Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 37: A Mercenary's Peace
La pluie avait cessé pendant la nuit, et le matin se levait gris et froid sur les faubourgs de Paris. Roland de Vienne tenait les rênes de son cheval, une bête solide aux flancs luisants, achetée avec l'or que le roi avait finalement accepté de lui faire verser — non comme récompense, mais comme solde. Il avait servi. Il avait été payé. C'était propre, net, et cela ne lui laissait aucune dette envers aucun homme.
Derrière lui, les tours de la ville se découpaient sur un ciel laiteux. Il ne se retourna pas. Il avait dit ses adieux la veille, dans la taverne aux poutres noircies où ils avaient brûlé le faux registre et la carte. Les cendres s'étaient dispersées dans le feu de cheminée, et avec elles, le poids d'une promesse qui l'avait tenu debout pendant trois années de deuil.
Isabelle était partie au sud dès l'aube, accompagnée de deux écuyers que le roi avait mis à son service en réparation des torts subis par sa famille. Elle avait promis de relever le toit de la maison de son père, de replanter les vignes, de faire renaître le nom qu'on avait traîné dans la boue. Elle avait pris la main de Roland dans la sienne, longuement, et il avait lu la chose dans ses yeux — une question qu'elle ne poserait pas, une attente qu'il ne pouvait pas combler. Il avait pressé ses doigts, doucement, et elle avait compris.
Aelis, elle, chevauchait vers Rome sous la protection de Hugh et d'une escorte de Templiers survivants qui avaient émergé de l'ombre comme des fantômes rappelés à la vie. Le coffret contenant le registre original était sous sa garde, scellé par l'autorité pontificale. Elle avait souri en montant en selle, la tête haute sous sa guimpe de voyage.
« Le pape lira chaque page, avait-elle dit. Et si l'Église ne veut pas entendre la vérité, je la crierai assez fort pour que les murs de Latran s'écroulent. »
Hugh avait hoché la tête, son visage buriné s'éclairant d'une lueur qui ressemblait presque à de l'espoir. L'ordre était mort, mais sa flamme, elle, continuait de vaciller quelque part en Italie.
Voilà. Ils étaient tous en route vers quelque chose. Et lui ?
Il ouvrit le col de son manteau et laissa le cheval prendre le chemin de l'ouest, loin des routes principales, par les bois et les champs que la guerre avait épargnés. Dans la poche de sa tunique, contre sa poitrine, une page de parchemin repliée en quatre lui rappelait le poids des comptes. Une dette de dix écus contractée par un seigneur du Berry, une autre de cent livres due à un marchand de soie. Rien de bien prestigieux. Rien qui ne concerne les trônes ou les royaumes. C'était une page perdue, une page que personne ne réclamerait jamais — un fragment tombé du grand livre avant que la destruction n'en fasse justice.
Il aurait pu la brûler, comme le reste. Mais il l'avait gardée. Non pour les dettes inscrites, mais pour ce qu'elle représentait : les preuves qu'un homme pouvait tenir ses engagements, même quand le monde entier s'évertuait à démontrer le contraire.
Le voyage dura six jours. Il ne se pressait pas. Il s'arrêtait dans les villages où les tavernes étaient rares, dormait à la belle étoile quand le ciel était dégagé, et laissait son esprit errer vers les chemins de traverse. Il pensa à la bataille de Caen, où son nom avait été brisé. Il pensait au frère d'Isabelle, mort dans ses bras dans la boue d'un fossé, lui confiant un coffret et une cause qu'il n'avait jamais comprise pleinement. Il pensait à Marguerite, dont le sourire était resté gravé dans sa mémoire comme l'emblème sur un bouclier.
Au cinquième jour, il quitta la grand-route et prit un chemin creux bordé d'ormes. Il le reconnut à l'angle des murets de pierre, à la forme des collines, au murmure d'un ruisseau qui coulait encore malgré la sécheresse de l'été. Son cheval ralentit de lui-même, comme s'il sentait le caractère sacré du lieu.
L'abbaye se dressait à l'orée d'un bois de noisetiers. Elle avait été belle autrefois, à en juger par les arcs de son portail et la solidité de ses murs ; maintenant, le toit s'était effondré en son milieu, livrant la nef aux intempéries. Des ronces poussaient entre les dalles. Un jeune frêne avait pris racine dans l'autel. Et pourtant, quelque chose dans l'air arrêtait le regard — peut-être la lumière qui tombait à travers l'arche rompue, peut-être le silence profond qui régnait sur les murs ruisselants de rosée.
Roland mit pied à terre. Il attacha sa monture à un anneau de fer rouillé, vestige d'un temps où l'abbaye accueillait les voyageurs, et poussa la porte de bois à demi effondrée. Elle céda avec un gémissement grave. À l'intérieur, l'odeur de la terre humide et de la pierre moussue effaçait tout souvenir d'encens. Mais il n'était pas venu prier les morts de ce lieu.
Il s'agenouilla là où la nef s'inclinait vers le chœur, là où il avait trouvé Marguerite — vivante, blessée, survivante — et il laissa ses doigts courir sur les rainures du dallage. Trois hivers avaient passé. Elle vivait maintenant à Orchamps, du moins c'était ce qu'on lui avait dit. Remariée, peut-être. Sauvée. Il l'espérait.
Il sortit une pièce d'argent de sa bourse et la déposa au creux d'une pierre éclatée, juste sous la fissure par laquelle le ciel entrait. Ce n'était pas une offrande pour racheter ses péchés — il avait trop commis de ceux-ci pour qu'une piécette suffise. C'était un signe. Une marque que quelqu'un de vivant était passé par ici, avait rempli son devoir, et continuait d'avancer.
« Merci, murmura-t-il. Pour la foi, et pour le reste. »
Il se releva, brossa la poussière de ses genoux et ressortit dans la lumière du petit matin. Une bécasse s'envola des fourrés avec un cri rauque. Quelque part, très loin, une cloche d'église sonnait la troisième heure.
Il remonta en selle et poussa sa monture vers le village suivant. L'après-midi s'étira comme un chat qui s'éveille. Il passa devant des fermes où les moissons étaient rentrées depuis peu, devant des lavandières qui chantaient en cognant le linge sur les pierres du gué, devant des enfants qui couraient après un cerceau de bois. La paix. La vraie, celle qui ne se décrète ni ne se gagne sur les champs de bataille, celle qui s'installe sans tambour ni trompette quand on cesse enfin de se battre.
Au sixième jour, il atteignit la petite vallée où son compagnon d'armes — l'homme dont la promesse l'avait lié à ce coffret maudit — était né. Le village portait encore les marques de la guerre : une grange calcinée qu'on n'avait pas reconstruite, une ferme abandonnée dont le toit bâillait. Mais la terre était fertile, le ruisseau coulait clair, et un moulin tournait paisiblement au détour du chemin.
Il s'arrêta devant la maison du meunier et héla. Un homme en chemise de toile sortit, s'essuyant les mains sur un tablier.
« Vous cherchez quelqu'un, l'étranger ?
— Je cherche à m'établir. Une terre à vendre, ou à affermer, avec une bâtisse qui tienne debout. »
Le meunier, un nommé Gaspard d'après la cordialité de son accueil, se gratta l'arrière de la tête. Il y avait bien une petite métairie, à un quart de lieue en amont, appartenant à un veuf parti rejoindre son fils en Anjou. Trois champs, un verger de pommiers, une écurie. La toiture était saine, le puits donnait de l'eau toute l'année. Il fallait juste quelqu'un pour la sortir du désœuvrement.
Roland écouta, hocha la tête, et fit le compte dans sa tête. Avec l'or royal et une gestion prudente, il pouvait vivre là trente ans sans travailler un seul jour. Mais il avait passé trop de temps à ne rien faire si ce n'est attendre la mort ou la rédemption. Il choisit de planter son épée dans l'âtre de la maison, comme on le faisait dans les légendes du Nord, et de demander au meunier où l'on trouvait des graines pour le blé d'automne.
« Vous comptez donc labourer, monseigneur ? demanda Gaspard en fronçant les sourcils.
— Je compte vivre, répondit Roland. Et pour ça, il faut bien semer. »
La semaine suivante s'écoula dans les travaux les plus simples. Il répara le toit de la grange, cura le puits, remplaça une planche vermoulue de la porte de l'écurie. Le propriétaire, informé par une lettre que Gaspard fit porter, accepta de vendre au prix honnête. On signa chez le notaire du bourg, devant témoins, et Roland devint — pour la première fois de sa vie d'homme fait — propriétaire d'une terre qu'il n'aurait pas à défendre les armes à la main.
Le soir de la signature, il s'assit au bord du ruisseau, les pieds dans l'herbe humide, et déplia la page du registre. Les lignes patiemment tracées par un scribe inconnu, rougi aux écritures, s'étirait dans la lumière dorée. Une vieille dette. Un nom : Seigneur Aubry de Montjeu, soixante livres, du chef d'une part de troupeau vendu et jamais livré. Il sourit, replia le parchemin, et le rangea dans le coffre de bois qu'il avait acheté avec la maison.
Peut-être qu'un jour il remonterait chez le seigneur Aubry pour réclamer son dû. Peut-être pas. Il pouvait laisser les comptes impayés. Il savait, maintenant, ce que c'était que d'être libre.
Dans le coffre, les premières pousses du destin qu'il s'était choisi — un registre de cendres et d'écus, un sac de graines de seigle, un manteau usé par les chemins de France.
À l'aube, il sortit sur le seuil, une pioche sur l'épaule. Les premières lueurs éclairaient les sillons qu'il allait ouvrir. Il n'avait aucune armée à mener, aucune promesse à honorer. Il avait seulement la terre, le ciel, et le reste de sa vie à modeler à sa manière.
Il commença à labourer.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.