Le Marché du Photographe
Lire le chapitre 37: The Image of the Bargain
La lumière grise de Londres filtrait à travers le vasistas poussiéreux. L'odeur du collodion humide et de l'acide acétique emplissait la petite chambre noire que j'avais louée pour trois shillings la semaine, près de la Tamise. Mes doigts, habitués au déclencheur, tremblaient légèrement en préparant le bain d'argent.
Le papier que j'avais gardé contre ma poitrine traversa l'Atlantique de ma mémoire avant de toucher le fixateur. Cette image, je la connaissais par cœur avant même de la révéler. Les fusils levés. Les manteaux des Versaillais reconnaissables même dans le flou de la pellicule. Les Communards adossés au mur, leurs visages réduits à des taches lumineuses par le mouvement de ma main — ou par la distance, ou par la peur.
Je laissai le papier baigner dans le fixateur, comptant les secondes comme on compte les prières.
Le temps s'était étiré depuis Paris. Trois semaines en bateau, une chambre d'hôtel à Southwark, puis ce studio minuscule où je développais des portraits de marchands et de mariées pour payer mon loyer. Personne ne me connaissait ici. Personne ne savait que mes mains avaient tenu la mort en joue.
L'image émergea lentement, grise puis noire puis blanche, comme un fantôme qui se matérialise. Les lignes du mur, l'angle des fusils, la silhouette floue du gradé levant le bras. Le pacte. Le secret que Moreau avait voulu enterrer avec les corps. L'entente entre la Commune et Versailles scellée dans le sang des exécutés.
Le papier sorti du bain fixateur, je le plongeai dans l'eau claire. Il dansa un instant, pris de soubresauts, puis se stabilisa comme un noyé qui accepte son sort.
Sur l'établi en bois, la montre de Luc attendait. Le verre fêlé, l'aiguille arrêtée à onze heures vingt-sept — l'heure où Céleste avait versé le poison dans son verre. J'aurais dû la remonter. J'aurais dû la réparer. Mais la réparer aurait été prétendre que le temps pouvait recommencer.
Je posai la montre au bord du plateau du fixateur. Son métal froid contre le verre mouillé rendit un son mat, presque respectueux. Une veillée funèbre dans une chambre noire londonienne, à mille kilomètres du mur où je l'avais enterré.
— Ça ressemble à quoi ?
La voix venait de la porte. Marjorie, la fille du propriétaire, penchait sa tête rousse dans l'entrebâillement.
— Ça ressemble à la vérité, dis-je sans me retourner.
— La vérité, elle est jamais à vendre ?
Je ris doucement. Le rire d'un homme qui a passé la semaine à tirer des portraits de commerçants pour la somme dérisoire de six pence la séance.
— Si. C'est bien ça le problème.
Elle s'approcha, curieuse, tant que la lampe rouge l'éclairait encore d'une lueur de sang séché. Elle regarda l'image sans comprendre. Elle voyait des soldats, un mur, des formes humaines. Elle ne pouvait pas entendre les coups de feu. Elle ne pouvait pas sentir la poudre.
— C'est pour qui ?
Je réfléchis. L'image ne pouvait pas rester dans cette pièce. Elle ne pouvait pas non plus suivre le chemin des journaux, être reproduite, exploitée, transformée en arme par un camp ou par l'autre. Le général en chef avait raison sur un point — les images pouvaient tuer plus sûrement que les fusils, à condition de savoir qui les visait.
Mais si je la montrais telle quelle, sans signature, sans contexte, sans le nom de l'homme qui l'avait prise... alors elle parlerait d'elle-même.
— Une exposition. Le club photographique de la rue Pall Mall accepte des anonymes.
— T'as pas de nom dessus ?
— Pas de nom. Juste le titre.
Marjorie déchiffra l'étiquette que j'avais écrite la veille, à la plume, d'une encre qui me semblait déjà trop définitivement noire : *La Barricade de la rue Haxo, Paris, 1871. Photographie anonyme.*
— C'est triste, dit-elle en reposant le papier.
— Le sujet l'est.
Elle sortit. La porte se referma sur une seconde de lumière blanche qui fit pâlir l'image dans le bain avant de replonger la pièce dans le rouge de la chambre noire.
Je sortis l'épreuve finale. Elle sécha sur une corde à linge tendue entre deux clous rouillés, à côté des portraits de mariées que je devais livrer demain à une boutique de Bermondsey. La vérité séchait lentement, sans bruit.
La montre de Luc resta sur le plateau. Son aiguille toujours arrêtée à onze heures vingt-sept. Je la pris, la tournai dans ma main, glissai mon pouce dans la fêlure du verre. Je ne la jetai pas. Je ne la remontai pas non plus. Je la glissai dans ma poche, contre la cuisse, comme un poids familier.
La fenêtre du studio donnait sur la Tamise. Le fleuve était gris, le ciel était gris, et le soleil de mars perçait à peine les nuages d'un blanc pâle et hésitant. Je restai là, les mains encore humides des produits chimiques, à regarder l'eau passer sans jamais revenir.
Il y aurait d'autres morts. Il y aurait d'autres images. Mais celle-là, du moins, ne tuerait plus personne — elle serait simplement regardée, jugée, oubliée peut-être. Et dans cet oubli, il y aurait une forme de paix.
La montre battait contre ma cuisse. Le fleuve coulait. Et dans la pièce voisine, Marjorie fredonnait une chanson anglaise que je ne comprenais pas.
J'aurais aimé pouvoir m'arrêter là, à cet instant précis, entre les portraits de mariées et la photographie anonyme qui sèche. J'aurais aimé croire que le temps pouvait se briser comme la montre de Luc et rester suspendu.
Le soleil perça les nuages un bref instant. J'éteignis la lampe rouge. La chambre noire s'illumina d'une lumière grise et ordinaire, et je vis l'image pour ce qu'elle était : un papier, sur une corde, dans une ville étrangère.
C'était suffisant.
Presque.
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