Le Léviathan Doré
Lire le chapitre 2: A Dead Whale or a Stove Boat
La vigie cria depuis le nid-de-pie, la voix déchirée par le vent salé : « Souffle ! Souffle à bâbord ! »
La monotonie des jours précédents se brisa net. Le pont s’anima d’un chaos ordonné, une chorégraphie éprouvée par des années de mer. Les hommes du foc grimpèrent dans les haubans, les officiers hurlèrent des ordres, et les baleinières furent balancées par-dessus le bastingage avec des jurons sonores. Elias Hooke, debout près de la roue, observa la colonne de vapeur grise qui s’élevait à quelques encablures – un cachalot de belle taille, nageant paisiblement, inconscient de la mort qui convergait vers lui.
Hooke jeta un coup d’œil vers la dunette. Le capitaine Vane se tenait là, immobile, ses mains osseuses crispées sur la lisse. Son visage restait de marbre, mais Hooke connaissait cet éclat dans son regard – l’obsession, le regard fixe d’un homme qui voyait un autre horizon, un autre trésor que la graisse bouillante dans les pots. Vane n’avait pas daigné regarder la baleine. Il regardait l’est, vers le sud-est, où une étendue d’eau vide s’étendait à l’infini.
« Monsieur Hooke ! » La voix du capitaine claqua comme un fouet. « Prenez la barre de la deuxième baleinière. La première, commandée par M. Sprague. »
Hooke hocha la tête, une habitude de soumission qu’il maudissait déjà. Il se hissa à bord de son embarcation, les avirons déjà plongés dans l’eau, neuf hommes tirant avec une cadence primitive. La mer était calme, presque trop calme, une peau d’huile sombre qui reflétait le ciel blafard. Les six baleinières convergèrent vers la créature, leurs proues fendant l’eau en un V soyeux.
Le cachalot plongea. Les harponneurs levèrent leurs lances, attendant le retour. Une minute passa. Puis trois. Les hommes retenaient leur souffle, les yeux fixés sur la surface. Puis, à dix mètres à tribord, la baleine surgit dans une explosion d’écume et de vapeur, son dos massif se cambrant dans l’air avant de retomber avec un bruit sourd.
« Lève-toi, mon garçon ! » hurla Sprague depuis la première embarcation, son harpon levé. Le bras musculeux du harponneur – un dénommé Malloy, visage couturé et dents jaunies – se tendit. L’acier fendit l’air avec un sifflement, frappa la chair grasse avec un bruit sourd, et la ligne se déroula du tub à une vitesse terrifiante.
La baleine plongea dans une fureur panique, la ligne se tendant comme une corde de violon. L’eau bouillonnait, aspergeant les hommes. Puis, un craquement sec et net. La ligne cassa, fouettant l’air. Dans l’embarcation de Sprague, un jeune matelot – un garçon de seize ans, surnommé « Raton » – trop près de la ligne qui se déroulait, fut frappé à la tempe et projeté par-dessus bord. Il disparut dans l’écume sombre.
« Homme à la mer ! » cria quelqu’un.
Hooke n’hésita pas. Il abandonna son poste, plongea dans l’eau glacée. L’océan le saisit comme une main de métal. Il nagea vers le garçon, qui coulait déjà, ses bras battant l’eau visiblement désorienté. Hooke atteignit Raton, le saisit par le col, et se débattit vers la surface. Les hommes tendirent des crocs, des lignes, et en quelques secondes atroces, ils ramenèrent les deux à bord, Raton toussant de l’eau salée, Hooke respirant par à-coups.
La baleine, elle, avait disparu. La ligne cassée flottait en spirales dans l’eau – une perte amère. Les harponneurs jurèrent, les matelots échangèrent des regards sombres. Les baleinières se séparèrent en silence, retournant vers le navire, leurs coques vides de leur gloire promise.
De retour sur le pont, Hooke s’essuya le visage, l’eau dégoulinant de ses vêtements. Raton était étendu sur le pont, le visage blême, deux matelots s’occupant de lui. Hooke le regarda – un enfant, encore, avec des yeux trop effrayés pour la vie qu’il avait choisie. Il se tourna vers Sprague, qui débarquait à côté de lui, la mâchoire serrée.
« Cette ligne était usée, » dit Hooke à voix basse. « Elle aurait dû être remplacée il y a une semaine, au moins. »
Sprague cracha par-dessus le bastingage. « Vane ne dépense pas un son pour de la nouvelle corde. Pas quand il planifie ses routes aussi serrées qu’un corset. » Il suivit le regard de Hooke vers le quartier du capitaine. « On a passé les meilleures zones de chasse du sud – je les connais, je les ai parcourues dix fois. Elles regorgeaient de baleines. Mais lui, il tire vers l’est, vers le vide. »
Hooke se mordit la lèvre. Il savait pourquoi. Il avait vu la carte déchirée, le cercle rouge autour d’un point vide, les notes anciennes dans une écriture qui n’était pas celle de Vane. L’or. La flotte de 1712. Un mythe, sans doute, qui mangeait l’âme du capitaine comme un ver dans la coque. Mais pour les hommes, pour ce gamin au visage blanc, cela signifiait des lignes usées, une chasse mauvaise, et un voyage sans fin.
Il se dirigea vers la dunette. Le capitaine Vane était debout, le dos à la mer, regardant l’horizon sud-est avec cette expression distante. Hooke s’arrêta à quelques pas, les mains trempées froissées le long de son corps.
« Capitaine, » dit-il. « La ligne a cassé. Nous avons perdu la baleine. »
« Je l’ai entendu. » Vane ne tourna pas la tête. Sa voix était calme, presque indifférente. « Une perte regrettable. Mais il y en aura d’autres. »
« Capitaine, » insista Hooke, la voix tendue, « les zones de chasse que nous avons laissées derrière nous… elles étaient riches. Nous aurions pu remplir nos barriques en deux semaines, être de retour avant l’automne. »
Vane se tourna enfin. Ses yeux étaient sombres, trop sombres pour la lumière du jour, des puits sans fond où dansait une lueur fiévreuse. « Vous pensez aux barriques, monsieur Hooke. Moi, je pense à ce qui se trouve au-delà des barriques. À ce qui transforme un voyage ordinaire en une traversée qui marque les siècles. »
« Une baleine morte nourrit des centaines d’hommes, » dit Hooke, sans cacher son amertume. « Une idée ne nourrit personne. »
Vane sourit – un sourire mince, presque cruel. « Une idée, monsieur Hooke, accomplit ce que les baleines ne peuvent jamais faire. Une idée libère un homme de la dette de sa vie. » Il se pencha plus près, sa voix baissant à un murmure. « Vous parlerez encore, et les hommes entendront ce que vous savez. Ils entendront, et ils se retourneront contre moi. Ou peut-être, dans leur envie d’or, se retourneront-ils d’abord contre vous, pour avoir gardé le secret. Dans les deux cas, je n’ai rien à perdre. » Il recula. « La mer est longue, monsieur Hooke. Et les lignes cassent. Rappelez-vous cela. »
Il tourna les talons et descendit dans sa cabine, laissant Hooke figé sur place, la poitrine serrée. Le navire tanguait doucement, les hommes murmuraient à l’avant, réparant le matériel, soignant Raton. Le soleil déclinait vers l’ouest, enflammant l’eau comme de l’or liquide. Hooke le regarda, puis il regarda l’est, vers l’horizon vide où Vane fuyait.
Il serra les poings. Le capitaine avait raison sur un point : les lignes cassent. Et quand elles cassent, quelqu’un meurt. Mais ce qui allait bientôt se briser, ce n’était pas la corde – c’était le consentement silencieux des hommes, la patience des officiers. Il fallait une décision. La révélation. La trahison. Ou la complicité dans cette folie dorée.
Il sortit de sa poche une petite boussole ternie, regarda l’aiguille trembler comme une âme perdue. Il n’avait pas encore choisi. Mais il savait, avec une certitude glaciale, que le choix s’imposerait bientôt – et qu’il coûterait soit une vie, soit toutes les leurs.
Sur le carré des officiers, Raton se leva en chancelant, et pour la première fois depuis son sauvetage, il parla, la voix faible : « Monsieur Hooke… la ligne… elle était entaillée. Quelqu’un l’a tailladée avant qu’on parte. J’ai vu, avant de tomber. Une encoche propre, comme avec un couteau. »
Hooke se figea. La chaleur du soleil sur sa nuque semblait soudain glaciale. Il regarda vers la poupe, vers la porte fermée de la cabine du capitaine.
Le silence du navire prit une autre couleur. Celui de la trahison, déjà à bord, déjà à l’œuvre.