Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 1: A Body in the Seine
La nuit sentait le poisson et l’égout. Camille Delacroix écrasa sa cigarette sous son talon, remonta le col de son manteau de laine et s’avança vers la berge où les lanternes des agents de la sûreté dansaient sur l’eau noire de la Seine.
Elle n’aurait pas dû être là. Le Figaro ne payait pas ses frais de fiacre passé minuit et son rédacteur en chef, Monsieur Perrin, lui avait répété cent fois que la chronique des faits divers était un métier d’hommes. Mais l’inspecteur Gagnon — un homme maigre aux moustaches jaunies par le tabac — la connaissait depuis trois ans, depuis qu’elle l’avait tiré d’un mauvais pas dans une affaire de chantage qui aurait pu lui coûter son galon. Alors, quand le corps d’une femme avait été repêché au Pont de l’Alma, il lui avait envoyé un mot par coursier.
*La rivière a rendu quelque chose. Vous voudrez voir.*
Elle avait voulu voir. Elle le regrettait déjà.
Le corps gisait sur une civière de fortune, recouvert d’une bâche grise. Une odeur de vase et de chair imprégnée montait dans l’air humide. Gagnon leva la main pour l’arrêter à deux pas.
« Prévenez-vous, mademoiselle. Le visage est intact. Trop intact. »
Camille plissa les yeux. « Que voulez-vous dire ? »
Il souleva un coin de la bâche. La femme paraissait vivante, comme si elle dormait. Ses paupières closes, ses lèvres rosées, ses cheveux blonds encore coiffés en un chignon compliqué. La mort n’avait pas fait son travail de décomposition ; elle était restée en suspens, comme une visiteuse polie qui attendait dans l’antichambre.
Mais ce n’était pas cela que Gagnon voulait lui montrer. Il tourna légèrement la tête de la morte vers la lumière d’une lanterne. À la base du cou, juste au-dessus de la clavicule, un signe avait été gravé dans la peau — pas une blessure de lutte, mais un tracé net, presque chirurgical. Un cercle, fendu par un éclair brisé.
Le cœur de Camille rata un battement.
Elle connaissait ce symbole. Elle l’avait vu trois jours plus tôt, dans un dossier poussiéreux des Archives nationales, gravé sur un cachet de cire rouge apposé au bas d’une lettre vieille de cinquante ans. Une lettre signée par la Marquise de Montfort.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Gagnon.
Camille se redressa. Sa gorge était sèche. « Une marque de propriété. Comme un sceau. »
« Sur une femme ? »
Elle ne répondit pas. Elle avait passé les dernières semaines à suivre la piste de la veuve du Marquis de Montfort, cette vieille famille dont la fortune semblait couler d’une source que nul ne pouvait identifier. Trois disparitions dans le Faubourg Saint-Germain, toutes des femmes de chambre, toutes employées au château de Montfort, toutes disparues dans les deux dernières années. Les autorités avaient parlé de fugues, de liaisons honteuses, de destinations inconnues. Personne n’avait fouillé plus loin.
Camille, elle, avait fouillé.
Elle sortit un carnet de sa poche intérieure et nota l’heure, la position du corps, la condition de la peau. Son crayon glissait vite sur le papier, mais son esprit allait plus vite encore. Si la marquise était liée à cette morte, alors elle tenait quelque chose de tangible. Quelque chose que ses confrères masculins n’avaient pas su voir.
« On connaît son identité ? » demanda-t-elle.
Gagnon hocha la tête. « Une lingère. Employée au service d’une maison du septième arrondissement. On a trouvé sa carte sur elle. Élodie Bouchard, vingt-six ans. »
Septième arrondissement. À deux pas de la rue de Varenne, du palais de la Marquise de Montfort.
Camille rangea son carnet. « Qui s’occupe de l’affaire ? »
« Le commissaire Petit. Il a déjà classé ça en noyade accidentelle. »
« Avec ce symbole gravé dans le cou ? »
Gagnon eut un rire sans joie. « Petit voit ce qu’il veut voir. Il voudra pas de scandale dans la haute société. Surtout une famille comme les Montfort. Vous savez ce qu’ils sont, non ? »
« De vieux aristocrates. » Camille marqua une pause. « Cela dit, le marquis est mort il y a dix ans. C’est la marquise qui tient les rênes maintenant. »
« La marquise. » Gagnon cracha dans la Seine. « Une sacrée pièce. On dit qu’elle sort jamais de chez elle. Qu’elle refuse même de recevoir le président de la République. Mais c’est une femme, hein, qu’est-ce qu’elle pourrait faire ? »
Camille sourit. C’était exactement ce qu’elle voulait entendre.
Elle avait besoin de quelque chose de plus. Elle s’approcha du corps, malgré l’odeur, malgré le frisson qui lui parcourut l’échine. Elle s’accroupit, étudia le visage immobile. Les lèvres étaient curieusement roses, les joues pleines. Aucune marque de strangulation. Aucune trace de coup. Mais quand elle écarta doucement le col du chemisier de la morte, elle vit autre chose : deux petites perforations, nettes, presque invisibles, à la base du cou, à quelques centimètres du sceau.
Elle retint son souffle.
Des piqûres d’aiguille. Une saignée.
« Gagnon », dit-elle, la voix tendue. « Vous avez déjà vu des morsures comme ça ? »
Il se pencha, plissa les yeux. « Des morsures ? C’est rien du tout. Une piqûre d’insecte, peut-être. La pauvrette est restée dans l’eau ».
Camille se releva. Elle ne dit rien. Mais elle savait que ce n’était pas une piqûre d’insecte. Elle avait lu les archives des journaux de province, les histoires de paysans dans le Gévaudan, les témoignages des fiancées pâles, exsangues, mariées à des inconnus qui ne sortaient jamais le jour. Elle avait pensé que ce n’étaient que des contes de veillée.
Mais la preuve était là, devant elle. Froide, pâle, dans les bras des hommes de la sûreté.
Elle remercia Gagnon d’un hochement de tête et remonta vers le quai. La brume matinale commençait à se lever, teintant la Seine d’un gris perle inquiétant. Paris dormait encore, indifférent au mystère que le fleuve avait rendu.
À l’aube, elle était à sa table au fond de la salle de rédaction du Figaro, boulevard des Italiens. Elle avait écrit son article d’un trait nerveux, tenant la plume comme une arme :
*Encore un corps repêché dans la Seine, encore une vie effacée sans laisser de trace. Mais cette fois, une marque étrange sur la peau de la victime — Élodie Bouchard, vingt-six ans, lingère — pourrait bien relier sa disparition à une maison illustre du faubourg Saint-Germain, dont le nom ne saurait être prononcé ici pour des raisons que nos lecteurs devineront.*
Elle avait relu, raturé, recommencé. Elle ne pouvait pas nommer les Montfort. Pas sans preuves. Mais elle pouvait insinuer, suggérer, créer le doute dans l’esprit des lecteurs. C’était son métier, après tout : faire du réel une vérité que l’on voudrait lire entre les lignes.
Elle glissa l’article dans l’enveloppe destinée à Perrin et traversa la salle déserte. Les tables de bois luisaient sous la lumière grise des fenêtres. Une horloge plaquait son tic-tac contre les murs fatigués.
En passant devant sa chaise, elle aperçut un billet posé sur son clavier. Carré, plié en quatre, sans enveloppe. L’encre noire, fine, régulière. Une écriture de notaire ou de banquier.
Elle le déplia.
*Mademoiselle Delacroix,*
*Votre curiosité est une qualité rare au milieu de tant de médiocrité. Mais certaines portes, lorsqu’on les ouvre, ne se referment jamais. La Seine rend ce qu’elle prend par accident, et jette ce qu’elle ne veut pas. Ne confondez pas l’un et l’autre.*
*Reconsidérez votre enquête. Paris est une ville de secrets aimables. Laissez-les dans l’ombre où ils prospèrent.*
*Un admirateur prudent.*
Elle retourna le bristol. Le verso portait le sceau. Le même sceau. Le cercle fendu de l’éclair brisé.
— Beau travail, murmura-t-elle.
Elle n’avait pas peur. Elle avait la preuve que la marque était bien le fait des Montfort, ou du moins d’un homme de leur maison. Et une marquise qui menaçait une journaliste de sixième zone par un billet anonyme était une marquise qui avait quelque chose à cacher.
Elle rangea le billet dans son corset, sous le tissu de sa chemise, contre sa peau. Elle n’allait pas s’arrêter. Elle allait creuser plus profond, plus haut, jusqu’à ce que la vérité cède. Elle avait toujours su que la société parisienne portait un masque de cire sur une blessure purulente. Elle avait maintenant un visage à nommer.
La marquise de Montfort.
Camille Delacroix partit dans la lumière hachée du petit matin, le pavé glissant sous ses bottines. Elle avait un rendez-vous avec un archiviste, à midi, qui détenait le registre des ventes du château de Montfort. Quelque chose ne collait pas dans les comptes de la famille, un achat trop gros pour une marquise recluse.
Quelque chose qui cachait, peut-être, une porte ouverte qu’on aurait juré fermée à jamais.
Elle siffla un fiacre, claqua la portière, et dit au cocher :
« Rue de Varenne. Mais pas trop vite — je veux voir la façade avant qu’elle me voie. »