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Le Marché du Photographe

Lire le chapitre 1: The Barricade of Rue Royale

La rue Royale n’était plus une rue. C’était un cratère, une gueule ouverte pleine de pavés arrachés, de débris de calèches et de fumée. Émile Chardin pédalait dans ce chaos, le guidon tremblant entre ses doigts gantés, son appareil photographique cognant contre sa hanche dans sa sacoche de cuir.

Une balle siffla si près de son oreille qu’il sentit le souffle chaud sur sa joue. Il ne ralentit pas. Il n’avait jamais ralenti. À Sedan, à Metz, sous les obus prussiens, il avait appris que la vitesse était la seule politesse que la mort méritait.

Le biclou de fer traversa une flaque d’eau rougie. Émile ne baissa pas les yeux. Il savait ce que c’était. Il l’avait déjà photographié, vingt fois, cent fois. Le sang avait la même texture sur le verre au collodion, la même densité sur le négatif, qu’il soit versaillais ou communard. La chimie ne prenait pas parti.

Devant lui, à cent mètres, la barricade de la rue Royale se dressait comme une cicatrice de pierre et de bois. Haute de quatre mètres, hérissée de fusils, elle barrait l’horizon de sa masse sombre. Elle était belle, dans sa laideur. Émile leva une main pour protéger ses yeux du soleil bas et évalua l’angle.

Une seconde salve éclata. Les balles claquèrent contre les pavés à sa droite, soulevant des éclats qui lui cinglèrent les mollets. Il jura entre ses dents, appuya plus fort sur les pédales.

Du côté versaillais, là-bas, derrière les grilles du jardin des Tuileries, ils tiraient comme on pisse : sans regarder, sans viser, avec l’arrogance de ceux qui savent que la marée finira par monter. Du côté communard, ils répondaient avec la ferveur des condamnés qui croient encore au miracle. Émile n’avait pas de préférence. Il avait un objectif.

Il freina brutalement à vingt mètres de la barricade, jeta le bicycle contre un mur éventré et sortit son appareil de la sacoche. Un châssis en acajou, un objectif de chez Lerebours, une plaque de verre de huit pouces qu’il venait de sensibiliser au collodion dans son atelier de Montmartre. Trois minutes d’exposition. Peut-être moins, avec cette lumière.

Il installa le trépied qui claquait comme une mâchoire, ajusta la mise au point sur l’échafaudage de tonneaux et de matelas. Il travaillait avec une précision chirurgicale, ignorant les balles qui commençaient à ricocher autour de lui.

– Tu es fou ! hurla une voix derrière lui.

Une femme. Elle était accroupie derrière un amas de pavés, à moitié cachée par un fusil de chasse posé en travers d’un tonneau défoncé. Elle avait une vingtaine d’années, des cheveux noirs tressés serré autour du crâne, des mains tachées de terre et de poudre.

– La barricade, répondit Émile sans tourner la tête. Il faut la photographier avant qu’elle ne soit plus qu’un souvenir.

– Elle ne sera pas un souvenir ! La Commune tiendra !

Il rit, un son sec, cassé. Il introduisit la plaque dans le châssis avec un geste si sûr qu’il semblait l’avoir fait mille fois sous le feu. Ce qui était le cas.

La barricade tressaillit sous un nouveau déluge de plomb. Les communards derrière elle ripostaient, leurs fusils crachant des langues de feu orange dans la grisaille poussiéreuse. Le vacarme était assourdissant, un martèlement continu qui faisait vibrer les dents d’Émile jusque dans la mâchoire.

Il retira le cache de l’objectif. Chimie immobile. Le temps s’arrêta.

La femme surgit à côté de lui, un pistolet dans la main.

– Qui t’envoie ? demanda-t-elle. Tu travailles pour qui ?

– Personne. Je travaille pour la lumière.

Elle le regarda avec des yeux d’un bleu presque blanc, comme un ciel d’hiver. Elle ne le croyait pas. Elle ne croyait personne. C’était écrit sur son visage, dans la dureté de ses traits qui auraient pu être beaux, autrefois, avant la guerre et les sièges.

Une balle frappa le mur à deux centimètres de sa tête. Une pluie de plâtre lui fouetta la joue. Il cligna des yeux mais ne bougea pas le trépied.

– États de l’âme, murmura-t-il. C’est ce que je fais. Je capture les états de l’âme.

– L’âme du peuple, tu veux dire ?

– L’âme de tout le monde. Regarde cette barricade. Elle est magnifique. Elle mourra demain ou après-demain, elle sera rasée, on construira un boulevard par-dessus, et il ne restera d’elle que ce que je vais capturer aujourd’hui. Et toi, là, ton visage. Toi aussi tu mourras peut-être. Mais cette image, elle, vivra.

Elle ne répondit pas. Elle avait peut-être compris, ou peut-être pas. Cela lui était égal.

Une brusque détonation plus proche fit sursauter la femme. Elle poussa un cri et le tira brusquement en arrière. Émile perdit l’équilibre, sa tête heurta un pavé, et le monde devint une douleur blanche dans son bras gauche.

La douleur était là avant même qu’il ne comprenne. Un brasier dans son avant-bras, comme si on y avait enfoncé un fer rouge. Il regarda sa manche, déchirée, du sang, beaucoup de sang, qui imbibait déjà son manteau.

– Merde, lâcha-t-il, la voix étranglée.

La femme était déjà à genoux près de lui, déchirant un morceau de sa jupe avec des mains rapides et efficaces. Elle le tira derrière l’amas de pavés, un mouvement brutal qui lui arracha un cri de douleur.

– Tiens-toi tranquille, dit-elle. C’est une balle perdue. Elle t’a traversé le bras, elle n’a pas touché l’os.

Elle noua le tissu au-dessus de la blessure, serra fort, si fort qu’Émile sentit ses doigts s’engourdir. La douleur pulsait en rythme avec son cœur, chaque battement envoyant une onde de feu jusqu’à son épaule.

– Tu as de la chance, ajouta-t-elle en resserrant le bandage. Tu as encore ta main pour photographier.

– Pour le moment, grogna-t-il. Si tu continues à serrer comme ça, je vais perdre toute la main.

Elle fit un dernier nœud et recula. Le fusil de chasse était resté contre le tonneau, toujours chargé. Elle le ramassa sans effort.

Une accalmie soudaine tomba sur la rue. Le silence était presque plus terrible que le vacarme – un silence troué seulement de gémissements lointains et du crépitement d’un feu quelque part dans les rues adjacentes. La barricade continuait de se dresser, massive et noire, mais la fusillade semblait avoir glissé de l’autre côté, vers la place de la Concorde.

Émile se redressa en grimaçant. Son appareil était resté sur le trépied, la plaque toujours en place. L’exposition. Il devait finir l’exposition.

– Attends, dit-elle, l’arrêtant d’une main sur l’épaule. Avant que tu retournes te jeter dans la gueule du loup, il faut que je te dise quelque chose.

Son regard bleu pâle le transperçait, sérieux comme une sentence.

– Ce matin, des hommes sont venus dans le café où je travaille, rue des Abbesses. Ils demandaient après un photographe, un type avec une cicatrice sur le nez et un équipement qui valait plus cher que la solde d’un régiment. Ils ont montré ton portrait – un croquis, mais assez ressemblant pour qu’on te reconnaisse au premier coup d’œil.

Émile raidit. La cicatrice sur l’arête de son nez, souvenir d’une baïonnette à Wissembourg, était rarement visible sur les portraits qu’il laissait circuler.

– Qui étaient ces hommes ? demanda-t-il.

– Des fédérés. De la garde nationale, encore que leur accoutrement… ils portaient l’uniforme, mais leurs mains étaient fines, pas des mains d’ouvriers. Ceux-là, je les aurais plutôt imaginés du côté du gouvernement.

– Et qu’est-ce qu’ils voulaient de moi ?

Elle secoua la tête.

– Ils ne l’ont pas dit. Mais leur ton disait tout. Ce n’était pas pour te commander un portrait de famille.

Elle se pencha, le visage à quelques centimètres du sien. Elle sentait le savon, la poudre et le sang séché.

– Et pendant que tu photographiais la barricade, on t’a vu. Le premier rang de la garde nationale – ils t’ont pris pour un espion versaillais. Je les ai entendus se dire qu’on t’arrêterait dès que la fusillade se serait calmée. Et versaillais, de l’autre côté, quelqu’un t’a remarqué avec sa lorgnette. Deux camps, mon ami, et ils te veulent tous les deux.

Émile resta silencieux, la douleur dans son bras pulsant comme une horloge. Il souleva son appareil du trépied, le serra contre sa poitrine.

– Et toi ? demanda-t-il. De quel côté tu es ?

Elle eut un sourire amer qui découvrit des dents blanches.

– Moi ? Je suis celle qui va mourir si ces gens tuent le seul homme qui ait jamais pris la peine de photographier mon vrai visage.

Elle se détourna et commença à ramper en direction de la barricade.

– Tu as encore de la lumière pour une heure, lanca-t-elle par-dessus son épaule. Va développer tes images. Et si tu es intelligent – ce qui reste à prouver – tu trouveras une autre planque que ton atelier, ce soir.

Émile la regarda disparaître derrière les tonneaux. La barricade, à nouveau, lui parut immense, écrasante. Sans même regarder sa petite boîte en acajou, il sut ce qu’elle contenait : le visage d’une inconnue qui venait de lui sauver la vie, et une question qui commençait à germer dans sa tête, plus pressante que toutes les balles qu’il avait évitées.

Qui d’autre était sur cette plaque ?

Il se leva, le bras pendant comme un membre inutile. Son vélo était intact, couché contre le mur. Il devait rentrer à Montmartre. Il devait développer le cliché avant que la gélatine ne sèche.

Mais alors qu’il s’approchait du bicycle, il fut pris d’un frisson qui n’avait rien à voir avec sa blessure.

Deux camps. Et sur sa plaque, peut-être, les deux camps réunis.

Mais qui se cachait derrière son appareil ?