Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 25: After the Fire
La fumée se dissipait lentement sur les flancs de Montmartre, comme un linceul à contrecœur. Le canon s'était tu. Les cris aussi. Il ne restait que ce silence étrange qui suit les massacres — ce vide où les oreilles bourdonnent encore des détonations.
Émile était tombé derrière un muret de pierres sèches, sa tête résonnant du dernier impact. Il ne savait pas depuis combien de temps il était là. Ses doigts trouvèrent le trépied brisé, la jambe de bois fendue en deux. Le boîtier de son appareil était intact, mais l'objectif — l'objectif avait volé en éclats quelque part dans la fuite.
Il se mit à genoux, la douleur lui arrachant une grimace. Sa manche gauche était trempée, déchirée de l'épaule au coude. Une balle avait dû ricocher, ou alors un éclat de pierre. Il ne savait plus. Moreau — *Le Maître* — avait disparu avec sa plaque dans la confusion de la retraite.
« Chardin. »
La voix était douce, presque un murmure. Il tourna la tête et la vit là, silhouette fragile contre le ciel gris, ses vêtements couverts de suie.
« Céleste. »
Elle s'accroupit près de lui, ses mains tremblant légèrement lorsqu'elle écarta le tissu déchiré de sa manche. La plaie était superficielle mais profonde — un sillon rouge qui courait de son épaule à son coude.
« Tu saignes beaucoup. »
« Je saigne assez pour rester en vie, c'est ce qui compte. »
Elle déchira une bande de son jupon, sans un mot, et commença à bander son bras avec des gestes précis. Elle avait dû voir des blessés, elle aussi. Dans les barricades, dans les ambulances de fortune. La Commune avait appris à ses enfants la chirurgie de fortune.
« Moreau est parti. » Il dit cela sans émotion, comme s'il lisait un rapport météo. « Il a la plaque. L'originale. »
Céleste ne répondit pas tout de suite. Elle finit de nouer le bandage, puis s'assit sur ses talons, les mains sur les genoux.
« Et nous, qu'est-ce qu'on a ? »
Émile rit — un son sec, sans joie. « Nous avons une montre. Un appareil photo cassé. Et une certitude. »
Il chercha dans sa poche intérieure et en sortit l'objet : la montre de Luc, lourde dans sa paume. Céleste la lui avait donnée sur les toits, comme un adieu. Elle ne savait pas ce qu'elle contenait. Il ne lui avait pas dit. Pas encore.
« Une certitude ? » demanda-t-elle.
« Que les deux camps se valent. » Il souleva la montre, la fit tourner entre ses doigts. « La Commune crie la liberté et fusille ses prisonniers. Versailles parle d'ordre et négocie dans le dos de ses propres soldats. Et au milieu, il y a Moreau — ce colonel sans uniforme — qui tire les ficelles des deux côtés. »
Céleste baissa les yeux. Elle pensait à Luc, à son frère qu'elle avait cru mort, au mensonge qu'elle avait découvert dans la chambre noire.
« Mais tu as vu la seconde plaque. Celle de l'exécution qui n'en était pas une. Les soldats versaillais qui visent à côté. Les prisonniers communards qu'on laisse s'échapper. »
« C'est exactement ce que Moreau veut que je croie. » Émile se releva, chancelant, s'appuyant sur le muret. « Ou plutôt, c'est ce qu'il veut que je *prouve*. Une image qui montre les soldats de Versailles épargnant des communards, c'est une image de clémence. Une arme politique pour justifier la répression. "Voyez comme nous somme généreux. Nous fusillons seulement ceux qui le méritent." »
Il sentit le goût âcre de la poudre au fond de sa gorge.
« Et si je la publie telle quelle, je fais son travail. Je donne à Versailles l'alibi dont il a besoin. »
Céleste se releva aussi, essuya ses mains sur sa robe. « Alors que veux-tu faire ? »
Émile regarda l'horizon. Le Sacré-Cœur se dressait dans la brume, chantier à moitié construit, ses échafaudages comme des os de géant. Plus bas, les toits de Paris s'étalaient, troués par les obus, fumant encore par endroits.
« La détruire. »
Céleste cligna des yeux. « Détruire quoi ? La plaque ? Mais c'est la seule preuve que Luc est vivant ! »
« Non. » Il secoua la tête. « La preuve que Luc est vivant, c'est Luc. La plaque montre l'exécution truquée. Si je la livre aux journaux, Moreau la fera passer pour un faux. Si je la livre à Versailles, il la contrôlera. Si je la garde, on me tuera pour l'avoir. » Il fit une pause. « Mais si je la détruis devant témoins — si je la détruis *publiquement* — alors elle devient un autre genre de preuve. Une preuve que quelqu'un a quelque chose à cacher. Et les journalistes adorent les trous dans les archives. »
Céleste le dévisagea. Il vit dans ses yeux la lueur d'une compréhension naissante.
« Tu veux tendre un piège. »
« Je veux transformer ma défaite en appât. » Il glissa la montre dans sa poche. « Moreau croit qu'il a gagné. Il a la plaque originale. Il pense que je suis fini, que je vais me terrer ou m'enfuir. Mais il ne sait pas que j'ai une copie. Il ne sait pas que je connais son nom. Et surtout, il ne sait pas que je suis prêt à brûler ce que j'ai de plus précieux pour le faire sortir de l'ombre. »
Il ramassa son appareil cassé, le trépied brisé. Le poids lui sembla à la fois plus lourd et plus léger qu'avant.
« Il faut que tu partes, Céleste. »
Elle secoua la tête. « Non. »
« Écoute-moi. La baronne me cherche. Delacroix me cherche. Moreau me cherche. Tout Paris me cherche. Si tu restes avec moi, tu deviens une cible. »
« Et si je pars, qui te soignera ? » Elle désigna son bras bandé. « Qui portera les messages ? Qui saura que tu es encore en vie quand tu auras besoin qu'on le sache ? »
Il voulut protester, mais les mots restèrent coincés. Elle avait raison. Il était seul depuis trop longtemps. Depuis Jules, depuis les plaines de Sedan, depuis cette première photo de cadavre qu'il avait prise à dix-neuf ans. La solitude était devenue une habitude, presque une armure.
« La baronne a une villa à Neuilly, » dit-il enfin. « Elle y garde des fidèles. Des gens qui lui doivent des faveurs. Si tu vas là-bas, tu seras en sécurité. »
« Et toi ? »
Il regarda vers le chantier du Sacré-Cœur, les échafaudages dans la brume.
« Moi, je vais à l'église. »
« Laquelle ? Tu es devenu dévot ? »
« Saint-Germain-des-Prés. » Il sourit, sans joie. « C'est la plus vieille église de Paris. Elle a survécu aux Normands, aux guerres de religion, à la Révolution. Elle a un clocher qu'on voit de loin, une crypte où personne ne va plus depuis des années, et des toits effondrés où un homme peut se cacher sans être vu. »
Il marqua une pause.
« Et puis, c'est un lieu sacré. Même les soldats de Versailles hésitent à tirer dans une église. Ils préfèrent attendre que tu en sortes. »
Céleste le regarda longuement. Puis, sans un mot, elle défit le col de sa robe et sortit un petit sachet de toile qu'elle portait sur la poitrine. Elle l'ouvrit : deux biscuits secs, un morceau de fromage dur, une fiole d'eau-de-vie.
« Tiens. Tu en auras plus besoin que moi. »
Il voulut refuser, mais elle lui prit la main et y déposa le sachet.
« Je te retrouverai, Émile. Je sais trouver les gens. C'est mon métier. »
Il ne demanda pas ce qu'elle entendait par là. Il se contenta de hocher la tête. Puis, prenant son élan, il se mit en marche vers le sud, vers Saint-Germain, vers la vieille église qui attendait dans les ruines de la ville.
Il marcha longtemps. Les rues étaient désertes, ou presque. Des barricades abandonnées, des vitrines brisées, des pavés arrachés. La ville semblait retenir son souffle, attendant le coup final. Parfois, il croisait une silhouette qui se hâtait, un visage fermé, des yeux qui ne voulaient pas rencontrer les siens.
Il pensait à Moreau. À cet homme qui avait orchestré l'exécution truquée, qui avait fait de Luc un mort vivant, qui se tenait maintenant entre les deux camps comme un marchand entre deux clients. Il pensait à la plaque dans la montre de Céleste, à la copie cachée que personne ne connaissait.
Il pensait à ce que Moreau avait dit, avant de disparaître dans la fumée : *La vérité est une affaire de perspective. Et la perspective, c'est mon métier.*
Un photographe aurait dit la même chose. Émile avait passé sa vie à chercher le bon angle, la bonne lumière, l'instant qui raconte tout. Et maintenant, il comprenait que Moreau avait fait pareil — mais avec des vies humaines au lieu de pellicules.
Le clocher de Saint-Germain-des-Prés apparut enfin, massif et sombre, épargné par les bombardements. Les vitraux étaient intacts. La porte était fermée, mais il trouva une entrée latérale, une petite porte de sacristie dont la serrure avait été forcée par des pillards. Il poussa et entra.
L'église était vide. Les bancs étaient alignés, la poussière recouvrait le sol. Un rayon de lumière traversait un vitrail, projetant une tache de couleur sur les dalles. Quelqu'un avait allumé un cierge devant une statue de la Vierge — il brûlait encore, minuscule flamme solitaire.
Émile s'assit sur un banc, au dernier rang. Il sortit la montre de sa poche, l'ouvrit, et regarda les deux plaques de verre cachées dans le boîtier. Leurs images étaient trop petites pour être vues à l'œil nu, mais il savait ce qu'elles contenaient. L'exécution truquée. La preuve. Le fardeau.
Il ferma la montre, la remit dans sa poche.
Dehors, la nuit commençait à tomber. Dans le silence de l'église, il entendit les cloches — non pas celles de Saint-Germain, qui étaient muettes depuis le siège, mais celles d'une autre église, plus lointaine, qui sonnaient le couvre-feu.
Il resta là, dans le dernier rang, la montre contre son cœur, et il attendit que la ville se taise.
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