacs d’oignons. Sur un matelas posé à même le sol, un homme était recroquevillé, une bouteille vide serrée contre la poitrine.
Lucas.
Il avait maigri. Son visage, creusé, portait une barbe clairsemée ; ses mains tremblaient même dans le sommeil. Camille sentit une nausée lui monter, pas de dégoût, mais de constat. Elle avait vu des dossiers de faillite, des descentes aux enfers professionnelles. Mais ça, c’était autre chose. C’était quelqu’un qu’elle avait connu alerte, rapide, presque trop sûr de lui.
Étienne s’accroupit près du matelas. Il posa une main sur l’épaule de Lucas sans brusquerie.
— Lucas. Réveille-toi.
Lucas gémit, tourna la tête, cligna des yeux. La conscience lui revint par à-coups, et quand elle le frappa, il se redressa d’un bond, renversa la bouteille vide qui roula sur le sol.
— Merde. Merde, merde.
Il recula contre le mur, les mains levées comme pour se protéger.
— Non. Vous n’auriez pas dû venir.
— On a traversé la Méditerranée pour t’entendre dire ça ? dit Camille, la voix sèche. Lève-toi. On va boire un café, et tu vas nous parler.
— Je peux pas.
— Tu peux. Tu vas.
Le regard de Lucas passa d’elle à Étienne. Quelque chose céda dans sa poitrine, une résistance qui n’avait plus de force depuis des semaines. Il se laissa soulever, suivit Étienne dans la ruelle, clignant sous le soleil violent. Au premier café, ils s’assirent sous un figuier. Camille commanda trois thés et un verre d’eau. Lucas but l’eau d’un trait, puis laissa ses mains crispées sur le verre vide.
Étienne parla le premier, doucement.
— On sait que tu étais là-bas, la nuit de l’incendie.
Lucas ferma les yeux. Une longue pause, puis il parla, la voix éraillée, comme si les mots lui arrachaient des lambeaux de chair.
— C’est moi qui ai mis le feu.
Camille s’était préparée à cette phrase, mais l’entendre lui fit quand même froid dans le dos. Étienne, lui, ne bougea pas. Il attendit.
— J’avais des dettes de jeu, reprit Lucas. Grosses. J’ai emprunté à des gens, à Marseille, qui n’ont pas le sens de la patience. J’ai volé dans la caisse du restaurant, un peu chaque semaine. Des fois dans les enveloppes du soir, quand vous étiez occupés en cuisine. Camille, tu remplissais les rapports, je faisais l’inventaire… j’ai triché sur les chiffres. Mais Vasseur a commencé à vérifier, il m’a pris à part, il m’a dit qu’il savait. Il m’a proposé un arrangement.
Le cœur de Camille se serra. Vasseur. Toujours lui.
— Il m’a dit que si je faisais un geste, il effacerait ma dette avec ses créanciers, expliqua Lucas. Un geste, qu’il disait. Un petit incendie dans le local à provisions, pour faire croire à un accident électrique. Les assurances couvrent, tout le monde est content, et toi tu recommences avec le carnet vierge. Mais il y a eu une étincelle dans le conduit, l’incendie s’est propagé plus vite que prévu. J’ai essayé de l’éteindre, je te jure. J’ai pris de l’eau, j’ai… mais ça brûlait déjà les poutres. Alors je suis parti. Je me suis détesté chaque jour depuis.
Sa voix se brisa. Étienne resta immobile, les mains posées à plat sur la table. Quand il parla, ce fut à voix si basse que Camille dut tendre l’oreille.
— Tu as essayé d’éteindre l’incendie. C’est pour ça qu’il y avait des empreintes sur l’extincteur de la réserve.
Lucas leva la tête, les yeux rougis, surpris.
— Tu savais ?
— Je ne savais pas. Je le comprends maintenant.
Le silence s’étira. Camille observa les deux hommes, le chef et son ancien second, brisés l’un et l’autre à des degrés différents par les flammes. Elle savait ce qu’elle aurait fait, elle, avec Lucas : licenciement, dépôt de plainte, statistique. C’était plus simple, plus propre. Mais elle vit autre chose dans les yeux d’Étienne. Pas de pardon encore, mais une forme de lucidité qui ressemblait à un choix.
— Rentre avec nous, dit Étienne. Pas comme cuisinier, au début. Comme plongeur ou préposé aux légumes, si tu veux. Il y a un centre de désintoxication à Paris, près du canal Saint-Martin. J’ai un ami qui y a accompagné son frère. On t’y inscrit, tu suis le programme, et quand tu en sors, si tu es en état, on reparlera de ta place dans la brigade.
Lucas écarquilla les yeux.
— Après ce que j’ai fait ? Vous voulez me reprendre ?
— On ne te reprend pas, on te remet sur pied, dit Camille. C’est différent. Tu dois à cette maison plus que tu ne pourras jamais rembourser. Alors tu vas commencer par rembourser ça.
Elle n’avait pas prévu cette phrase. Elle sortit d’elle-même, directe, définitive, comme une décision d’investissement. Et quand elle croisa le regard d’Étienne, elle vit qu’il comprenait : elle venait de faire le même choix que lui, choisir une personne plutôt qu’un dossier.
Lucas prit une longue inspiration, puis hocha la tête, une fois, deux fois, comme pour confirmer à lui-même qu’il méritait encore qu’on lui tende la main.
— D’accord, dit-il. D’accord, je rentre.
Étienne lui serra l’épaule, se leva, et jeta un billet sur la table. Camille le rejoignit, et ensemble, ils remontèrent la ruelle vers la lumière. Derrière eux, Lucas se leva, chancelant, ramassa la bouteille vide et la jeta dans une poubelle, un premier geste de mille à accomplir.
La chaleur était écrasante, mais pour la première fois depuis des semaines, Camille sentait une direction claire dans le chaos. Ce soir, ils prendraient l’avion du retour. Et à Paris, les attendaient Delaunay, Vasseur, Marcel, la menace sur le bail et une étoile pas encore officielle.
Mais elle avait un témoin, maintenant, un homme qui avait vu l’incendie de l’intérieur et qui pouvait faire tomber trois carrières d’un seul coup. Elle sortit son téléphone et composa le numéro de sa mère.
— On rentre demain matin, dit-elle simplement. Et cette fois, on attaque.
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