Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 22: The Price of the Print
La chambre noire sentait le vinaigre et le soufre. Émile avait improvisé son installation dans un cabinet de débarras contigu à la bibliothèque de la baronne, une pièce sans fenêtre dont il avait condamné la porte avec un drap noir. La lumière de la lampe à pétrole, filtrée par le verre rouge, dessinait des ombres sanglantes sur les murs.
Il posa le plateau de verre sur le chevalet, les mains sûres malgré l'urgence. Cette image — ces vingt-six hommes, ces fusils levés, cette exécution mise en scène — pesait dans sa poitrine comme un second cœur malade.
Céleste se tenait adossée à la porte, les bras croisés. Elle n'avait pas prononcé un mot depuis qu'elle lui avait remis le plateau, là-haut, sous le regard calculateur de la baronne.
« Tu dois me laisser faire », dit-il sans se retourner.
« Je ne t'en empêche pas. »
« Tu pourrais. »
Un silence. Le métronome du balancier, quelque part dans la maison, scandait le temps qui filtait.
Émile prépara la cuve de collodion, dosant l'iodure avec une précision qu'il connaissait par cœur. Puis il ajusta l'exposition. Plus longue. Beaucoup plus longue. Le double du temps nécessaire. Les visages se fondraient en halos laiteux, les traits distinctifs se dissoudraient en blanc aveuglant.
« Qu'est-ce que tu fabriques ? »
Il ne répondit pas. Il compta les secondes, puis retira le verre et le plongea dans le bain de nitrate d'argent. La réaction chimique grésilla, dégageant une odeur âcre qui lui piqua les yeux.
Quand le fixateur révéla l'image, un sourire mince étira ses lèvres fendillées. Sur le papier, la scène était là — le peloton, les ombres de la Commune, les fusils levés — mais les visages étaient aussi indiscernables que ceux de fantômes. La composition restait, la preuve s'évaporait.
« Tu comprends ? » demanda-t-il en tenant le tirage humide devant la flamme.
Céleste s'approcha, les yeux plissés. Elle examina la forme blanche là où aurait dû se trouver le visage de l'officier versaillais, le flou qui noyait les traits des communards.
« Un document qui ne prouve rien », dit-elle lentement.
« Exactement. Assez réel pour satisfaire la baronne. Assez vide pour ne brûler personne. »
Il passa une main sur sa nuque, sentant la fatigue de trois jours sans sommeil. Le plateau original était dans sa veste, cousu dans la doublure qu'il avait arrachée et recousue à la hâte. Le poids du verre contre sa cage thoracique était une présence constante, comme une fièvre.
« Et Delacroix ? » dit-elle.
Émile s'essuya les mains sur son tablier de photographe. Le nom lui tira un muscle de la mâchoire. Delacroix, l'homme qui avait vendu son frère. Delacroix, dont les initiales l'avaient mené jusqu'ici.
« Il faut qu'il croie que le plateau est détruit. Que la baronne a ce qu'elle veut. Qu'il n'a plus rien à craindre. »
Il enveloppa le tirage décoy dans du papier brun, ficela le paquet. Un deuxième tirage, identique, attendait dans le séchoir.
« Ils ont chacun leur copie. La baronne garde la sienne comme preuve de ma loyauté. Delacroix croira que la mienne est détruite. »
Céleste souleva la copie destinée à la baronne, la tint contre sa poitrine. Ses doigts laissaient de fines traces de sueur sur le papier.
« Elle la fera analyser. »
« Elle verra du collodion et du nitrate d'argent. Rien d'autre. Les visages sont brûlés — pas retouchés, pas grattés. Un accident d'exposition. Ça arrive à n'importe quel photographe pressé. »
Il commença à ranger son matériel, sentant le regard de Céleste dans son dos.
« Et si elle exige le verre ? »
Il se retourna, tenant le plateau original contre sa poitrine d'un geste presque protecteur. « Je lui dirai qu'il est brisé. Que le fixateur l'a fendu. Je lui montrerai les fragments si elle veut. »
Un mensonge. Le verre était intact dans sa doublure. Le premier mensonge d'une série qui le conduirait soit à sauver Luc, soit à les tuer tous.
Le tocsin de la porte d'entrée retentit, un coup lourd, insolent. Des voix dans le vestibule. Émile plaqua un doigt sur ses lèvres et Céleste se figea.
Des pas dans le corridor. Trois personnes, peut-être. Puis la voix de la baronne, coupante et glacée : « Je ne reçois pas à cette heure. »
« La baronne de Montfort, présumée-je », répondit une voix d'homme. Émile la reconnut. Delacroix.
Par réflexe, il éteignit la lampe rouge. Les ténèbres étaient soudain absolues, et il sentit la main de Céleste trouver son bras.
« Il y a une issue par la cour », murmura-t-elle. « Suis-moi. »
Il saisit le rouleau de tirages et le plateau original, ses doigts crispés sur la double couche de papier et de verre. Il ne pouvait pas se permettre d'être trouvé ici — porteur de preuves que Delacroix croyait détruites, hébergé chez une baronne qu'il considérait comme un alliée de son propre camp.
Ils se déplacèrent dans le noir, Céleste connaissant chaque meuble, chaque marche. Elle ouvrit une porte à l'autre bout du cabinet — un passage étroit qui sentait la poussière et la pierre froide. La cour. Le ciel nocturne, dégagé après l'orage, projetait une lumière pâle et hostile.
À l'abri d'un porche, elle lui saisit le poignet.
« Écoute. Je vais te demander la seule chose que je ne t'ai jamais demandée. »
Il attendit.
« Si les choses se gâtent. Si la baronne découvre ta duplicité. S'ils te reprennent ce que tu portes — tue le plateau. Brise-le. Jette-le dans la Seine. Tiens-le devant une flamme. Mais ne le laisse jamais tomber entre leurs mains. »
Les mots de Céleste étaient durs, militaires, dépourvus de toute supplication. Émile la dévisagea dans la pénombre. Il voulut lui demander pourquoi, pourquoi cette image lui importait tant, ce que les vingt-six hommes représentaient pour elle.
Mais les voix dans la maison montèrent d'un cran, puis la porte de la cour s'ouvrit à la volée.
« Monsieur Chardin ! » cria la voix de la baronne, non plus glacée mais féroce, impérative. « Revenez immédiatement. J'ai un homme en face de moi qui affirme détenir des documents vous concernant. Et je crois qu'il sera très intéressé d'apprendre que vous êtes encore vivant. »
Émile regarda Céleste. Elle avait le visage du soldat qui sait que la ligne a cédé.
Delacroix. L'ordinateur de la trahison. L'homme qui avait vendu Luc pour les siens.
Émile toucha la poche où il gardait la liste double-agent. Les noms. La preuve que Delacroix avait pactisé avec la Commune et la rumeur versaillaise à la fois. Son dernier levier, et celui qu'il avait juré de ne jamais révéler.
« Il y a une échelle au fond de la cour », murmura Céleste. « Elle monte au rempart. Si tu traverses les toits, tu atteins la rue Montmartre sans passer par la porte. »
Elle sortit une montre à gousset de sa poche et la lui tendit.
« Prends. Celle de Luc. Il me l'a confiée avant la mise en scène. »
Il souleva le couvercle. Vide. Dépouillée de son mouvement. Juste la boîte de métal, avec le verre qui protégeait le cadran.
« Pourquoi ? »
« Parce que tu dois avoir une raison de revenir. » La voix de Céleste tremblait — un son qu'il ne lui avait jamais entendu. « Et parce que si tu meurs, quelqu'un doit savoir que Luc t'a tout donné, même la montre qui aurait pu le faire passer pour un mort. »
Il passa le cordon autour de son cou, fourra la montre sous sa chemise. Le métal froid contre sa poitrine, à côté du verre de la vérité.
La voice de la baronne retentit à nouveau, plus proche.
Émile jeta un dernier regard à Céleste, puis grimpa à l'échelle, ses bottes glissant sur les échelons mouillés. Il atteignit le faîte du mur et se retourna un instant. Céleste n'était plus là. La cour était vide, vide, vide.
Il ne savait pas encore que la montre contenait bien plus que le souvenir de son frère : le cadran s'ouvrait, révélant deux plaques de verre microscopiques où Luc avait lui-même photographié les preuves qu'Émile croyait avoir lui-même portées jusqu'à sa poitrine.
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