Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 23: The Attack on the Butte
La pluie avait cessé, mais les pavés de la Butte Montmartre restaient glissants, noir de suie et de sang séché. Émile avançait dans l'ombre des immeubles effondrés, son boîtier en acajou battant contre sa hanche, la plaque originale de l'exécution simulée cousue dans la doublure de sa veste, contre sa poitrine.
Autour de lui, la Commune se rassemblait.
Des hommes et des femmes, certains à peine sortis de l'adolescence, d'autres courbés par les années de misère, chargeaient leurs fusils avec des gestes lents, presque rituels. Une vieille femme distribuait des cartouches depuis son tablier. Un gamin de quatorze ans, un drapeau rouge noué autour du cou, vérifiait la baïonnette de son chassepot.
— Tu viens pour nous prendre en photo, l'artiste ? lança une voix rauque.
Émile se retourna. Un homme barbu, le visage couturé de cicatrices, le dévisageait avec une hostilité tranquille. Ses yeux tombèrent sur le boîtier, puis sur le laissez-passer que Delacroix lui avait donné, celui qui le plaçait du côté des Versaillais.
— Je viens documenter, répondit Émile.
— Documenter quoi ? Notre mort ?
Un silence tomba sur le petit groupe. Émile sentit le poids de la plaque contre sa poitrine, le poids de Luc, de Céleste, de ces vingt-six survivants dont les visages étaient gravés dans l'argent colloïdal. La baronne attendait ses épreuves. Delacroix le traquait. Et maintenant, ces hommes allaient mourir sous ses yeux.
— Je documente la vérité, dit-il enfin. Quelle qu'elle soit.
Le barbu cracha par terre.
— La vérité. Les Versaillais nous appellent des criminels. Ils disent que nous sommes des sauvages. Et toi, tu vas rentrer avec des photos de nous, morts, et ils les montreront comme preuve de notre barbarie.
— Je photographierai ce que je verrai.
— Et si tu vois des nôtres abattus en criant grâce ? Qu'est-ce que ta vérité fera de ça ?
Émile ne répondit pas. Derrière eux, la canonnade s'intensifia. Les batteries versaillaises, perchées sur les hauteurs du Trocadéro, martelaient la Butte depuis l'aube. Chaque obus qui s'écrasait faisait trembler le sol, projetait des débris de plâtre et de brique dans l'air humide.
Un homme en uniforme de la Garde nationale, galons de capitaine cousus sur les épaules, grimpa sur un chariot renversé.
— Camarades ! Les Versaillais croient que nous sommes finis. Ils croient que nous allons nous rendre comme des chiens. Mais nous allons leur montrer ce que Paris sait faire quand Paris est debout !
Une clameur s'éleva. Les hommes levèrent leurs fusils. Les femmes resserrèrent leurs châles, prêtes à suivre, porteuses de munitions, de nouvelles, de courage.
Émile souleva son appareil, le cala sur le trépied. Le geste était automatique, mécanique, un réflexe acquis à Solférino, à Sedan, dans les charniers où il avait appris que la souffrance était le seul langage universel.
Le capitaine le repéra.
— Toi ! Le photographe !
Émile se figea. Le capitaine sauta du chariot, s'approcha à grandes enjambées.
— Tu es celui qui devait photographier l'assaut final pour la baronne ?
Le nom ne fut pas prononcé, mais Émile entendit la référence. Il hocha la tête.
— Alors tu viens avec nous. Tu vas voir comment des hommes libres meurent.
— Je ne suis pas ici pour mourir.
— Personne n'est ici pour mourir. On est ici pour faire comprendre à Versailles que chaque rue compte. Que chaque barricade a un prix.
Le capitaine lui planta son regard dans les yeux. C'était un homme jeune, peut-être trente ans, mais ses yeux avaient déjà cette lueur vide que la guerre met dans ceux qui ont vu trop de choses.
— Garde tes plaques. Photographie tout. S'ils gagnent, tes images serviront à les condamner. Si nous gagnons, elles serviront à nous justifier. Mais surtout, ne les laisse pas te prendre vivant avec ce que tu vas voir.
La cloche d'une église proche sonna. C'était le signal.
Les hommes s'élancèrent.
Émile n'eut pas le temps de décider s'il devait les suivre ou fuir. Le flot humain le porta, trépied dans une main, boîtier dans l'autre. Il courut malgré lui, poussé par la foule, à travers les rues étroites qui descendaient vers les boulevards où les canons versaillais crachaient leur feu.
La première volée les frappa comme une faux invisible.
L'homme barbu à ses côtés s'écroula, le crâne ouvert, sans un cri. Le gamin au drapeau rouge trébucha sur un pavé, se releva, continua de courir. Une femme à la jupe ensanglantée hurlait quelque chose que personne n'entendait plus.
Émile s'écarta, se jeta contre un mur, déploya son trépied. Ses mains travaillèrent seules, familières : plaque de verre, collodion, bain d'argent. Il n'avait pas de laboratoire portatif, mais la lumière du matin était forte, et il avait appris à doser à l'œil.
Il fixa la plaque, souleva le volet de l'objectif.
Compte : un, deux, trois...
Clic.
La scène se figea dans l'argent. Des Communards chargeant, la bouche ouverte sur des cris inaudibles. Des Versaillais, en contrebas, qui les attendaient derrière des barricades improvisées. Le canon d'un obusier, fumant encore.
Il tira la plaque, la glissa dans son étui en cuir, en inséra une nouvelle.
La fusillade éclata. Les Communards étaient à cinquante mètres des lignes ennemies. Des tirs croisés, des cris, des corps qui basculaient.
Et puis, quelque chose d'étrange.
Un officier versaillais, un homme jeune en uniforme impeccable, sortit soudain de sa tranchée, les bras levés au-dessus de la tête. Il avançait vers les Communards. Il criait quelque chose, mais le bruit étouffait sa voix.
Un des Communards, à dix mètres d'Émile, épaula son fusil.
L'officier continua d'avancer, mains en l'air.
Le Communard tira.
Le coup partit, net, sec. L'officier s'arrêta net, comme frappé par une force invisible, puis tomba à genoux. Sa tête s'inclina sur le côté. Un filet de sang coula de sa tempe.
Silence.
Personne n'avait crié "cessez-le-feu". Personne n'avait ordonné la reddition. L'officier avançait seul, désarmé, et un Communard l'avait abattu.
Émile, sans réfléchir, déclencha son obturateur.
Clic.
La plaque captura la scène : l'officier agenouillé, encore debout dans la mort, les bras retombant. Le Communard, le fusil encore fumant, la stupeur sur son visage. Derrière, les Versaillais qui montaient de leur tranchée, tétanisés, incrédules.
Il tira la plaque. Trop vite. Le collodion n'était pas assez fixé. Mais c'était là. L'image était là.
Un massacre potentiel. Un officier qui se rend, abattu par un soldat de la Commune. Si Versailles voyait cette image, si Delacroix la récupérait, elle servirait de justification ultime pour la répression. Si les Communards la voyaient, elle briserait le restant de leur moral.
Émile glissa la plaque dans son étui, sous sa veste, contre celle de l'exécution simulée. Deux images. Deux vérités contradictoires. Deux charges explosives.
Autour de lui, la bataille continuait. Les Versaillais s'étaient ressaisis, répondaient au feu. Les Communards reculaient, laissant leurs morts sur le pavé.
Le capitaine, celui qui avait ordonné la charge, gisait à trois mètres d'Émile, un trou dans la poitrine. Ses yeux vides regardaient le ciel.
Émile rangea son boîtier, plia son trépied. Il devait partir. Il devait trouver la baronne, lui remettre les épreuves truquées, puis disparaître avec les vraies. Mais quelque chose le retint.
Le gamin au drapeau rouge était encore là. Il s'était accroupi derrière une barricade, le drapeau trempé de pluie et de sang, et il rechargeait son fusil avec des gestes précipités, désespérés.
— Viens ! lui cria Émile. Viens avec moi !
Le gamin le regarda, les yeux écarquillés.
— Je me bats !
— Ils vont tous mourir ici !
— Alors je mourrai ici !
Un obus siffla au-dessus de leurs têtes. Émile s'aplatit. Quand il releva la tête, le gamin avait disparu, avalé par un nuage de fumée et de débris.
Il ne restait que lui, et la double image contre son cœur, et le bruit des canons qui se rapprochaient.
Il se leva, et c'est alors qu'il le vit.
Au sommet d'un bâtiment en ruine, à l'ouest, une silhouette le regardait à la jumelle. Un homme en long manteau noir, immobile, parfaitement calme au milieu du chaos. Il semblait sourire.
Émile ne connaissait pas son visage. Mais il connaissait son rôle.
Le Maître.
L'homme abaissa ses jumelles, fit un geste de la main, presque nonchalant, comme un chef d'orchestre qui envoie ses musiciens à l'attaque.
Et autour d'Émile, l'enfer se déchaîna.
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