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Le Marché du Photographe

Lire le chapitre 2: The Glass Eye

La nuit avait avalé Montmartre quand Émile poussa la porte de son atelier. Le verrou céda trop facilement. Il le nota, comme il notait tout, d'un réflexe de professionnel : la serrure forcée, le bois éclaté autour de la gâche. Quelqu'un était entré.

Il posa sa chambre photographique sur l'établi, les mains tremblantes moins de fatigue que de ce qu'il pressentait. L'odeur arriva avant la lumière. Cette douceur écœurante, cuivrée, que les champs de bataille lui avaient apprise à reconnaître avant même de voir les corps.

— Jules ?

Sa voix se perdit dans l'obscurité du réduit où ils gardaient les bains de fixation. Il alluma une bougie.

Jules était assis contre la cuve de papier albuminé, les yeux ouverts, la gorge ouverte, un sourire de surprise figé sur ce qui restait de son visage. Le sang avait formé une mare sombre qui séchait déjà en croûte brillante sur le plancher. À son torse, une feuille volée à son propre carnet de commandes était épinglée par la lame d'un couteau de cuisine. L'écriture était appliquée, presque policière, comme si l'auteur avait pris son temps pour soigner son message.

*Arrêtez de photographier ce qui ne vous regarde pas.*

Émile ne vomit pas. Il avait vu pire à Sedan, aux barricades de la rue Royale. Mais Jules n'était pas un soldat. Jules était un chimiste méticuleux qui portait des gants pour manipuler le collodion et qui parlait de la lumière avec la ferveur d'un prêtre. Un homme inoffensif qui avait choisi le mauvais atelier pour travailler.

Il s'accroupit, ferma les paupières de son ami d'un geste sec. Puis il compta les plaques exposées qu'il avait rapportées de la journée. Six. Il en avait exposé sept.

La plaque manquante était celle qu'il avait prise depuis le toit de la pharmacie, après la canonnade. La dernière de la journée. Celle où il avait cru ne capturer que des débris de barricade, jusqu'à ce qu'il incline la plaque dans la lumière et aperçoive, en arrière-plan, la rencontre improbable entre le chef communard Delacroix et un officier versaillais en pardessus civil.

Le colonel de Valois. Il l'avait reconnu au garde-à-vous particulier qu'il avait toujours, même en civil, les mains croisées dans le dos comme devant ses troupes.

Émile se releva lentement. Le plancher craqua sous son poids. La maison était silencieuse, trop silencieuse. Dans les rues de Montmartre, même la nuit, il y avait toujours un bruit : un chien, une dispute, le pas d'une patrouille. Cette nuit, rien.

On l'avait laissé revenir. C'était le message. Toute la mise en scène était faite pour lui : « Tu sais ce que nous avons pris, et nous savons que tu sais ce que tu as vu. »

Il souleva la plaque de verre restante, la tint contre la bougie. Les images fantômes dansaient dans le collodion encore humide. La barricade. Les morts. La fumée. Mais il n'y avait plus de Delacroix, plus de de Valois. Ils étaient partis avec l'autre plaque.

Une colère froide lui serra la poitrine. Ce n'était pas seulement de la frustration de voir son travail volé. C'était la violation de tout ce qu'il croyait : la plaque photographique était sacrée, une empreinte du réel que personne ne pouvait falsifier ni effacer. Jules lui avait appris cette foi. Et on avait égorgé son ami pour un morceau de verre.

Il s'approcha du corps et retira doucement le couteau, essuya la lame sur son pantalon. Il fallait enterrer Jules avant que la lumière du jour révèle ce qui s'était passé ici. Mais les morts sont lourds, et la rue, aux premières heures, appartenait aux communards qui patrouillaient en criant leur méfiance envers tout étranger porteur d'une pelle.

Il fit ce que n'importe quel animal blessé fait : il cacha son mort. Il roula le corps de Jules dans le grand rideau de velours noir qu'ils utilisaient pour les portraits, le glissa sous l'établi, et le recouvrit de sacs de jute. Puis il lava le plancher à grande eau, une tâche qu'il accomplissait avec la méthode exacte qu'il mettait dans ses bains photographiques. Le sang dilué s'écoula entre les lattes jusqu'aux voisins du dessous. Ils supposeraient une fuite, un renversement de seau.

Quand il eut fini, il fit ce qu'il savait faire de mieux : il pensa en images. Il reconstitua la scène de la rue Royale, l'angle de sa prise de vue, la fenêtre du troisième étage d'où Delacroix était sorti. Il revit le geste de l'officier versaillais, la petite sacoche de cuir qu'il tendait, l'autre main posée sur l'épaule du communard, comme un vieux camarade de régiment.

Non, ce n'était pas une rencontre fortuite capturée par hasard. On ouvrait les fenêtres à l'aube pour les rendez-vous secrets, pas à quatre heures de l'après-midi, en plein chaos de barricade. Delacroix avait voulu être vu. Ou peut-être, plus inquiétant encore, Émile avait été conduit là.

Il pensa à Céleste. À la manière dont elle était apparue dans la fumée, au moment précis où sa vie avait semblé tenir à un fil. À la manière dont elle avait bandé son bras avec des gestes de sœur, pas de révolutionnaire. À la question qu'elle n'avait pas posée : elle n'avait demandé ni ce qu'il photographiait, ni pour qui il travaillait, juste « vous êtes blessé ». Une femme à la recherche d'un blessé savait déjà qui elle cherchait.

Il sortit de la chambre noire, s'arrêta devant le miroir ébréché de l'atelier. Son reflet le regarda, pâle, la barbe de trois jours, l'œil droit plissé par l'habitude du viseur. L'œil de verre qu'il gardait dans la poche de son gilet le fixa de son regard mort : celui qu'il avait perdu à Sedan, remplacé par une boule de cristal qu'un ophtalmologiste de Metz avait taillée dans un vieux verre de lunette. Un souvenir de guerre permanent.

Il le sortit, le polir sur sa manche. Une idée le traversa, froide et nette comme une lame de guillotine.

Ils avaient trouvé la plaque. Mais ils n'avaient pas trouvé le négatif.

Dans un coin de sa mémoire, la phrase de Jules, répétée cent fois devant les vitres tachées de fixateur : *« Je ne fais jamais qu'un positif de contact quand je maîtrise le sujet. Le négatif reste toujours le maître. »*

Il s'accroupit, déplaça le corps enveloppé de velours, et ouvrit le plancher à l'endroit où Jules avait scellé la double latte, dissimulant une cavité d'un pouce de profondeur. De ses mains calleuses de chimiste, il en retira une plaque de verre intacte, recouverte de collodion séché, emballée dans un chiffon huilé.

L'image en était petite, surexposée, presque brouillée. Mais reconnaissable. Delacroix serrant la main de de Valois.

— Merci, Jules, murmura-t-il en replaçant soigneusement la latte. Merci d'avoir été prudent.

Il remit la plaque dans sa poche, près de l'œil de verre. Puis il sortit dans la nuit, refermant la porte derrière lui avec un soin méticuleux. Devant la maison, dans les ombres de la rue Lepic, il crut percevoir un mouvement. Une silhouette. Longue, mince, qui s'effaça dès qu'il tourna la tête.

Il marcha vers la place, les mains dans les poches, son cœur cognant contre ses côtes comme un battant de cloche. La photographie pesait contre sa cuisse, légère comme une plume d'oie, lourde comme une trahison.

Et au-dessus de la ville, de l'autre côté de la Seine, les canons versaillais dormaient, prêts à parler une fois encore avec leurs voix de fer.