Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 2: The Carcassonne Road
La pluie s’était levée avec l’aube, une bruine fine qui collait la poussière de la route et faisait luire le cuir de la selle. Roland de Vienne chevauchait depuis trois heures, les épaules endolories et l’esprit agité. La boxe, ce fichu coffret, pesait contre sa cuisse, enveloppé dans un sac de toile qu'il avait arraché à un paysan terrifié, cinquante pas après l’auberge. Ses doigts en sentaient les angles à travers l’étoffe, comme une promesse lourde.
Il ne prit jamais la grand-route vers l’ouest. À la sortie d’Avignon, il avait vu les traces dans la boue – des chevaux frais, nombre de huit au moins, qui coupaient son chemin vers le Pont-Saint-Bénézet avant de remonter vers le nord. Donc ils savaient. Ils savaient déjà, avant même que Lucien fût mort ou inconscient. Cette pensée le fit craquer les jointures sur les rênes.
Il obliqua vers le sud-ouest par les drailles des troupeaux, pistes étroites où deux cavaliers ne passaient pas de front, caillouteuses, frayées par les bergers depuis le temps des Romains. Les pins parasols et les oliviers alternaient dans la lumière grise. À midi, il avait perdu la crainte des cavaliers derrière lui, mais chaque ruisseau, chaque défilé, chaque mas isolé devenait une menace invisible.
La Draille des Cendres le mena, vers vêpres, au gué du Vidourle. Une rivière étroite mais traîtresse, gonflée par les pluies passées, qui coulait rousse entre des berges de galets. Roland tira sur les rênes. L’eau était trop haute pour être honnête, mais trop basse pour être impossible. Il scrutait les rives opposées – un saule rabougri, des rochers plats, un champ de friche – quand le premier carreau d’arbalète siffla et se planta dans le pommeau de la selle, à un pouce de sa cuisse.
Il pivota. Quatre arbalétriers émergèrent des rochers, cinquante pas en arrière, l’arbrier à peine encordé. Leurs vêtements n'étaient pas du pays, mais du nord, des jaques de cuir épais marqués à l’épaule d’un Crouzien éffacé. Derrière eux, monté sur un mulet, un homme en robe sombre protégeait son visage sous un capuchon. Il est trop vite, pensa Roland. Il n'avait pas acheté du temps pour en dépenser si mal.
Le deuxième carreau passa au ras de son oreille. Alors il rendit les rênes, lâcha le sac contre sa poitrine, et lança sa monture dans le courant. Le cheval – un alezan de louage, épuisé – refusa un instant, se cabra dans les galets qui couinaient sous ses sabots. Un troisième carreau frappa le flanc nerveux de la bête. L’alezan hennit, fit deux foulées profondes, puis son pied avant glissa sur une pierre ronde et il bascula.
Roland passa par-dessus l’encolure. L’eau lui manqua : froide, brusque, impérieuse. Elle emplit sa bouche, ses poumons, et il ne garda qu’une pensée—le coffret. Sa main gauche le tenait contre son ventre comme un enfant. Il lutta, moulinet des bras dans le courant roux qui le roulait entre des galets aiguisés, se heurta au passage à un tronc immergé qui lui arracha un cri sourd : un trait chaud le coudait le long de l’avant-bras gauche.
Il crut se noyer deux fois. Mais le courant du Vidourle, dément, le vomit dans une fosse plus lente du côté nord. Il remonta en haletant, le coffret coincé sous son coude, les jambes mortes. Une flèche l’atteignit dans la fange à quelques pieds de sa main. Il rampa dans un paillis de roseaux, respira par à-coups, puis courut en boitant vers un bosquet d’aubépines, le sac trempé contre lui, le sang mêlé d’eau dessinant une trace sur la vase.
Derrière lui, sur l’autre rive, l’homme en robe sombre avait levé la main pour faire cesser le tir. Les arbalétriers n'avaient pas traversé. Ils ne le feront pas, songea Roland. Ils n'ont pas l'ordre. Quelqu’un veut le coffret intact, et vivant peut-être. Ou si mort, il récupère un objet intact.
Le sang gouttait de son avant-bras. Il avait perdu le cheval, la selle contenait sa nourriture, sa couverture, un quatrième couteau. Il tenait encore son espée bâtarde à la ceinture, trempée. Le coffret lourd, luisant d'humidité, semblait intact sous la toile.
Il marcha une heure dans la lumière déclinante, s’appuyant aux mûriers, jusqu’à ce qu'il trouve un ancien mazet de berger – un amas de pierres sèches à toit de lauzes, porte de bois grossier, un foyer de galets en son centre, une installation de bois de chauffage pâle. Il poussa la porte. Une odeur de suint et de fenaison. Il barra avec un tronc mort.
Dans le silence crépitant des grillons, il s'assit contre un mur, respira longuement, puis arracha la manche de son pourpoint trempé. La blessure était nette : un gash de sept pouces sur l'avant-bras, causé par la barque que le fleuve lui avait offerte, un éclat de bois encore planté dans le muscle laiteux. Il le retira d'un mouvement sec, mâcha une poignée d'herbe à la sauge sauvage cueillie sur le chemin, l'appliqua sur la plaie, noua un lien avec un lacet de ses chausses.
Le moment d'aller voir.
Il défit la toile détrempée, découvrit le coffret dans le crépuscule bleuté qui filtrait par la porte en bois mal joint. Il était simple, en chêne huilé, les coins renforcés de fer sans ornement. Mais sur le couvercle, un morceau de cire dure, scellée jadis à chaud, portait l'empreinte d'une étrange croix : non pas latine, mais pattée, aux extrémités évasées, entourée d'une cordelette inverse. Les doigts de Roland suivirent les reliefs. Il connaissait bien les sceaux militaires. Ce signe n'était ni d'ici, ni d'une commanderie ordinaire. C'était un sceau de sacristie, presque liturgique, mais l'aspect n'était pas paisible—plutôt un ordre de garde que de foi.
Une prisonnière. Un suaire roulé. Il gratta du pouce la cire. Elle était dure encore, mais l'eau l'avait ramollie par dessous. Cela ouvrit une fente.
Le coffret émit un son sourd contre la terre battue. Ses doigts trouvèrent une joue, une sous-couche. La serrure, simple, sans défense. Le bois habituel de livres, pas de trésors.
Roland tenta d'introduire sous le couvercle la lame d'un de ses derniers couteaux, celui qui lui restait à la botte.
« Ce qui est dedans ne doit pas être vu trop tôt, avait dit Lucien, à l'aveugle, entre deux gorgées de fièvre dans l'arrière-boutique du cabaretier d'Avignon. Pas avant Paris. Pas avant de comprendre qui le veut et pourquoi. Après, tu auras toutes les raisons du monde. Avant, tu n'auras que des préjugés. »
Roland s'était moqué de la phrase d'un agonisant. Il rirait moins maintenant. Ils étaient huit, peut-être douze, sur sa trace. Les arbalétriers savaient où il était, avant qu'il y soit. Un coffret qui valait des embuscades hors de droit, mais pas d'être ouvert.
Il frotta la lame contre le lin de son pourpoint une fois, deux fois. Il souleva le couvercle d'un pouce.
L'air siffla dans sa gorge. Il aurait dû le sentir avant même d'ouvrir : l'odeur de cuir vieux, de salpêtre, et, indéniablement une odeur d'encens mêlée d'un autre chose – fer oxydé et vieux sang ? Il regarda une dernière fois la croix sur le sceau, la corde étranglée, l'anagramme filigrané autour du socle. La lame grincça contre le bois. Il ne souleva qu'une extrémité du couvercle – et vit, à l'intérieur des parois, une marque dans l'ombre : le même sceau incisé, non pas à la cire, mais à la pointe sèche dans le bois, profond comme un serment.
Roland ferma le couvercle brusquement. Il ferma les yeux. Son cœur battait contre ses côtes comme un homme à la porte. La prophétie de Lucien, oui. Mais il y avait autre chose. La croix pattée, la corde avec sept tours – il l'avait déjà vue, peinte sur les banals de Paimpont, dans la chapelle d'un ordre que le pape avait tenté d'abattre dix ans de cela. Et il avait vu aussi que la lame de son couteau, en grattant la cire, avait exhumé un fragment de parchemin, non pas scellé à l'intérieur, mais collé sous la base du couvercle.
Un seul mot, écrit au plomb.
Clermont.
Il le cacha dans sa botte, recouvrit le coffret, se rallongea. Dehors, les grillons s'étaient tus. Quelqu'un marchait dans les pierres, à pas légers, un peu trop contrôlés pour un paysan. Roland posa la main sur l'espée épée, respira longuement, et demeura immobile près de la porte, dans l'ombre de l'après-nuit.