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Le Lys de Fer

Lire le chapitre 1: The Bloodied Garden

Le coup partit comme un coup de tonnerre dans un ciel d'été. Les jardins de Versailles, si méticuleusement ordonnés qu'ils en devenaient une leçon de géométrie, s'emplirent d'un silence cassé. Puis les cris.

Élise Moreau courait avant même d'avoir pris la décision. Ses semelles frappaient le gravier des allées royales — un sacrilège qu'on lui reprocherait peut-être, mais elle n'y pensa pas. Sa main trouva la crosse de son Sig Sauer au creux de sa hanche, doigts calés contre le métal tiède. Le protocole de la Maison d'Orléans interdisait aux agents de la Sûreté de porter une arme chargée dans l'enceinte du palais. Élise n'avait jamais obtempéré à cette règle. Elle se dit qu'on la remercierait ou qu'on la licencierait, selon l'issue de la minute qui venait.

La foule s'écartait devant elle. Des invités en tenue de gala — cravates blanches, robes de soie, ordres épinglés — se jetaient à terre ou couraient dans toutes les directions. Certaines femmes perdaient leurs talons dans le bassin aux reflets d'or. Un homme en queue-de-pie gisait près des parterres, la main pressée contre sa poitrine, une tache rouge qui s'élargissait sur la percale immaculée. Personne ne s'arrêtait pour lui.

Élise continua. Le bruit de la détonation venait du théâtre de verdure, ce bosquet où Louis XIV avait fait planter des charmilles en quinconce, à deux cents mètres du château. Elle l'emprunta chaque jour, ou presque, lors de ses rondes. Elle pensa : c'est un très mauvais endroit pour un tireur. On ne voit pas venir. Et un excellent endroit, justement, pour qu'on ne te voie pas venir.

Elle déboucha dans la clairière au moment où le garde royal leva son fusil à pompe.

— Non ! cria-t-elle.

Le garde ne l'entendit pas. Ou ne l'écouta pas. La décharge pulvérisa la tête de l'homme agenouillé dans l'herbe, dix mètres devant le banc du Dauphin — le banc où Louis, prince héritier, était tombé.

Élise s'arrêta net. Le souffle court. Le garde, un mastodonte en habit bleu ciel et bicorne, fit un pas en arrière, arme encore levée, et jeta un regard autour de lui comme un chien qui vient de mordre. Un lieutenant de la Garde royale arrivait déjà, lâchant une rafale de jurons que sa veste d'apparat rendait presque comiques.

— Il bougeait encore, Chef, dit le garde. J'ai pas eu le choix.

Le lieutenant lui arracha presque le fusil des mains.

— Tu as eu le choix, espèce d'idiot. Le choix de le garder en vie pour l'interroger.

— Il avait peut-être une autre arme, Chef. On savait pas.

Élise s'approcha. Elle mit un genou dans l'herbe, à côté du corps. La balle de calibre 12 n'avait rien laissé d'identifiable au-dessus du menton, mais le reste du corps était intact. Un homme d'une cinquantaine d'années, en costume sombre de bonne facture. Pas un costume de location. Des chaussures anglaises, bien cirées. Les mains nues, les doigts de la main droite encore crispés, comme s'il avait lâché quelque chose au dernier instant.

— Il a tiré combien de fois ? demanda-t-elle.

Le lieutenant se tourna vers elle, puis cligna des yeux, comme s'il découvrait sa présence.

— Qui êtes-vous ?

— Capitaine Élise Moreau. Sûreté de l'État. Détachement de Versailles.

Le menton du lieutenant se souleva d'un quart de centimètre. Il l'avait comprise. Les agents de la Sûreté, les gens comme elle, n'étaient pas des invités. Ils étaient des accessoires de sécurité, comme les détecteurs de métaux et les barrières de guidage.

— Le prince est vivant, dit-il. Touché à l'épaule. Transporté à l'hôpital du château.

Élise sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine. Elle n'avait jamais rencontré Louis d'Orléans. Il avait vingt-six ans, un sourire qui remplissait les maudits journaux, et une réputation de playboy sérieux — un prodige diplomatique qui savait boire un whisky sans perdre son sang-froid. Elle ne le connaissait pas. Mais elle avait prononcé le serment. Et ce serment ne faisait pas de distinction.

Elle sortit une paire de gants de la poche intérieure de sa veste. Au prix d'un regard noir du lieutenant, elle se pencha sur le corps.

— Vous n'avez aucune autorité ici, Capitaine.

— L'attaque vise la personne du prince. La Sûreté sera saisie. Faites-moi confiance.

Elle ne le regarda pas. Elle examinait les mains de l'homme. Des callosités sur la paume droite, le genre de marque que laisse la poignée d'un pistolet d'entraînement répété. Pas un amateur. L'arme — un Beretta 92, qu'elle reconnut du coin de l'œil, à trente centimètres du corps — avait été lâchée. Le tireur avait été touché. Une balle dans la cuisse, d'après la tache sombre qui s'étendait sur le pantalon beige. Le garde du prince avait fait feu. Puis le garde royal l'avait fini.

Quelle connerie, pensa-t-elle. Quelle connerie immense.

Elle écarta doucement le revers de la veste du mort, cherchant une pièce d'identité. À la place, ses doigts rencontrèrent quelque chose de dur, de froid, logé dans la doublure intérieure. Elle le tira.

Un bouton de manchette.

En argent massif, travaillé en forme de fleur de lys. La fleur était ciselée avec une finesse qui n'appartenait plus à l'industrie moderne — un filigrane si délicat qu'on aurait dit de la dentelle, les pétales s'ouvrant sur un cœur de nacre. Élise n'était pas experte en joaillerie, mais elle en avait assez vu, dans les vitrines du Palais, pour savoir ce qu'elle tenait. Ce n'était pas une babiole de boutique pour touriste. C'était un objet héréditaire. Un objet de famille.

Elle glissa le bouton de manchette dans sa poche sans un mot.

Le lieutenant s'était accroupi à côté d'elle, moins par esprit d'enquête que pour ne pas être en reste.

— On sait qui c'est ? demanda-t-il.

Élise n'avait pas besoin de fouiller. Elle avait déjà vu un document, un mois plus tôt, une fiche d'ancien combattant du 8e régiment de chasseurs. Mais ce n'était pas cette ressemblance qui lui parlait. C'était le costume. C'étaient les chaussures anglaises. C'était le bouton de manchette, surtout.

— Un soldat, dit-elle. Ancien. Décoré à Kandahar.

— Ça veut dire quoi, ça ?

Elle se releva. Son genou gauche protesta — elle l'avait malmené au combat, six ans plus tôt, une chute de toit à Aubervilliers, et le matin frisquet n'arrangeait rien.

— Ça veut dire que le profil du tireur isolé ne colle pas. Il faut prévenir la Sûreté. Il faut sécuriser le corps avant que les experts de la Maison royale ne l'emmènent.

Le lieutenant secoua la tête.

— Le corps est à nous. Juridiction royale. Vous le savez parfaitement.

— Je sais que si vous l'emmenez, vous enterrez la seule preuve qu'on a.

Voix contenue. Calme. Mais son poing se serra contre sa cuisse, et elle sentit le petit cône de métal froid qui pesait dans sa poche.

Le lieutenant hésita. Il regarda le corps sans visage, puis les gardes qui attendaient, puis le mur de charmilles à travers lequel on voyait les tours du château se découper dans le ciel d'après-midi. Un drame immense venait de se produire, et il savait que sa carrière dépendrait de la façon dont il gérerait la demi-heure suivante.

— Le prince est blessé, dit-il enfin. Les soins d'abord. Les questions après.

— Et les morts ? demanda-t-elle.

— Les morts n'ont pas d'urgence.

Il fit un geste. Deux gardes en bleu s'avancèrent avec une bâche. Élise resta plantée devant eux jusqu'à ce que le lieutenant lui prenne le bras — une pression ferme, presque polie.

— Capitaine. Vous avez fait votre travail. Maintenant, laissez la Garde faire le sien.

Elle aurait pu se battre. C'était dans son tempérament, et elle le savait. Mais elle savait aussi que la bataille juridique, ici, ne se gagnerait pas dans les jardins du palais. Pas devant les corps. Pas devant les témoins.

Elle retira son bras. Fit un pas de côté.

Les gardes se penchèrent, soulevèrent l'homme par les épaules et les chevilles, le déposèrent sur la bâche. Le sang qui avait imbibé l'herbe resta comme une marque sombre, une empreinte de plus qui s'ajouterait à la liste mystérieuse des choses que les jardiniers du Roi étaient chargés de faire disparaître avant le lendemain matin.

Élise se retourna et marcha vers les grilles. Elle ne savait pas encore qu'au même instant, dans les couloirs du ministère de l'Intérieur, un téléphone sonnait. Elle ne savait pas que le ministre, un homme sec aux lunettes sans monture, décrocherait et écouterait trois minutes avant de raccrocher et de demander : « Qu'est-ce qu'on a sous la main ? »

Elle ne savait pas qu'on dirait son nom.

Elle avait vingt minutes de marche pour rejoindre sa voiture de service, garée à l'extérieur du périmètre, du côté de la place d'Armes. Elle marcha vite, les yeux droits devant elle, la main gauche refermée dans sa poche sur le petit objet d'argent. La fleur de lys ciselée lui mordait la paume, comme pour lui rappeler qu'elle n'avait pas fini.

À la grille nord, le garde en faction la reconnut et lui fit un signe de tête. Elle passa sans ralentir.

Son téléphone vibra.

Elle ne consulta pas l'écran. Elle savait déjà.

À quelques mètres de sa voiture, tandis que la silhouette du château s'effaçait dans son rétroviseur latéral, elle sortit enfin le bouton de manchette et le tint à hauteur de ses yeux.

Qui porte une pièce de famille héréditaire pour aller assassiner un prince ?

Réponse : quelqu'un qui portait aussi un costume de très bonne facture. Quelqu'un qui avait suivi un entraînement militaire. Quelqu'un qui ne s'était pas contenté d'un pistoler acheté sous le manteau.

Quelqu'un qui voulait qu'on le prenne au sérieux.

Ou quelqu'un qui voulait qu'on le confonde avec quelqu'un d'autre.

Le soleil déclinait derrière les toits de Versailles et le métal fin lança un éclair blanc, si bref qu'elle faillit croire l'avoir rêvé.

Elle remit le bouton de manchette dans sa poche, tourna la clé de contact, et prit la direction du nord.

Elle n'avait pas le choix : il fallait qu'elle soit rentrée au bureau avant que la machine officielle ne se mette en marche et ne décide, à sa place, ce qui s'était réellement passé dans les jardins du palais.