Lumen Reads

Le Lys de Fer

Lire le chapitre 2: The Order of the Lily

L’air du cabinet du ministre sentait le cigare froid et la cire d’abeille. Élise Moreau se tenait au garde-à-vous devant un bureau immense, les mains croisées dans le dos, les yeux fixés sur le portrait du Roi accroché au mur. Elle n’était pas restée assise plus de quatre minutes depuis son arrivée à la Sûreté, le temps d’avaler un café trop noir et de relire son rapport préliminaire sur une serviette en papier.

Le Ministre de l’Intérieur, Paul-Antoine Sarrazin, ne l’avait pas fait asseoir. Il tournait autour d’elle comme un rapace autour d’un mulot, les mains jointes sous son menton, les tempes grises luisant sous la lumière du lustre.

« Capitaine Moreau. On m’a dit que vous aviez été la première sur les lieux. »

« Oui, monsieur le Ministre. »

« Et on m’a dit que vous aviez remarqué des choses. Des choses que les gendarmes royaux n’ont pas vues. »

Élise hésita une demi-seconde. La manchette en argent, le lys ciselé, pesait dans sa poche intérieure. Elle ne l’avait pas encore déclarée. Elle ne savait pas pourquoi elle ne l’avait pas fait.

« J’ai noté quelques incohérences, » dit-elle prudemment.

Sarrazin sourit. C’était un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.

« Parfait. Parce que vous ne remarquez rien d’autre. Vous n’avez rien vu d’autre. Et vous n’avez rien pris sur le corps de l’assassin. »

Le sang d’Élise se glaça. Sa mâchoire se serra, mais elle maintint son regard droit.

« Monsieur le Ministre, je — »

« Je sais, Élise. » Il l’interrompit d’un geste las. « Je sais que vous avez pris quelque chose. Une manchette. Ne me demandez pas comment je le sais ; je le sais. Et je vous ordonne, au nom du gouvernement de Sa Majesté, de l’oublier. De la jeter. De la faire fondre. Peu importe. Mais elle n’existe plus. »

Élise ouvrit la bouche, puis la referma. Rien ne l’avait préparée à cela.

« Vous me demandez de détruire une preuve ? »

« Je vous demande de protéger la monarchie, » rectifia le Ministre, la voix soudain plus dure. « Le Prince héritier a été blessé lors d’une cérémonie publique. Le peuple est nerveux. Les marchés sont nerveux. Et si vous croyez que les factions républicaines ne profitent pas déjà de ce chaos pour pousser leurs pions, vous êtes plus naïve que votre dossier ne le laisse croire. »

Il s’arrêta devant elle, à moins d’un mètre. Sa voix tomba à un murmure.

« Le Roi veut une résolution rapide et discrète. Un loup solitaire. Un ancien soldat dérangé par la guerre. Voilà l’histoire. Voilà l’histoire que vous allez m’aider à raconter. Vous êtes désormais chef de l’enquête officielle, Capitaine Moreau. Vous travaillerez en liaison avec la Garde Royale. Félicitations. »

Élise faillit éclater de rire. C’était absurde. Elle, une roturière de la province du Nord, la fille d’un cheminot et d’une couturière — on lui confiait la sécurité du royaume ? On la nommait à la tête d’une enquête qu’on lui demandait d’étouffer ?

« Et si je refuse ? »

Sarrazin haussa un sourcil.

« Vous ne refuserez pas. Votre frère travaille aux ateliers de la SNCF, n’est-ce pas ? À Toulouse ? Un homme bien. Marié. Deux enfants. Il serait dommage que son dossier de sécurité soit révisé à cause d’un malentendu familial. »

Le poison entra lentement. Élise sentit ses ongles s’enfoncer dans ses paumes.

« Vous êtes un salaud, monsieur le Ministre. »

« Je suis un serviteur de l’État, » répondit-il sans s’offusquer. « Et à partir de maintenant, vous l’êtes aussi. Le Commandant Renaud vous attend en bas. Il est votre liaison avec la Garde. Il vous expliquera les contraintes de l’enquête. »

Élise pivota sur ses talons, la rage bouillant dans sa gorge. Mais au moment d’atteindre la porte, elle s’arrêta.

« Et la manchette ? »

Le silence dura trois secondes.

« Brûlez-la ce soir, » dit le Ministre, sans la regarder. « Et n’en parlez plus jamais. »

---

Le Commandant Renaud était l’homme le plus soigné qu’Élise eût jamais rencontré dans un uniforme. Tailleur impeccable, épaulettes immaculées, moustache taillée au cordeau, il lui serra la main avec une froideur protocolaire qui sonnait comme une insulte.

« Capitaine Moreau. Enchanté. J’avais demandé un officier plus… expérimenté, mais les ordres sont les ordres. »

« Les ordres sont souvent une excuse commode, Commandant. »

Renaud ne releva pas. Il lui fit signe de le suivre dans le couloir lambrissé du ministère, où leurs pas claquaient en écho sur le marbre.

« Laissez-moi vous résumer la situation, puisque vous n’avez pas eu le temps de lire la version officielle. Le tireur s’appelait Julien Mercier. Ancien sergent du 27e Régiment d’Infanterie de Montagne. Deux missions en Afrique, une décoration, un état de service sans faille. Congédié pour raisons médicales il y a six mois. Trouble de stress post-traumatique, diagnostic confirmé par trois psychiatres militaires. »

« Ancien soldat décoré, » répéta Élise. « Avec un accès à un fusil à longue portée, une planque sur la terrasse, et une trajectoire balistique calculée au millimètre. Combien d’années d’entraînement faut-il pour ça, Commandant ? »

Renaud s’arrêta devant une porte. Il se tourna vers elle, le visage en marbre.

« Ce qu’il faut, Capitaine, c’est ne pas poser trop de questions. C’est ce qui distingue les officiers compétents des officiers gênants. »

Il ouvrit la porte. La pièce était un bureau exigu, une table ronde, quatre chaises en velours défraîchi. Sur la table, un dossier marqué CONFIDENTIEL — LYS.

« Vos nouvelles attributions, » dit-il en y déposant la paume. « Tous les rapports de balistique, d’autopsie préliminaire, les dépositions des témoins. Vous les lirez. Vous les approuverez. Vous signerez chaque page. Et d’ici quarante-huit heures, vous remettrez un rapport final concluant à l’acte isolé d’un déséquilibré. »

Il poussa le dossier vers elle. Élise ne le prit pas.

« Une autopsie préliminaire ? Le corps est déjà sous la juridiction royale. Comment l’équipe du ministère a-t-elle pu — »

« La Garde nous a fait une courtoisie, » coupa Renaud. « Pour la forme. L’autopsie complète aura lieu à la morgue de la Garde, à Vincennes. Mais ce que vous avez dans les mains suffit amplement. »

Élise finit par prendre le dossier. Il était plus épais qu’elle ne l’aurait cru. Elle l’ouvrit et parcourut les pages. Photos de la scène. Le prince étendu, le sang sombre sur son habit blanc. Le corps de Mercier, la tempe fracassée par le tir du garde royal. Elle ralentit sur une déposition.

« Qui a ordonné la neutralisation ? » demanda-t-elle sans lever les yeux.

« Le lieutenant Adalbert de Lancre. Officier de la Garde rapprochée. Réflexe professionnel, selon son rapport. »

« Une exécution sommaire, alors. »

« Une protection du Prince et des témoins. Le tireur était toujours armé. La Garde a fait son devoir. »

Élise referma le dossier. Elle sentait la manchette contre sa poitrine, lisse et froide, comme un reproche.

« Vous savez que rien de tout cela ne tient, Commandant. Vous le savez. Mercier était un soldat discipliné. Pas un homme qui déboule dans un parc royal en criant Allah Akbar. Chaque détail de sa trajectoire de tir montre une préparation minutieuse. C’était un professionnel. Quelqu’un l’a envoyé. Des gens paient pour ce genre de travail. Des organisations. Peut-être des maisons puissantes qui voient d’un mauvais œil un héritier trop réformateur. »

Renaud la regarda un long moment. Puis, à sa grande surprise, il sourit. Un sourire épuisé, presque triste.

« Vous êtes intelligente, Capitaine. C’est précisément pour cela que vous êtes dangereuse. »

Il se pencha vers elle.

« Écoutez-moi attentivement. Vous croyez que le Ministre vous a choisie pour votre compétence ? Non. Il vous a choisie parce que vous êtes remplaçable. Parce que vous êtes provinciale, sans nom, sans appuis. Si l’enquête échoue — si vous commettez une erreur — vous porterez la responsabilité seule. Le Roi aura son bouc émissaire. Le peuple aura son coupable. Et la vérité, quelle qu’elle soit, mourra avec votre carrière. »

Élise lui rendit son regard, sans ciller.

« Alors pourquoi me le dire ? »

Renaud haussa les épaules.

« Parce que j’ai servi ce royaume pendant trente ans. Et parce que je n’aime pas regarder un soldat marcher au feu en lui mentant sur la nature de l’ennemi. »

Il tourna les talons et quitta la pièce, la laissant seule avec le dossier et ses pensées.

Élise s’assit. Elle ouvrit le dossier. Les photos du prince blessé, du tir, de la scène. Rien ne cadrait. Tout était trop propre, trop ordonné, trop clair.

Et puis, elle la revit. La manchette. Le lys d’argent ciselé, glissé entre ses doigts au moment où les gardes avaient tiré le corps de Mercier. Elle ne l’avait pas regardée en détail. Elle l’avait seulement sentie, lourde et délicate à la fois.

Elle la sortit lentement de sa poche, la posa au creux de sa paume. La lumière du plafonnier fit briller les pétales.

À la base du lys, gravés en lettres minuscules, quatre lettres.

« C.J.B. »

Les initiales d’un joaillier ? D’un propriétaire ? Elle n’en savait rien. Mais elle savait désormais une chose : elle ne la brûlerait pas.

Elle remit la manchette dans sa poche. Elle regarda le dossier marqué LYS. L’Ordre du Lys. La Garde royale. Le Ministre qui la menaçait. Le Commandant qui la prévenait.

Quelque chose lui disait qu’elle n’était pas tombée sur une simple enquête pour assassinat raté.

Elle était tombée sur une guerre de succession qui commençait à peine.

Et elle, pauvre capitaine de province, venait de choisir son camp par la seule force de son refus.