Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 38: The Last Hurdle
L’homme était assis dans le hall de l’hôtel, un verre d’eau minérale posé devant lui, les mains croisées sur la table basse. Camille le reconnut immédiatement. C’était le voleur qu’elle avait piégé au gala de charité deux semaines plus tôt. Celui qui avait parlé d’un test avant d’être emmené par les gendarmes.
Elle s’immobilisa derrière une colonne de marbre, le sang bourdonnant à ses oreilles.
— Tu le connais ? demanda Victor à voix basse, à quelques centimètres de son épaule.
— C’est lui. Le type du gala. Celui qui m’a dit que tout ça était un test.
Victor suivit son regard vers l’homme, qui les avait manifestement repérés. Il ne bougeait pas, ne souriait pas. Il attendait. Avec une patience de prédateur.
— Il est censé être en garde à vue, murmura Camille.
— Apparemment, il avait d’autres projets.
L’homme se leva lentement et traversa le hall dans leur direction. Il portait un costume gris impeccable, une cravate sobre, l’allure d’un homme d’affaires en visite. Rien à voir avec le cambrioleur qu’elle avait neutralisé à l’aide d’un verrou de sécurité improvisé.
Il s’arrêta à trois pas d’eux et inclina légèrement la tête.
— Mademoiselle Laurent. Merci d’être venue.
Camille resserra la bandoulière de son sac contre son flanc.
— Je ne suis pas venue. Je vous ai suivi.
L’homme esquissa un demi-sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— C’est encore mieux.
— Vous devriez être menotté dans une cellule d’Interpol. Qui êtes-vous ?
Il sortit une carte de sa poche intérieure. Un badge doré, une photo, un logo qu’elle connaissait trop bien : la maison de vente aux enchères Beauclair & Fils. Dessous, en petites lettres : Direction de la Sécurité interne.
— Maxime Charrière, chef de la sécurité du groupe Beauclair. Ravie de vous rencontrer officiellement, mademoiselle Laurent.
Le sol sembla se dérober sous ses pieds.
Victor s’avança d’un pas, se plaçant légèrement devant elle.
— Vous avez monté toute une opération criminelle pour un test interne ? Le vol du Grimaldi ? L’agression sur le tarmac ? Interpol ?
— Nous avions besoin d’un vrai test. Pas d’une simulation. Des vrais enjeux, de vraies peurs, de vraies réactions. Nous enquêtions sur une fuite depuis des mois. Quelqu’un transmettait des informations sensibles à l’extérieur. Le vol du Grimaldi n’a jamais été en danger réel. Nous avons tout contrôlé de l’intérieur.
Camille sentit un froid glacial lui remonter le long de la colonne vertébrale.
— Le microfilm. La fausse gemme. Les codes cachés.
Charrière hocha la tête.
— Le trafic de données, la fausse piste vers le Jardin Exotique, même le faux témoignage de Falk. Tout ça venait de nos équipes. Nous devions identifier qui, dans notre maison, fournissait des données à Falk et à d’autres réseaux.
— Et votre test a fonctionné ? demanda Camille en contrôlant à peine le tremblement dans sa voix.
— Non. Parce que vous avez interféré, mademoiselle. Vous avez résolu le vol avant que notre agent externe n’ait pu livrer sa cible. Et surtout… vous avez révélé des ressources que notre fuite ne pouvait pas connaître.
Le silence s’étira comme une lame.
Camille comprit avant qu’il ne le dise.
— Vous pensiez que j’étais la fuite.
Charrière ne cilla pas.
— Vous aviez accès à la pièce, vous aviez les compétences techniques pour désamorcer nos mesures de sécurité, et vous avez disparu quarante-huit heures pendant l’opération. Mais surtout — il sortit une tablette de sa mallette — vous avez produit cette analyse pour innocenter Victor Marchand.
Il fit pivoter l’écran vers eux. Camille reconnut son propre rapport, des annotations en marges, le cachet du laboratoire.
— D’où teniez-vous ces accès ? demanda Charrière. Ce niveau de vérification forensique n’est disponible nulle part légalement.
Camille regarda le document, son propre travail, que son père aurait désavoué. Elle avait utilisé un réseau privé que son père lui avait appris il y a des années, un accès hérité de sa position dans une maison concurrente. Une chose qu’elle n’avait jamais révélée à personne.
Victor prit sa main, fermement, calmement.
— Qu’est-ce que ça signifie pour elle ?
— La direction du groupe examine votre dossier, mademoiselle Laurent. Vous êtes officiellement sous investigation pour fuite d’informations et entrave à opération de sécurité interne. Si la direction confirme nos soupçons, votre carrière dans la joaillerie française — et monégasque — est terminée.
Camille serra la main de Victor. Sous ses doigts, malgré le désastre qui se déployait, elle sentait la pâleur familière d’une alliance qu’elle n’avait pas encore osé lui poser.
— Vous avez un témoin de ma conduite, dit-elle. Interpol. Henri Leclerc. Il était sur le terrain.
— Le commissaire Leclerc est précisément celui qui a porté votre dossier à notre attention, répondit Charrière. Il est convaincu que vous et M. Marchand travailliez ensemble contre son opération.
La tête de Camille tournait.
Henri. Après tout ce qu’ils avaient traversé. Sa méfiance, son acharnement sur Victor, et maintenant cette accusation qui n’avait aucun fondement mais qui sonnait terriblement plausible au vu de ses méthodes inhabituelles.
Elle pensa à la petite clé que Victor lui avait rendue dans la nuit calme de Monaco. À sa promesse silencieuse. À la façon dont il avait repeint la porte de son atelier sans qu’elle le lui demande.
— Qui dirige la division qui enquête sur moi ? demanda-t-elle.
Charrière hésita une seconde. C’est Victor qui comprit.
— Le directeur général de Beauclair. Vous avez fait un test contrôlé pour découvrir une fuite… mais c’est le directeur qui vous a demandé de le lancer, n’est-ce pas ?
Le silence de Charrière était une confirmation en soi. Il y avait un temps de flottement où Camille vit la pièce entière se réassembler en un nouveau motif : une opération manufacturee de l’intérieur, des primes d’assurance vertigineuses, une maison qui contrôle sa propre tempête.
Elle regarda Victor.
— On ne peut pas les laisser clore cette enquête, dit-elle doucement. Pas avant que je sache exactement ce que le directeur gagne à me faire taire.
Charrière attendit, les sourcils levés.
— Vous devrez alors comprendre, mademoiselle, que vous menez cette contre-enquête seule. Officiellement, je ne peux pas vous aider.
Camille sentit le poids de la phrase. Une nouvelle fois, les portes se fermaient devant elle. Une nouvelle fois, il n’y avait qu’un seul visage vers lequel se tourner. Victor la regardait, ses yeux gris-bleu calmes et clairs, un point d’ancrage dans le tumulte.
Elle lâcha sa main.
— Officiellement, vous ne pouvez rien pour nous, répéta-t-elle. Alors nous allons enquêter. Mais si vous voulez vraiment savoir la fuite, donnez-nous l’accès aux relevés des salles de réunion.
Charrière ne répondit pas. Il replaça sa tablette dans sa mallette, la ferma avec un petit clacquement net, puis la posa près de lui et se leva.
— Je vous ai retrouvés ici, dit-il. Si je ne vous signale pas dans les prochaines heures, la direction saura que je vous ai rencontrés. Et nous venons à peine de commencer.
Il s’éloigna, puis se retourna une dernière fois.
— Vous avez une nuit, peut-être deux. Le conseil se réunit jeudi. Si vous n’avez rien, vous serez convoquée comme suspecte. Et cette fois, pas d’échappatoire.
Il disparut dans la brume matinale, laissant Camille et Victor seuls face au comptoir en marbre du hall.
Camille ferma les yeux. Une odeur d’huile minérale, de métal chaud. L’atelier de son père. Ses doigts comme de fines pinces, un anneau de soudure.
Elle rouvrit les yeux.
— Victor. Il faut qu’on retourne à l’atelier. La fausse pièce qu’on n’a pas traitée.
Il la regarda, une lueur d’interrogation dans le regard.
— La gemme que mon père m’a laissée. Celle qui s’est révélée fausse. Si le directeur a construit un test pour protéger une fuite, le premier fil est peut-être là.
L’idée était fragile, presque irrationnelle. Mais c’était la seule piste qui ne passait pas par la maison Beauclair.
Victor hocha la tête.
— On y va.
Dans le reflet de la vitrine, Camille vit leurs deux silhouettes se fondre l’une dans l’autre. Le passé la rattrapait toujours. Mais cette fois, elle n’avait pas l’intention de fuir sans se battre.
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