Le Marquis Éternel
Lire le chapitre 37: A New Dawn
La porte du Crédit Lyonnais s’ouvrit sur un monde lavé de sang. L’aube parisienne s’étirait en nappes dorées entre les toits d’ardoise, et l’air, encore chargé de l’odeur du gaz et de la poudre, portait une promesse de renouveau. Camille Delacroix marchait dans cette lumière, son manteau maculé de poussière de banque et de traces de cendres, Philippe à son côté. Il posait le pied avec la prudence d’un convalescent, mais son regard avait retrouvé cet éclat vif qui lui avait valu tant de conquêtes avant qu’il ne soit figé dans l’immortalité.
« Tu boites encore, » dit-elle sans le regarder.
« C’est un souvenir, pas une faiblesse, » répondit-il. « Le corps se souvient de ce qui l’a presque tué. C’est ainsi que nous savons que nous sommes vivants. »
Elle s’arrêta au carrefour de la rue de la Paix. Un fiacre passa au petit trot, un laitier poussait sa charrette, une femme ouvrait ses volets avec un bâillement. La ville ne savait rien. Elle ne saurait jamais.
« Il faut aller chercher le corps du Comte, » dit Camille à voix basse. « Le brûler. Le couper en morceaux si besoin. Nous ne pouvons pas laisser le moindre fragment de lui dans l’égout du monde. »
Philippe hocha la tête. « Je connais un fondeur dans le Marais. Il fond les cloches pour les églises. Il ne pose pas de questions lorsque le métal est accompagné de pièces d’or. »
« Alors, allons-y. Mais d’abord, le plus important. »
Elle sortit de sa poche une carte du Figaro, soigneusement pliée. Elle l’avait rédigée dans le fiacre qui les ramenait de la banque, au crayon, entre deux hoquets de l’attelage. Le titre était simple : *La fin d’un spectre : le banquier Rochefort, une double vie sous le Second Empire.*
Il ne fallait pas mentionner les vampires. Ni les disparitions. Ni la catacombe. Ni les portraits de femmes qui portaient son visage depuis 1490.
Camille Delacroix, journaliste, avait appris l’art de l’omission. Elle raconterait une histoire de détournement de fonds, de jeu d’argent sordide, de suicide maquillé en disparition. Rochefort était mort de sa propre main, dirait-elle, incapable de supporter les dettes scandaleuses qu’il avait contractées sous de faux noms. Isabelle serait rentrée chez elle, d’une manière ou d’une autre. Les familles auraient leurs réponses. Le monde aurait son sommeil.
« Tu signes ? » demanda Philippe.
« Je ne peux pas signer quelque chose que je ne crois pas entièrement, » dit-elle. « Mais je dois signer quelque chose qui protège les vivants. C’est mon nouveau viatique. »
Elle déposa la carte sur le rebord d’une fontaine, resserra la plume qu’elle gardait dans sa manche. Elle trempa son bec dans l’encre qu’elle portait toujours dans un petit encrier de voyage. Elle écrivit son nom : Camille Delacroix.
Sans une seconde de silence pour le geste, elle se redressa. « À la banque. Le cadavre nous attend. »
***
La banque était un tombeau silencieux lorsque la lumière du jour y pénétra par la haute verrière que Philippe avait brisée la veille. Des éclats de verre jonchaient le marbre, et des miroirs fêlés renvoyaient des images fracturées du plafond peint. Le corps du Comte de Rochefort était là, étendu au centre de la salle, là où il était tombé. Le costume de banquier ouvert sur la poitrine, la gorge encore marquée par l’éclat réfléchi du gaz qui l’avait détruit.
Camille s’approcha. Son ombre s’étendait en travers du cadavre. Elle n’éprouvait pas de triomphe. Elle éprouvait quelque chose de plus froid, de plus précis : la certitude que ce corps n’était qu’un contenant, et que les contenants de ce genre ne mouraient pas toujours au premier coup.
« Le feu, » dit-elle.
Ils coupèrent le corps avec des lames d’argent qu’ils trouvèrent dans le cabinet privé de Rochefort, puis ils chargèrent les morceaux dans une brouette de rangement qu’ils roulèrent jusqu’à l’arrière-cour, où le fondeur de Philippe les attendait avec son four portatif. Il ne posa qu’une question : « C’est un animal ? »
« Oui, » dit Philippe. « Un animal qui se prenait pour un homme. »
Le feu consomma les restes en moins d’une heure. Les cendres furent dispersées dans la Seine, au milieu du pont Royal, sous le regard incrédule d’un pêcheur du matin qui crut à des cérémonies de Saint-Jean.
***
Le lendemain, la salle de rédaction du Figaro ronronnait de l’activité ordinaire de la presse parisienne. Les cloches des téléphones sonnaient, les téléscripteurs battaient la mesure, et l’odeur de l’encre fraîche imprégnait l’air comme un parfum de métier. Camille se tenait devant le bureau de son rédacteur en chef, le manuscrit à la main.
« Le banquier Rochefort est mort, » dit-elle.
« Les policiers ont déjà trouvé le corps ? » demanda-t-il sans lever les yeux.
« Ils ont trouvé ce qu’il restait de lui. C’est suffisant pour un article. »
Il signa en grommelant. « Vous avez brûlé une exclusivité. Ce genre d’histoire, on la garde pour la une pendant trois jours. »
« Trois jours, et puis on passe à autre chose, » dit Camille. « La ville est riche en scandales. Elle en aura d’autres avant la fin de la semaine. »
Elle sortit, tenant sa copie à la main. Dans la rue, elle retrouva Philippe qui attendait appuyé contre une colonne, la bouche fendue d’un sourire qui lui donnait vingt ans de moins que son âge réel – si l’on comptait les années de son corps et non celles de son passé.
« Alors, tu es toujours le grand reporter ? » demanda-t-il.
« Je suis toujours ce que j’ai toujours été. Une femme qui écrit. Et maintenant, une femme qui veille. »
Il la scruta un instant. Depuis la guérison du médaillon, quelque chose avait changé chez elle. La soif ne la tenaillait plus avec la même violence, mais elle n’avait pas totalement disparu. Elle restait là, comme un souvenir de faim dans un ventre qui n’avait plus besoin de manger. Elle pouvait choisir de la laisser s’éteindre. Mais elle ne le ferait pas.
« Il reste peut-être d’autres Rochefort, » dit-elle. « Des hommes et des femmes qui n’ont pas besoin de miroirs pour se cacher. Des créatures qui ont tissé leur toile sous les pavés de cette ville depuis des siècles. Le Comte n’était pas le premier. Il ne sera pas le dernier. »
« Tu veux les chasser. »
« Je veux les connaître. Je veux les comprendre. Et si je le peux, je veux les arrêter avant qu’ils ne prennent une autre Isabelle, avant qu’ils ne transforment d’autres enfants en espions, avant qu’ils ne transforment d’autres sœurs en monstres. »
Elle avait pensé à Élodie en disant ces mots. Sa sœur morte dans ses bras, brûlée par le voile sacré, morte avec un nom sur les lèvres : Rochefort. Elle ne lui avait pas pardonné. Elle ne pardonnerait jamais à personne. Mais elle pouvait porter ce poids sans qu’il la fasse chanceler.
« Je serai ton chroniqueur, si tu le veux, » dit Philippe doucement. « Je ne pourrai plus te suivre dans les catacombes comme avant. Je ne suis plus immortel, Camille. Le médaillon m’a rendu une fin, une vraie, celle que tout homme mérite. Mais mon esprit, mes plumes, mon réseau… tout cela t’appartiendra. »
Elle se tut un long moment. Puis elle sortit le médaillon de sous son corsage. Le métal était chaud contre sa paume. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, la miniature de Philippe et Élodie était toujours là, mais autour de la petite peinture, elle avait glissé une mèche de ses cheveux. Et sur le couvercle intérieur, elle avait gravé d’une pointe fine, au dos de l’ancien portrait :
*1894. Paris.*
« Que signifie ce chiffre ? » demanda Philippe.
« C’est la date de notre commencement, » dit-elle. « Pas celle de notre mort. Celle de notre serment. »
Elle referma le médaillon. « Je garde ma nature, Philippe. Je ne sais pas si c’est une malédiction ou un don, mais je sais que je ne peux pas la rendre. Si je redeviens simplement humaine, je ne pourrai pas les arrêter quand ils reviendront. Et ils reviendront. Ils reviennent toujours. Alors je reste ce que je suis devenue. Mais je choisis ce que je deviens. »
Il ne protesta pas. Il avait vu assez de combats pour comprendre la valeur d’une telle décision. Il tendit la main et la serra contre son cœur, sans un mot.
***
Le jour se levait sur l’île Saint-Louis lorsqu’ils se promenèrent le long de la Seine. Les marronniers commençaient à fleurir, leurs fleurs blanches tombant en pluie sur les pavés. Un canot glissait sur l’eau, un batelier chantonnait une rengaine que Camille n’avait pas entendue depuis son enfance. Elle marchait près du parapet, Philippe à son côté, son bras passé dans le sien.
Elle n’avait pas écrit la vérité sur eux. Elle ne l’écrirait jamais. Son article sur la mort de Rochefort paraîtrait dans le journal du matin, et les Parisiens liraient une histoire de spéculation et de suicide, puis ils tourneraient la page pour lire les faits divers, les annonces de théâtre et les ventes aux enchères. Personne ne saurait que la ville avait été sauvée des ténèbres par une femme qui avait choisi d’en porter le poids éternellement.
Mais Camille le savait. Et Philippe le savait. Et dans le médaillon qui pendait contre son cœur, la date gravée parlait d’une alliance que ni la mort ni les siècles ne pourraient défaire.
Ils marchèrent jusqu’au pont de la Tournelle. Là, Camille s’arrêta. Elle sortit une seconde fois le médaillon, le tint à hauteur de ses yeux. Le métal renvoya la lumière du matin. Elle le laissa retomber contre sa poitrine, puis sourit pour la première fois depuis la chute du Comte.
« À nous, Paris, » dit-elle doucement.
Philippe lui rendit son sourire, et ensemble, ils continuèrent à marcher dans la lumière, sans se retourner.
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