Lumen Reads

Le Marquis Éternel

Lire le chapitre 2: The Invitation

La rue de Varenne sentait le marronnier et la pluie. Camille avait changé trois fois de fiacre avant d’oser s’arrêter à cent mètres de l’hôtel particulier des Montfort, un colosse de pierre grise aux fenêtres aveugles à cette heure. Elle n’était pas venue pour regarder. Elle était venue pour *voir*, pour comparer la façade au mensonge de l’article mondain qu’elle avait lu la veille au journal, et pour s’imprégner de ce que Le Figaro ne dirait jamais.

L’archive, c’est ce que je dirais à mes collègues. Une visite au greffe municipal. Nous verrons.

Elle sortit son carnet, nota l’état des grilles, le nombre de fenêtres éclairées — trois sur la gauche, toutes au premier étage — et le fiacre stationné devant le portail, chevaux à l’attente. On recevait, ou on attendait quelqu’un. Pas un cortège entier, non, mais un visiteur unique. En voilà une manière de disparaître.

Un laquais en habit vert traversa la cour, pliant sous un coffret en bois clair qu’il fit glisser sur la banquette du fiacre. Secondes après, le véhicule s’ébranla. Elle nota la plaque. L’armoirie sur la portière — non pas Montfort, mais un oiseau noir, bec ouvert. Le monde des ducs et des notaires n’était que particules minuscules, et Camille savait picorer les détails avant qu’ils ne s’envolent.

Elle remonta son col et se dirigea vers sa pension. Rue des Saints-Pères, on n’avait jamais vu la façade Montfort que sur gravure.

Le concierge lui tendit une enveloppe cire verte, scellée d’une tête d’aigle au vol posé.

« Un coursier l’a laissée à huit heures précises, sans un mot. Il avait les bottes de la maison Montfort, j’ai vu l’arc et la flèche sur le cuir. »

Camille glissa l’ongle sous la cire. Le papier était épais comme un vélin de missel. L’intérieur portait une écriture noire, serrée, élégante comme un coup d’archet.

*Mademoiselle Delacroix,*

*On m’assure que votre plume connaît l’importance des détails invisibles, et que vous êtes digne de mes caves ou de mes salons. J’oserai donc vous convier à la réception que je donne ce soir chez moi, rue de Varenne. Vous pourrez y observer ce que seuls les vivants admettent.*

*Une robe suffira. L’esprit n’exige pas de costume.*

*P. M.*

Le billet tomba. Dessous, cousue à l’envers, une carte trapézoïdale — noir corbeau sur fond écarlate. Un laissez-passer d’entrée pour l’hôtel Montfort.

Une invitation. Sans elle, impossible d’approcher les salons du marquis. Le cauchemar du journaliste : qu’on vous donne une porte ouverte, et qu’elle soit en face du trou où l’on vous attend.

Elle plia le billet, le glissa dans son réticule.

« On ne frappe pas chez le diable sans armes. Mais on y va. »

À neuf heures, elle arriva rue de Varenne à pied. Sa robe d’entrée n’était pas de gala — bleu nuit, ras du cou, manche longue, trop modeste pour un palais. Il lui fallait une provocation silencieuse ou l’invisibilité totale. Elle choisit la seconde.

À la porte, le laquais ne la regarda pas ; Dieu merci, la carte suffisait. On l’introduisit dans la cour d’honneur comme un meuble précieux.

La réception occupait le rez-de-chaussée : trois salons en enfilade ouverts sur une serre, chaleur moite des bougies et des plantes rares. L’éclairage était tout en chandeliers de bronze doré — lumière basse, visages sculptés dans l’ombre et le menton luisant.

Camille dériva d’un groupe à l’autre, l’oreille ouverte. On parlait politique, théâtre, une nouvelle chanteuse au Bois, et de la disparition d’une modiste, sans lien apparent avec le fleuve.

« ... marquise déborde d’activités. On dit qu’elle a les yeux partout, jusqu’au bord de l’eau. Une malédiction, au fond. » Le monsieur se tut en la voyant s’approcher.

La marquise. Élodie portait son sceau au cou. Le mystère se resserrait sur sa peau, comme un lacet.

Un quatuor à cordes entama une valse lente. En face, près de la serre, se tenait un homme seul, taille droite, cheveux argentés mais visage trop pur pour son âge apparent. Costume impeccable, coupe presque militaire, un verre d’eau dans la main gauche. Il ne buvait pas ; il observait — et il observait Camille.

Il ne fallait jamais regarder un homme quand on vient d’entrer. Mais il était difficile de ne pas voir que lui la voyait, elle, qui n’avait fait que respirer.

Il fit quelques pas dans sa direction, s’arrêta à portée de voix, et lui tendit la main.

« Mademoiselle Delacroix. J’aurais cru que Le Figaro vous habillerait mieux. Mais vous êtes encore plus belle quand vous semblez avoir peur. »

Sa voix était un velours sans lumière. Il parla le « vous » comme on tâtonne une lame.

Camille soutint son regard — un gris bronze, presque doré, où l’âge n’avait posé aucune ride, seulement un poids qui étonne.

« On me prend pour la chroniqueuse mondaine, monsieur ? Je m’appelle Jeanne », commença-t-elle en esquissant la révérence de parade. « Jeanne Larrieu, on me connaît au théâtre. »

Il rit, vite, à peine. « N’insultez pas ma mémoire. J’ai vu votre visage au parloir du journal, il y a trois semaines, quand vous traversiez la salle de rédaction en tenant votre premier tiragé encore humide. Vous cherchiez une histoire qui mord — la voilà, dans ma maison. »

P. M. Le marquis lui-même. Il n’avait pas envoyé un secrétaire ; il l’avait *écrite*, cette invitation, d’une main qui ne tremblait pas en dessinant la mort d’Élodie.

« Votre billet est trop flatteur pour ma plume, monsieur le marquis », dit-elle en inclinant le menton. « On m’a parlé de votre cave. Je ne bois pas de vin qui n’a pas vu le jour. »

« Je n’en porte pas à la bouche. Mais j’aimerais vous parler en privé de ce qu’on ne dit pas en public. Le fleuve. Les cachets. Les disparitions qui ne sont jamais des disparitions. Ce que les journaux appellent des faits divers et qui sont des épitaphes. »

La fête resonnait autour d’eux — un rire, un toast, une salve de piano. Camille avait couvert les cours et les ministères, les boudoirs et les morgues ; rarement un homme lui avait parlé avec cette frontalité nue, sans la réduire à un article ou à une aventure.

« Pourquoi me le dire à moi, si vous n’êtes pas coupable ?

— Parce que vous êtes la seule à avoir posé la bonne question. Et que moi aussi, j’ai quelque chose à perdre. » Il désigna du menton un tableau au mur — un portrait d’homme en habits d’un autre siècle, à la physionomie troublante de ressemblance avec la sienne. « Venez. La vérité n’est pas au salon. Elle est en bas, dans le marbre. »

Il fit un pas vers une porte dérobée, derrière un ficus. Camille hésita une seconde — la durée d’une respiration trop courte — avant de comprendre qu’elle n’était pas venue pour refuser. Son réticule contenait le billet, la note, et un canif qu’aucune plume ne justifiait. Elle le suivit.

Le couloir se rafraîchit. Marbre blanc et noir, doubles portes capitonnées. Puis un palier, un escalier en colimaçon flanqué de bougeoirs, et une porte de chêne épaisse qu’il ouvrit sans clé d’un simple geste.

« Vous avez écrit la meilleure description d’Élodie Bouchard que la presse ait produite. Vous y avez vu le sceau. Vous avez compris ce que personne n’a compris — ceci n’était pas un meurtre de coin de rue. »

Il se tourna vers elle, visage soudain fermé, sans âge, sans faiblesse.

« Mademoiselle Delacroix. Désirez-vous entrer dans ma cave — ou dois-je vous faire raccompagner pendant que vous le pouvez encore ? »

Camille regarda la pénombre derrière lui, puis la clarté du salon qui l’attendait en arrière. Elle avançait quand on lui montrait une porte.