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Le Léviathan Doré

Lire le chapitre 1: The Starboard Watch

La lame d’acier de l’Atlantique Sud s’abattit sur le gaillard d’arrière, cinglant le visage d’Elias Hooke comme une promesse de gifle. Il cracha le sel, cligna des yeux, et resserra sa prise sur la rambarde humide. Le *Gilded Leviathan* tanguait, sa mâture gémissant sous la rafale, mais son cap – son fichu cap – était ce qui lui tordait les tripes.

« Vingt degrés sud-sud-ouest depuis trois jours, monsieur Vane », lança-t-il sans détourner son regard de la mer démontée. La pluie battait, oblique, transformant l’horizon en un mur de plomb liquide. Derrière lui, le quart de bâbord s’activait à sécuriser les écoutes, leurs voix rauques noyées par le fracas des vagues. « Les bancs de baleines franches que nous avons croisés au large des Malouines, on les laisse derrière nous à chaque quart. »

Le capitaine Mordecai Vane ne répondit pas tout de suite. Il se tenait à la roue, immense et voûté, sa capote ruisselante plaquée contre une épaule qui semblait porter le poids du monde entier. Sa barbe grise, étrangement soignée pour un homme qui n’avait pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures, scintillait de gouttelettes. Il ne regardait pas la route devant lui. Il regardait vers le bas, vers sa main gauche – ou plutôt vers ce qu’elle tenait, serré contre son ventre comme un enfant malade.

« Monsieur Hooke, dit-il d’une voix de gravier humide, vous connaissez la latitude du cap Horn. »

« Comme ma poche, capitaine. »

« Alors vous savez que ces vagues-là ne se dressent que plus au large. » Vane tourna enfin la tête. Ses yeux – d’un bleu si pâle qu’ils en paraissaient blancs – étaient vastes et fiévreux. « Nous allons vers le sud. Encore. »

Hooke s’approcha, un pas, deux pas. Le pont glissait sous ses bottes. « Le sud ne contient que du vent, des glaces, et des cimetières marins. Les actionnaires de Salem n’ont pas payé pour que je leur ramène des icebergs en guise de retour sur investissement. »

Un éclair zébra le ciel, et dans sa lueur crue, Hooke vit la main du capitaine s’ouvrir. Un papier – jauni, déchiré, marqué d’une encre qui s’effaçait – trembla un instant dans le vent. Vane le plaqua contre sa poitrine comme un trophée volé.

« Venez à ma cabine », dit-il.

Ce n’était pas une invitation. Hooke jeta un coup d’œil au timonier, un jeune gars du Connecticut nommé Sprague, qui fixait la boussole avec une intensité forcée. « Prends le quart, Sprague. Tu gardes ce cap jusqu’à mon retour. »

« Sauf si le ciel vous dit le contraire », marmonna le mousse, mais lui aussi savait que le capitaine n’écoutait ni le ciel ni les hommes.

La cabine de Vane était un musée de la perte. Des cartes nautiques recouvraient murs et plancher, certaines si anciennes que les lignes de côte ressemblaient à des crevasses de peau. Une lampe à huile se balançait au plafond, projetant des ombres mouvantes sur le visage creusé du capitaine. L’air sentait la cire, le vieux papier, et quelque chose d’autre – une odeur de métal froid qui n’avait rien à voir avec les entrailles du navire.

Vane déplia le papier sur sa table, le lissa de ses doigts épais. Hooke s’approcha. Ce qu’il vit d’abord, ce furent des lignes – des routes, tracées à la main, qui serpentaient d’une côte qu’il reconnut à peine, trop irrégulière, trop fantasmée pour être réelle. Plus loin, une série de croix. Six, sept, huit. Et une inscription, en espagnol qui s’effritait : *Flota perdida del Rey — 1712.*

« Une flotte d’or », dit Hooke, et le mot sortit aussi neutre qu’il pouvait le faire. « Espagnole. Perdue. »

« Perdue pour eux », corrigea Vane, les yeux brillants comme des phares dans la pénombre. « Mais pas perdue pour moi. Mon père, il a navigué ces eaux en 1789. Il a passé trois hivers sur les îles désolées. Il a vu des choses, Hooke. Des choses que ces cartes officielles, ces usuriers de la Compagnie, n’oseront jamais imprimer. »

Hooke posa ses mains à plat sur le bord de la table, sentant le bois trembler sous les coups de mer. « Capitaine, nous sommes un baleinier. Nous avons de l’huile à prélever, des tonneaux à remplir. Vous voulez chasser une légende ? »

« Ce n’est pas une légende. » Vane abattit son poing sur la carte. La lampe oscilla, les ombres dansèrent. « La *San Cristóbal*, dix-huit canons, douze cents lingots d’or du Pérou. Elle a sombré avec toute sa flotte dans une tempête qui a duré neuf jours. Pas un homme survivant. Mais la carcasse, elle, est restée. Là-bas. » Il planta son index sur une croix presque effacée. « À dix jours de mer de notre position actuelle, par vent portant. »

Hooke observa le capitaine. Les mains de Vane tremblaient – pas de froid, pas de peur. D’ivresse. Une fièvre sacrée qui était pire que l’alcool, pire que le scorbut, pire que tout ce qu’un marin pouvait attraper en mer.

« Et les hommes ? » demanda Hooke doucement. « On ne leur dit pas où on va ? »

« On leur dit qu’on file de la baleine dans de nouvelles zones. Le Sud est plein de créatures qu’on n’a jamais répertoriées. On les traque, on les harponne, on les vide. Et si le sort nous sourit, on tombe sur un banc que personne n’a jamais osé approcher. » Vane ricana, un son rauque, sans joie. « Les hommes sont simples, Hooke. Donnez-leur une proie à tuer, et ils ne se poseront pas de questions sur la route. »

« Et moi ? » Hooke redressa le dos. « Vous me faites confiance pour mentir à tout l’équipage, ou vous me comptez parmi eux ? »

Vane le considéra longuement, les paupières mi-closes. Quand il parla enfin, sa voix n’avait plus la dureté du commandement – c’était un homme qui se confessait, acculé à sa propre foi en lui-même. « Vous êtes le seul qui lisait bien les étoiles quand je vous ai engagé. Le seul qui n’a pas ri dans ma barbe quand j’ai parlé des courants du sud. » Il replia la carte avec une lenteur rituelle. « Vous êtes mon officier. Vous êtes mon témoin. Et si vous parlez à un seul de ces hommes, si vous murmurez un seul mot sur ce que vous avez vu, je vous ferai passer par-dessus bord, là-bas, entre deux vagues, là où personne ne retrouvera votre corps avant l’été prochain. »

Le silence qui suivit ne dura que le temps d’une respiration. Hooke sentit la menace s’installer dans sa poitrine comme un hameçon.

« Je ne mens pas à mon équipage », dit-il enfin. « Et je ne les laisse pas mourir pour un rêve creux. »

« Personne ne meurt si on réussit. » Vane glissa la carte dans un coffret de fer scellé à triple tour, puis il se redressa de toute sa hauteur, immense et frêle à la fois. « Le quart vous attend, monsieur Hooke. Gardez les yeux sur la mer. Et dites-vous une chose, chaque fois que vous penserez à vous révolter : une fortune telle que le monde n’en verra plus d’autre, elle ne se découvre pas en suivant la route tracée par les autres. »

Hooke sortit de la cabine dans le vent et la pluie qui lui mordirent le visage. Sprague lui céda la place à la rambarde, et Hooke prit la longue-vue humide, la braqua vers l’horizon. Rien que des crêtes d’écume, que des vagues qui s’effondraient sur elles-mêmes, blanches dans la nuit naissante. Le *Gilded Leviathan* taillait vers le sud-ouest, toutes voiles dehors, comme si une volonté autre que celle du vent guidait sa coque.

Et en dessous, dans les profondeurs de la mer, quelque part sous la quille, Hooke ne pouvait pas s’empêcher de penser à la croix presque effacée tracée sur une carte vieille d’un siècle.

Une croix pour une flotte entière.

Une croix pour douze cents lingots d’or que personne n’avait jamais vus, que personne n’avait jamais comptés, et que le capitaine Vane poursuivait avec l’ardeur d’un homme qui n’avait plus rien à perdre – ou plus rien à gagner que ce trésor fantôme.

Hooke abaissa la longue-vue, respira le sel, et se demanda, pour la première fois depuis qu’il avait mis les pieds sur ce navire, s’il servait un baleinier ou un navire de fous.

« Sprague », dit-il sans se retourner, « tu as déjà navigué avec un homme qui parlait tout seul la nuit ? »

Le mousse hésita. « Une fois, monsieur. Il est mort à la fin de la campagne. »

« De quoi ? »

« De soif. De délire. Ou d’une seule et même chose. » Sprague se tut, puis ajouta plus bas : « On disait qu’il voyait une lumière qui n’existait pas. »

Hooke garda le silence. Le navire plongea, une rafale le prit de plein fouet, et dans la mâture, un homme d’équipage cria une correction de voile invisible. La lumière qui n’existait pas. Le capitaine Vane avait des yeux qui brûlaient comme des fanaux dans une tempête.

Il ne les avait pas allumés pour voir l’huile de baleine.

Il les avait allumés pour voir de l’or.

La question qui fissura le silence dans l’esprit d’Elias Hooke était simple : jusqu’où un homme pouvait-il emmener trente marins pour un mirage ? Et, bien plus troublante encore — combien d’entre eux étaient prêts à le suivre sans jamais savoir ce qu’ils cherchaient vraiment ?

La pluie redoubla. La nuit tomba comme une paupière lourde. Et le *Gilded Leviathan* continua sa route, indifférent aux doutes d’un premier officier qui ne savait plus s’il devait obéir à son capitaine ou à son propre cœur.

Un éclat pâle au loin, presque imperceptible, attira son œil. Un instant, il crut voir la lumière dont Sprague avait parlé.

Mais ce n’était que le reflet d’un éclair mourant sur une mer qui ne rendait jamais ce qu’elle prenait.