Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 26: The Ruins of the Sacré-Cœur
La basilique du Sacré-Cœur n'était encore qu'un chantier hérissé d'échafaudages, ses murs à peine sortis de terre comme des os blanchis par l'air de la nuit. Émile se glissa entre les piles de pierres taillées, l'épaule droite encore traversée de douleurs sourdes. L'odeur de chaux et de plâtre humide emplissait ses narines, masquant celle, plus tenace, de la poudre et du sang qui collait à ses vêtements depuis trois jours.
Il s'accroupit derrière un amas de madriers empilés, le dos contre la pierre froide. Sa main gauche chercha machinalement l'appareil à son cou — rien. Il ne restait que le boîtier métallique de son vieux réflexe, remplacé par le poids minuscule et précieux de la montre de Luc, glissée dans la poche intérieure de sa redingote. Trois heures du matin. La ville haletait autour de lui, secouée de détonations lointaines, de claquements de fusils qui roulaient dans les rues comme des orages assourdis.
Un bruit. Des pas, traînants, accompagnés d'un murmure de voix. Émile s'enfonça davantage dans l'ombre, les doigts crispés sur le manche d'un couteau de cuisine qu'il avait ramassé en fuyant la rue de Rennes.
Deux hommes apparurent dans la clairière de lune entre les murs inachevés. Le premier, en uniforme de la Garde nationale, tenait un fusil ; le second avait les mains liées dans le dos, la chemise trempée de sueur et de terre. Un Communard. Un gamin, presque — seize ans peut-être, le visage tuméfié, les lèvres fendues par les coups.
— Ici, dit le soldat en le poussant contre le mur de pierre brute. Ça te va bien, non ? Une basilique pour un communard. Je parie que tu ne t'y serais jamais attendu.
Le garçon cracha un filet de sang. — Le ciel est pour le peuple, dit-il d'une voix cassée. Même si vous lui tirez dessus.
Le soldat rit, un rire court et dénué d'humour. Il sortit un revolver de sa ceinture, en vérifia le barillet d'un geste mécanique.
Émile n'avait ni appareil ni raison d'intervenir. Quarante-huit heures plus tôt, il aurait détourné le regard, comme on détourne le regard de ce qu'on ne peut pas sauver. Mais il y avait quelque chose dans la dignité de ce gamin — dans son menton levé vers la lune qui se couchait derrière les toits de Montmartre.
Il sortit de l'ombre.
— Arrête.
Le soldat se retourna, braquant le revolver dans sa direction. — Qui va là ? Montre-toi !
Émile leva les mains, s'avançant lentement. La lumière de la lune frappa son visage, révéla ses traits marqués par la fatigue et la poudre noire de la journée.
— Photographe. Je n'ai rien sur moi. Mais j'ai ceci.
Il tira de sa poche une ancienne plaque de cuivre — un fin fragment de métal qu'il gardait comme porte-bonheur, vestige d'une époque où la photographie n'était pas une arme. Le soldat plissa les yeux.
— Tu tiens quoi, là ? Une image ?
— La preuve de ce que tu t'apprêtes à faire. Et je photographie très bien par une nuit comme celle-ci. La lune est mon alliée.
Le mensonge était absurde — sans appareil, une plaque nue ne capturait rien. Mais le soldat marqua une hésitation. C'était un homme jeune aussi, pas plus de vingt-cinq ans, avec une balafre qui lui traversait la joue gauche et des yeux qui ne restaient pas en place.
— Barre-toi, photographe. Ce ne sont pas tes affaires.
— Tout est mon affaire, répondit Émile en approchant encore. Je documente la guerre. Pas pour les généraux — pour les morts. Pour ceux qui les verront comme moi je les vois.
Le garçon de seize ans tourna la tête vers lui. Dans ses yeux battus brillait une étincelle de reconnaissance. Émile soutint son regard un instant. Puis il continua :
— Mais si tu dois le faire, fais-le ailleurs. Pas ici. Pas dans une église, même inachevée. Cette pierre portera ta marque pour toujours.
Le soldat hésita, puis haussa les épaules. — Elle portera la sienne aussi. Le mur est haut. Le tien sera plus court.
Il tira. Le garçon s'effondra sans un cri, le corps glissant le long du mur comme une poupée de chiffon. Émile ne bougea pas, mais son regard ne quitta pas le visage du tireur — cette seconde où l'âme du meurtrier se révèle dans l'acte, cet éclair que seul l'objectif sait capturer.
Mais ce n'était pas pour cela qu'il regardait. C'était pour la balafre. Pour la forme des paupières, le nez cassé. Le visage du tireur de la rue de Rosiers, celui qui avait appuyé son pistolet sur la tempe de Jules et avait tiré sans sourciller. Trois semaines. Trois semaines qu'il cherchait cet homme.
Le soldat recula d'un pas, rangea le revolver à sa ceinture. — Faut que je rentre, dit-il en regardant le corps. Tu fais ce que tu veux. Mais si tu parles, je te retrouverai. Compris ?
— Compris.
Le soldat s'éloigna en direction de la rue Lepic, s'enfonçant dans le dédale des ruelles endormies de Montmartre. Émile attendit que son pas se soit éteint, puis il se pencha sur le corps du garçon. Déjà froid. Il lui ferma les yeux d'une main douce, un geste qu'il avait accompli une centaine de fois sur les champs de bataille de Sedan et d'ailleurs. Puis, sans un mot, il se releva et suivit la silhouette.
La taverne s'appelait « Chez Nicole », un bouge enfoncé entre une épicerie et un atelier de cordonnier, à mi-pente de la butte. Des rideaux rouges aux fenêtres poussiéreuses, une enseigne peinte qui s'écaillait, un perron descendu de trois marches. À l'intérieur, de la fumée de tabac et une odeur de vin aigre. Quelques hommes attablés, des soldats de la Garde en permission ou en cavale, des femmes aux joues marquées qui tentaient d'oublier.
Le soldat entra, se dirigea vers le comptoir et commanda une bouteille d'eau-de-vie, sans un regard pour sa propre image dans le miroir fêlé derrière le zinc. Émile s'installa à une table voisine, commanda un verre de vin qu'il ne but qu'à moitié, et attendit.
Cinq minutes. Dix. Le soldat finit sa bouteille, en commanda une seconde. C'était un homme habitué à boire seul.
Émile se leva, approcha en tenant son verre, et s'assit en face de lui sans demander la permission.
— Je vous ai suivi, dit-il sans préambule. Je sais ce que vous avez fait au garçon. Mais je ne suis pas là pour ça.
Le soldat leva les yeux, la surprise puis la méfiance dans le regard. — Je t'ai dit de te barrer.
— Et si j'avais une proposition ? Quelque chose qui vaut plus que la vie d'un gamin mort dans une église qui n'existe pas.
Le soldat posa sa bouteille, jaugea Émile. — Qu'est-ce que tu sais de la rue de Rosiers ?
La question frappa comme un coup de poing. Émile garda son masque, mais son cœur s'accéléra. — La rue de Rosiers ? Qu'est-ce qu'elle a de particulier, cette rue ?
— C'est la rue où j'ai tué quelqu'un. Un collègue de toi. Un photographe. Deux jours avant la semaine sanglante.
Le temps sembla se figer entre eux. Émile ne bronchait pas, mais une colère froide remontait du fond de sa poitrine, s'enroulant autour de ses mots comme une corde.
— Jules était mon ami. Et vous êtes le soldat.
Le soldat le dévisagea longuement, puis haussa les épaules avec une indifférence presque totale. — Jules. Oui. C'est comme ça qu'il s'appelait. Un type obstiné. Il avait développé une image qu'il n'aurait pas dû avoir. Le colonel Moreau m'a payé pour le faire taire.
Émile posa ses deux mains sur la table, à plat, pour les empêcher de trembler. — Quelle image ?
Le soldat but une longue gorgée d'eau-de-vie, les yeux rivés sur lui. — La même que celle que tu as, apparemment, photographie. Celle où Moreau serre la main de Delacroix et de la Valois. Et où un autre type... un dénommé Luc... est encore vivant.
L'air se retira des poumons d'Émile. Luc. Vivant. Les mots tournoyaient dans sa tête, se fragmentant en questions impossibles.
Il posa une pièce d'or sur la table, au milieu des verres.
— Parle-moi de Luc. Où est-il ? Le soldat saisit la pièce d'un mouvement vif, puis la fit disparaître dans sa poche.
— C'est là que ça se corse, photographie. Luc n'est jamais mort. Il est dans un de ces camps de prisonniers versaillais, sous une autre identité. Moreau l'a fait transférer là pour sa propre sécurité. Tant que Moreau est en vie et en possession de son image, une image que tu as promise de livrer à la baronne, Luc restera en vie. Mais si l'image tombe dans de mauvaises mains... Luc finira comme Jules, et plus vite encore.
Il se leva, tapota sa poche de la pièce, et jeta un dernier regard en arrière.
— Si tu veux qu'il survive, tu ferais mieux de savoir que Moreau a un plan pour toi. Un plan dont tu n'es même pas encore conscient. Le nom de ta sœur te dit quelque chose ?
Émile saisit le bras du soldat, le forçant à se retourner. — Céleste ? Qu'est-ce qu'elle a à voir là-dedans ?
Le soldat dégagea son bras d'un mouvement sec — un geste si rapide que la crainte traversa Émile comme une lame.
— Elle a hérité du rôle de sa mère. C'est la nouvelle cible. Moreau veut tout détruire autour de toi. Toi, il te garde pour la fin.
Il disparut dans la nuit, la porte de la taverne battant derrière lui. Émile resta assis, figé, les mots résonnant dans le silence, la pièce d'or encore entre ses doigts — comme un appât dont il était trop tard pour détecter le poison.
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