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Le Grand Livre des Ombres

Lire le chapitre 1: The Box from Avignon

La pluie d’Avignon détrempait les ruelles, transformant la boue en piège glissant sous les semelles. Roland de Vienne contemplait le fond de son verre de vin frelaté comme on contemple un champ de bataille perdu — avec une haine sourde et la certitude d’en être responsable.

— Tu bois ta solde, capitaine. Et ta solde, elle est déjà partie.

L’aubergiste essuyait un pot avec un torchon gras, les yeux plissés par la méfiance qu’il réservait aux nobles déchus. Roland ne releva pas. Il avait appris, à force de sièges ratés et de promesses jamais tenues, que la langue ne gagnait ni l’argent, ni le respect.

Il vida son verre, laissa deux deniers sur la table — ses derniers, il le savait — et sortit sous l’averse qui ne s’annonçait pas près de cesser. La nuit tombait comme un couperet sur la cité des papes.

L’homme l’attendait adossé au mur d’une chapelle abandonnée, sous un auvent de bois qui laissait fuir l’eau en gouttes régulières. Un Templier, ou ce qui en restait. Le manteau blanc était sale, la tunique rouge maculée par endroits de taches plus sombres que la pluie ne pouvait laver.

— Roland de Vienne.

Ce n’était pas une question. Le vieil homme parlait d’une voix de tombeau, comme s’il n’avait plus que la gorge pour porter ses mots.

— On me dit que vous savez vous battre. On me dit aussi que vous ne servez plus personne.

— On vous dit beaucoup de choses, frère. Roland croisa les bras, l’habitude du méfiant. Et vous, qui êtes-vous pour écouter les ragots d’une ville qui pue le complot ?

— Frère Lucien. Mais mon nom ne vous importe pas. Ce qui vous importe, c’est ceci.

Il souleva de sous son manteau un coffret de bois brut, à peine plus grand qu’un livre de messe. Le grain du chêne était visible, sans vernis, fermé par une serrure de fer simple et scellé de cire noire où s’enfonçait une marque étrange — une croix dont la barre verticale se terminait en pointe de lance.

— Une lettre à remettre. À Paris. Vous trouverez le roi d’Angleterre ou ce qui lui sert de main ici.

Roland éclata d’un rire sans joie.

— Vous prenez un homme ruiné pour un messager royal ? Je n’ai même pas de cheval qui vaille la peine d’être volé.

— Vous en aurez un. Et de quoi payer la route. Frère Lucien laissa tomber une bourse qui claqua contre la paume de Roland avec le poids rassurant de l’argent vrai. Cent écus d’or. La moitié maintenant, la moitié quand le coffret sera remis à l’agent du roi, un certain Maître Aubry, au quartier Saint-Denis.

Cent écus. C’était une fortune. C’était la solde d’une année de guerre, ou la rançon de dix nobles capturés. C’était de quoi payer ses dettes, regagner un semblant de nom, peut-être même de quoi acheter un commandement. Roland regarda le coffret, puis le vieil homme dont les joues creuses disaient plus que les mots.

— Vous êtes mourant.

— Je suis mort depuis longtemps. Frère Lucien toussa, un raclement humide qui fit vibrer sa cage thoracique. Je ne voulais pas que ceci tombe entre les mains du pape. Ni de Philippe. Ni du Temple, si ce qu’il en reste devait survivre à la purge.

— Et vous me le confiez ? À moi ? Roland ne cacha pas son ironie. Un homme qui a laissé brûler son honneur à Acre, ou plutôt ce qui en restait, avant de se faire chasser de son propre commandement.

Le vieil homme le dévisagea d’un regard étonnamment clair dans un visage marqué par la fièvre.

— Je vous ai vu à la brèche de Jérusalem, capitaine. Je vous ai vu ramener vos hommes glorieusement quand d’autres les auraient laissés pour la boucherie. Vous vous êtes trompé ensuite — beaucoup d’hommes se trompent — mais le cœur, lui, n’a pas changé.

Roland serra la bourse. Le cuir était souple entre ses doigts.

— Qu’y a-t-il dans le coffret ?

— Une liste. Le frère baissa la voix, mais la nuit d’Avignon semblait avaler les secrets aussi bien que les cris. Des dettes. Des promesses. Des noms. Des choses que le trône de France ne veut pas voir remonter à la surface. Des choses que d’autres tueraient pour étouffer.

— Pourquoi moi ?

— Parce que les mercenaires ne savent pas lire, que les Templiers sont tous morts ou traqués, et que vous êtes le seul homme honorable que je connaisse avec une dette à payer et une épée qui n’a pas perdu son tranchant.

Roland prit le coffret. Le bois était lisse, presque chaud, comme s’il avait été tenu longtemps. Il le glissa sous son pourpoint, contre sa poitrine.

— Jusqu’à Paris, alors.

— Paris. Le frère hocha la tête, et ses yeux se perdirent un instant dans le noir. Et ne l’ouvrez pas. Quoi qu’il arrive, ne l’ouvrez pas avant l’heure. Ce qui est à l’intérieur ne doit pas être vu trop tôt.

Il toussa encore, plus fort, et la main qu’il porta à sa bouche revint tachée de sang.

— Allez. Ils savent déjà que je l’ai.

— Qui ?

Mais le frère Lucien s’était détourné, absorbé par les ténèbres de la chapelle, et Roland ne posa pas deux fois la même question à un mort qui marchait encore.

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L’écurie de Saint-Rémi sentait le foin humide et la bête mal soignée, mais l’alezane que le propriétaire lui céda pour vingt écus avait l’œil alerte et une encolure robuste. Roland sella lui-même, vérifia chaque boucle, chaque courroie, l’habitude de ceux qui ont appris qu’un cheval peut être la frontière entre la vie et la flèche dans le dos.

Il prit la direction du nord par la porte Saint-Lazare, dépassant les dernières masures dans une nuit qui ne laissait rien voir au-delà de la longueur d’une lance. La pluie s’était réduite en bruine fine, presque agréable après l’averse, et le bruit des sabots s’enfonçait dans la terre détrempée.

C’est au détour du chemin creux, là où le mur d’un clos de vigne offrait une ombre compacte, qu’ils l’attendirent.

Trois hommes. Pas des voleurs de grand chemin — pas assez de misère dans leur équipement, pas assez de prudence dans leur approche. Des soldats. Des hommes habitués à obéir sans poser de questions.

— Descends du cheval, l’homme à la tête grise tenait une épée nue, la pointe basse, l’attitude professionnelle. On ne veut pas te tuer. Donne le coffre, et tu repars.

Roland ne bougea pas. Il évalua les distances — le mur à sa droite, l’espace ouvert à sa gauche, les trois corps qui se répartissaient pour former un demi-cercle. L’un derrière, l’autre sur le flanc, le peintre devant. Une manœuvre classique. Ils avaient fait ça souvent.

— Quel coffre ? demanda-t-il, la main glissant vers la poignée de son épée.

— Ne joue pas avec nous. La voix de l’homme à tête grise se fit dure. Le Templier. Avant ce soir. Tu l’as vu.

— Je vois beaucoup de monde, ce soir.

Et Roland lança la bride à droite, vers le mur, pendant que son épée sortait dans le même mouvement. La bête rua, non par commandement mais par l’effet de surprise le plus élémentaire, et l’homme du flanc eut un moment d’hésitation — celui dans lequel Roland plongea.

Son épée était d’acier trempé, forgée pour la guerre et non pour le duel ; elle fendit l’air comme un couperet. L’homme du flanc para — trop tard, trop lent — et la lame glissa le long de sa garde pour entailler le bras qui tenait l’épée. Un cri, du sang, et le flanc gauche s’ouvrit.

Le devant fonça. Roland fit un pas de côté — un pas précis, le point d’appui calé dans la boue — et heurta l’épée adverse au milieu du geste. L’acier sonna, la douleur remonta jusqu’à l’épaule, mais la lame ennemie passa large, et Roland utilisa la vitesse du choc pour pivoter.

Le coup de taille lui prit le ventre à ras. L’homme à tête grise était compétent. Sa lame remonta en feuille morte, cherchant la gorge ; Roland l’esquiva d’un retrait du buste qui lui coûta un effort qu’il ne pouvait plus se permettre, et rendit un coup qui ne trouva que le vide.

Le troisième — derrière, il l’avait presque oublié — surgit de la nuit dans un feulement d’acier. Le tranchant lui fit voler le chapeau, et Roland sentit le souffle du métal lui brûler la tempe avant de se fendre en avant, les deux mains sur la garde, dans une botte qu’il avait apprise devant Acre contre des Mamelouks qui n’avaient jamais eu la politesse d’attendre que la vie reprenne son cours.

La lame lui trouva l’aisselle gauche, en pleine chair. Le cri de l’homme fut étouffé par le mouvement du poignet de Roland qui tordit le pommeau et planta son coude dans la gorge du mourant.

Il tomba lourdement.

Roland dégagea sa lame dans un geste automatique et se retourna pour affronter les deux restants. L’homme à tête grise évaluait — ses yeux allant du corps par terre à la silhouette qui se redressait, ruisselante de pluie et de sang.

— Qu’est-ce que tu portes-là ? demanda-t-il d’une voix changée, moins assurée. Ces mots-là donnant raison au frère Lucien.

Roland ne daigna pas répondre. Il fit un pas vers sa monture, qui s’était écartée mais n’avait pas fui — un bon cheval, nom de Dieu, un cheval digne de ce qu’on lui payait.

Or, les deux hommes hésitèrent. Juste assez pour que Roland atteigne l’étrier et le selle. Mais alors il les entendit — des pas rapides, plus nombreux, venus de la ville — et il ne fit pas le malin.

Il tira la bride, enfonça les talons dans les flancs de l’alezane, et laissa la nuit et la pluie l’avaler tout entier.

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Le village de Noves n’avait qu’une auberge, et il l’évita, choisissant une grange abandonnée à l’écart des dernières maisons. Il inspecta l’intérieur à la lumière d’une seule torche, l’épée encore à la main, n’entendant que les rats et le vent.

Il attacha le cheval, se lava la plaie au bras qui avait cessé de saigner, puis s’assit contre un ballot de paille sèche.

Le coffret était contre sa poitrine, une chaleur têtue dans la nuit froide. Les mots du frère résonnaient encore en lui : ne l’ouvrez pas avant l’heure.

Roland le sortit de son pourpoint, le posa sur ses genoux. Le sceau de cire noire reflétait la flamme de sa torche, et la croix à la lance semblait bouger dans les ombres dansantes.

À Paris. C’était une longue route — plein de monnaies, de cols, de ponts gardés par des hommes qui ne poseraient pas de questions si on ne leur en posait pas trop. Et maintenant, des gens savaient. Des gens qui n’avaient pas hésité à tuer un membre de l’ordre pour récupérer ce qu’il portait.

Roland aurait pu ouvrir le coffret à l’instant. Trois minutes, une lame, un bruit de bois. Et savoir ce qui valait déjà son sang et peut-être sa vie.

Mais la main du vieil homme mourant, la fièvre dans son regard, le pouls d’une dernière volonté — ces choses-là pesaient sur lui plus lourd que la bourse de cent écus.

Il remit le coffret sous son pourpoint, contre son cœur.

Et se demanda, alors que la flamme s’éteignait dans un souffle de vent qu’il n’avait pas entendu venir, s’il avait déjà — quelque part, entre une ruine et un nom perdu — fait la promesse qu’on lui avait réclamée, ou simplement laissé un mourant lui confier ce qu’aucun vivant ne devait savoir.