Le Grand Livre des Ombres
Lire le chapitre 36: The Weight of Crowns
La taverne s’appelait *Le Coq Écorché*, et l’on y servait un vin qui aurait mieux fait de servir à décaper les armures. Roland s’en versa une pleine écuelle et la vida d’un trait avant de poser les mains à plat sur la table.
Le bruit de la fête de la Saint-Michel leur parvenait encore par les volets clos, mêlé aux cloches et aux vivats. Le corps du comte de Poitou gisait déjà sous un drap dans la cour du palais, et le roi Philippe parlait déjà de justice rendue. Mais ici, à la lumière grasse des chandelles, la victoire semblait mince.
Aelis s’assit en face de lui, son voile de nonne posé sur la table comme un trophée. Son visage, fatigué, gardait cette lueur d’acier qui lui avait permis de traverser les couloirs du Vatican sans trembler.
« Tu aurais pu accepter l’or du roi, Roland, dit-elle doucement. Une fortune. De quoi racheter ton nom et tes dettes. »
Il haussa les épaules. « L’or du roi se paie toujours avec intérêts. »
Isabelle entra de la cuisine, portant un pichet de vin meilleur à la main — le patron, reconnaissant ou apeuré, avait envoyé son meilleur tonneau. Hugh la suivait, la tête frôlant le linteau de la porte, ses épaules de Templier toujours droites malgré les années de fuite.
« Nous sommes seuls, murmura Isabelle en fermant le volet. Pour l’instant. »
Roland regarda le coffret posé entre eux. Le bois sombre semblait vibrer de ce qu’il contenait. Un registre. Des pages de dettes, de promesses, de crimes. Le poids des couronnes, pensa-t-il. Le poids des couronnes et de ceux qui les portent.
« Il faut le détruire, dit-il. Vous le savez tous. Si ce registre tombe entre de mauvaises mains — »
« Entre les mains du roi lui-même, l’interrompit Hugh, et il servira déjà de levier contre la noblesse. Tu as vu son regard quand tu le lui as présenté. Il en a mémorisé chaque page. »
Roland acquiesça lentement. « Raison de plus. Détruisons l’original. Et la copie forgée. Qu’il ne reste rien qui puisse alimenter une guerre ou un chantage. »
Il se tourna vers Isabelle. Elle ne le regardait pas. Ses doigts couraient sur le rebord du coffret, et dans ses yeux passait cette ombre qu’il connaissait bien — celle des secrets qu’elle portait encore.
« Isabelle ? »
Elle releva la tête. « Hugh m’a parlé de la carte. Celle qui est cachée dans le double-fond. »
Hugh baissa la tête, gêné. « Nous en avons parlé en route, expliqua-t-il. Il fallait bien qu’elle sache. »
« Un trésor, dit Isabelle, les mots pesant dans le silence. La fortune des Templiers. Des armes, des coffres, des domaines. De quoi acheter une armée. De quoi changer le destin d’un royaume. »
Roland sentit le poids de la phrase tomber entre eux. « Et alors ? »
« Alors je ne sais pas si nous devrions la brûler, acheva-t-elle. Cette carte. Ce trésor. Entre les mains du roi, il servirait à conquérir. Entre les nôtres, il servirait peut-être à protéger. »
Aelis se pencha en avant, les deux mains autour de son gobelet. « Le roi a vu le registre. Il sait que le comte complotait. Que des barons forgeaient des dettes contre sa couronne. Il va vouloir de l’argent pour rétablir l’ordre — le trésor des Templiers est une proie trop tentante. »
« Et Rome ? » demanda Hugh.
Un silence. Aelis prit une longue respiration, puis parla avec une lenteur mesurée. « J’ai parlé au légat, avant de te rejoindre, Roland. Il a entendu mon récit — le faux envoyé, les crimes du comte, le registre. Le pape Clément veut réformer l’ordre ecclésiastique, purger les abus de ses propres officiers. Un document comme celui-ci, remis entre les mains du Saint-Siège, pourrait servir à nettoyer la curie elle-même. »
Hugh émit un rire sans joie. « Le Vatican qui se sert d’un registre de dettes pour se purifier ? Les loups qui demandent au berger de leur apprendre la douceur. »
« C’est pourtant notre seule chance de le soustraire aux convoitises, dit Aelis. Que ce soit le roi de France qui le garde ou la noblesse qui le réclame, il ne servira qu’à asseoir une puissance contre une autre. À Rome, il servira à réformer. Peut-être. Peut-être pas. Mais il sera loin du champ de bataille. Mon seul espoir est qu’il y dorme en paix. »
Roland regarda la flamme de la chandelle. Elle vacillait, pauvre lueur dans l’obscurité de la taverne. Il se rappelait les visages des morts de Brécourt, la colline boueuse, la promesse faite à Guy dans son dernier souffle. Tu verras ce que tu verras, lui avait-il dit, et tu rendras justice à ta manière. Il ne savait pas si la justice avait été rendue. Il savait seulement que le sang versé ne rendait pas les dettes aux hommes.
« Garde le registre, dit-il enfin à Aelis. Emporte-le à Rome. Présente-le au pape comme tu l’entends. Crois-tu vraiment qu’il servira à autre chose qu’à remplir des oubliettes ? »
Aelis soutint son regard. « Je crois que ceux qui se croient au-dessus des lois doivent savoir qu’il existe une trace. Même si elle ne sert qu’une fois. Même si elle ne sert qu’à faire trembler un cardinal avant qu’il ne rende l’âme. C’est toujours mieux que de l’utiliser comme une arme de guerre. »
« Alors fais-le. » Le ton de Roland ne laissait place qu’à une sombre résolution. « Brûle la copie forgée. Garde l’original pour Rome. Et pose cette affaire dans les mains de ceux qui croient encore possible d’écrire la justice. »
Hugh s’agita sur son banc. « Et la carte ? »
Les regards convergèrent vers le coffret. Isabelle ouvrit le double-fond, en tira une feuille de parchemin repliée, aux bords brunis par les années. Elle la posa à plat sur la table. L’encre en avait pâli en certains endroits, mais l’on y devinait des traits de rivière, des collines, des croix.
« Le trésor de l’Ordre, murmura Hugh. J’ai passé dix ans à fuir pour cette carte sans savoir où elle était. Certains de mes frères y ont laissé leur vie. »
« Et tu veux qu’on la brûle ? » demanda Isabelle.
Hugh passa une main sur sa barbe. « Nous sommes la dernière génération de l’Ordre. Ce que nous étions — nos règles, nos serments, nos secrets — tout cela est mort. Reste ceci. Un trésor qui n’appartient à personne, maintenant que nos frères sont dispersés. Si un roi le découvre, il achètera des soldats. Si l’Église le découvre, elle achètera des indulgences. Je ne vois pas comment nous pourrions être plus infidèles qu’en lui donnant une vie nouvelle. »
Roland hocha lentement la tête, puis se pencha pour prendre la carte du bout des doigts. Elle était légère, fragile, plus ancienne que tout ce qu’il avait jamais tenu. Il la présenta à la flamme.
Isabelle ouvrit la bouche, puis se tut.
La carte se consuma en quelques secondes, les bords se recroquevillant en une cendre blanche qui retomba sur la table en petits flocons. Personne ne parla jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques particules noires que Roland dispersa d’un revers de main.
« Voilà, dit-il. Plus de trésor. Plus de carte. Plus de rêves de reconquête. Seulement ce que nous avons fait ici. »
Il prit le coffret, en sortit une seule page — la première du registre, portant une dette ancienne, d’une écriture soignée, datée de l’époque de Saint Louis. Il la plia et la glissa dans sa chemise.
« Un souvenir, dit-il en réponse au regard interrogateur d’Aelis. Pour me rappeler que la dette existe toujours. Même si on ne peut plus la faire payer. »
Isabelle se leva et fit le tour de la table. Elle posa une main sur l’épaule de Roland, une accolade de guerrière, franche, sans détour. Ses yeux brillaient d’une lueur mouillée qu’il ne lui avait jamais vue.
« Mon nom est pur, dit-elle doucement. Aelis a obtenu des lettres de réhabilitation. Le roi a reconnu que mon père avait été trompé par les hommes du comte. Je peux revenir chez moi sans honte. Tu as tenu ta promesse, Roland. La promesse faite un soir d’hiver à Guy, entre deux charges d’épée, quand nous jurions de nous tirer l’un l’autre des enfers. Guy est mort, mais tu m’as tirée des enfers, moi. »
Roland détourna le regard. Il n’avait jamais très bien su recevoir les gentillesses. « Tu avais la force de le faire toi-même. Je n’ai fait que t’apporter les épées. »
« Tu m’as apporté l’espoir, rectifia-t-elle. C’est autre chose. »
Elle recula, s’essuya les yeux d’un geste vif, et retrouva son masque de capitaine. « Je vais rejoindre les terres de mon père. Il y a des fermes à reconstruire, des hommes à employer, des dettes de vassaux à régler. Tu sais où me trouver. Si tu as besoin d’un toit, d’une lance, ou d’une bourse, Roland de Vienne, tu n’as qu’à te présenter au gué du mas de Montguiscard, et l’on t’accueillera comme un frère. »
Le mercenaire acquiesça. Le geste lui suffisait.
Aelis prit le coffret sous son bras, plus léger maintenant qu’il avait été vidé de sa carte et d’une de ses pages. Elle salua Hugh d’un signe de tête, puis s’arrêta devant Roland.
« Tu sais ce que je dois faire pour convaincre la curie ? » demanda-t-elle, une lueur amère dans les yeux. « Je vais devoir raconter l’histoire du faux envoyé, la mort du comte, l’intervention du roi. Et tu n’y paraîtras pas. »
« J’aime autant cela, dit Roland. Je n’ai plus envie de paraître. »
Elle sourit, un sourire épuisé mais sincère. « Alors va, Roland. Retrouve une vie qui n’a peut-être pas besoin de te faire paraître. Va cultiver tes champs, si tu en as encore. Le monde a assez versé de sang comme ça. »
Hugh se leva pour serrer la main de Roland, fort et calme. « Je vais suivre Aelis vers Rome, dit-il. J’ai des frères cachés en Italie — certains serviront à la garde du pape. Nous veillerons à ce que ce document ne serve pas à des fins trop humaines. »
« Tu crois encore à l’Église, Hugh ? » demanda Roland.
« Je crois à la règle, dit Hugh. Que celui qui s’engage tienne. C’est la seule foi qui m’est restée. »
Ils restèrent un moment autour de la table chaude, partageant le pichet de vin jusqu’à la dernière goutte. Les cloches de Paris sonnèrent le couvre-feu, puis les chandelles baissèrent. Isabelle la première se leva, ramassa son manteau, et les salua d’un signe de tête qui se voulait léger.
« À un prochain passage de gué, dit-elle. Que Dieu vous garde tous. »
Hugh et Aelis suivirent peu après, disparaissant dans les ruelles obscures de Paris avec le coffret. Roland resta seul devant la table déserte, tournant entre ses doigts la page pliée qu’il avait glissée dans sa chemise.
Il avait laissé partir le roi, refusé l’or, brûlé une fortune. Il restait avec une page, un nom pur à défendre, et une promesse tenue. Dehors, le vent fraîchissait, porteur de pluie et de la promesse incertaine de l’hiver.
Il souffla la dernière chandelle et sortit dans la nuit.
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