Le Mirage de Monaco
Lire le chapitre 4: The Blue Ring
La suite du Hôtel de Paris sentait le cuir neuf et le citron vert, un mélange que Camille avait appris à associer aux hommes qui dépensaient plus en apparences qu'en vérités. Victor Devereux se tenait près de la fenêtre, dos à la lumière de l'après-midi, un verre d'eau minérale à la main. Il n'avait pas vieilli d'une ride depuis cinq ans. C'était précisément ce qui la mettait en rage.
« Vous êtes ponctuelle, » dit-il sans se retourner. « C'est une qualité rare chez les gens qui ont quelque chose à se reprocher. »
Camille laissa la porte se refermer derrière elle. « Je n'ai rien à me reprocher. Vous, par contre... »
Il se tourna enfin. Son sourire était un exercice de maîtrise, calibré pour désarmer. « Moi, par contre, j'ai beaucoup de choses. Mais ce n'est pas une raison pour rester debout. Asseyez-vous. »
Elle ne s'assit pas. Elle posa son sac sur le guéridon Louis XVI et croisa les bras. La suite 714 était un homme de goût — marbre de Carrare, soie grise, une vue imprenable sur le port qui scintillait comme un écrin. Victor avait toujours su choisir ses décors. C'était son métier, après tout : faire croire que l'endroit où il se tenait était exactement là où il devait être.
« Vous m'avez dit que vous aviez des preuves. Pas des théories. Pas des photos floues. Des preuves. »
Victor posa son verre et traversa la pièce vers un coffret en bois de rose posé sur le bureau. Il l'ouvrit avec une lenteur presque cérémoniale et en sortit un écrin de velours bleu nuit. Il le posa entre eux, sur la table basse, sans un mot.
Camille ne bougea pas. « Un autre tour de magie ? »
« Ouvrez. »
Elle s'approcha, méfiante, et souleva le couvercle. À l'intérieur, nichée dans un lit de soie blanche, une bague en diamant bleu. La pierre était spectaculaire — environ huit carats, taille coussin, d'un bleu profond et électrique qui semblait absorber la lumière autour d'elle. Camille leva les yeux vers Victor.
« Vous voulez me montrer votre collection personnelle ? »
« Cette bague, » dit-il en s'asseyant dans le fauteuil face à elle, « appartenait à la complice du voleur. Un homme de l'ombre qui travaille pour le commanditaire de votre faux collier. »
Camille saisit la bague entre le pouce et l'index, la tournant vers la fenêtre. La lumière la traversait comme de l'eau glacée. Le montage en platine était discret, presque austère, ce qui laissait toute la place à la pierre.
« Comment l'avez-vous obtenue ? »
« Disons que j'ai des amis qui ont des amis. Et que certains de ces amis ont une mémoire sélective quand on leur offre une alternative confortable. » Il pencha la tête. « Regardez le chaton. »
Elle retourna la bague. À l'intérieur du chaton, un poinçon minuscule — une abeille stylisée, suivie d'une lettre et de trois chiffres. Le poinçon de la maison Fabre & Delmas, joailliers à Anvers depuis trois générations. Camille fronça les sourcils. Ce poinçon, elle l'avait déjà vu. Pas sur une pièce de musée. Pas dans un catalogue. Quelque part de plus intime, de plus précis.
« La complice a vendu cette bague à un prêteur sur gages à Nice il y a trois semaines, » poursuivit Victor. « Elle avait besoin de liquidités. Les complices sont toujours stupides en matière de liquidités. C'est ce qui me permet de vivre. »
Camille reposa la bague dans son écrin. « Et vous voulez que je fasse quoi, exactement ? Que je l'authentifie ? Qu'elle vous serve de reçu ? »
« Je veux que vous me disiez ce que vous voyez. Ce que je ne vois pas. Vous êtes la meilleure. La seule qui aurait pu repérer cette contrefaçon à vingt mètres. » Il marqua une pause. « Et la seule qui a vu ce poinçon avant aujourd'hui. »
Le silence s'étira comme un fil d'or. Camille sentit son pouls s'accélérer. Ce poinçon — l'abeille, le F, le 4, le 1, le 8. Fabre & Delmas, 418. Une série limitée. Elle ferma les yeux une seconde et l'image surgit : son père, dans son atelier de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, lui montrant une bague similaire en lui disant « Retiens ce poinçon, Camille. Ceux qui portent ces pierres ne les ont jamais volées. »
Mais si, papa. Ils les ont volées. Et tu ne l'as jamais su.
Elle rouvrit les yeux. « Cette bague a été réalisée en 2009. Une commande spéciale pour une cliente particulière. Le poinçon 418 indique une série de quatre pièces seulement. »
Victor sourit, lentement, comme un homme qui vient de confirmer une hypothèse. « Et vous connaissez le nom de cette cliente. »
Camille ne répondit pas. Elle saisit la bague à nouveau, la fit glisser sur l'extrémité de son index — trop petite — puis la reposa. Sa main tremblait légèrement. Elle la cacha en croisant les bras.
« Pourquoi cette bague ? Pourquoi la complice l'a-t-elle vendue au lieu de la garder ? »
« Parce qu'elle savait qu'elle était compromise. » Victor se leva et marcha vers la fenêtre. « Les diamants bleus de cette qualité sont rares. Une fois que tu en portes un à Monaco, tout le monde se souvient de ton visage. Elle devait disparaître. Et la seule façon de disparaître, c'est de se débarrasser de ce qui t'a rendue visible. »
Camille regarda la bague. Quelque chose clochait. Quelque chose dans la logique de Victor ressemblait un peu trop à une démonstration préparée, à un tour de passe-passe élégant. Il voulait qu'elle voie ce poinçon. Il voulait qu'elle se souvienne. Mais pourquoi ?
Elle fit ce qu'elle faisait toujours en présence de Victor Devereux : elle chercha ce qu'il essayait de dissimuler derrière ce qu'il voulait qu'elle voie.
« Le commanditaire, » dit-elle soudain. « Vous avez dit que la complice travaillait pour le commanditaire. Pas pour le voleur. »
Victor se retourna. Un quart de seconde, il fut surpris. Puis le masque retomba.
« Le voleur n'a jamais vu le commanditaire. La complice était l'intermédiaire. Elle a coordonné la substitution, la livraison, le paiement. C'est elle qui détient les clés. » Il marqua une pause. « Et c'est elle qui m'a donné cette bague en échange de son passage en toute sécurité. »
Camille saisit l'écrin et le referma d'un geste sec. Elle le glissa dans son sac sans y être invitée.
« Vous vous trompez, » dit-elle. « Vous pensez que je vais vous aider à récupérer votre commission. Mais ce que je veux, c'est le collier. Le vrai. Et cette bague me dit que la complice est une femme qui a déjà travaillé à Anvers. Dans le quartier des diamantaires. Une femme qui connaît les poinçons. »
Victor haussa un sourcil. « Vous venez de me donner toute une histoire à partir d'un chaton gravé. »
« Et vous, vous venez de me donner une histoire à partir d'un écrin de velours. » Camille se dirigea vers la porte. Elle s'arrêta, la main sur la poignée, et se retourna. « La différence, c'est que la mienne est vraie. Vous ne saviez pas que la complice avait travaillé à Anvers. Vous l'avez découvert en la suivant, et vous espérez que je vous donne le nom qu'elle n'a pas voulu vous donner. »
Victor ne nia pas. Il ne confirma pas non plus. Il se contenta de la regarder, les mains dans les poches, avec cet air d'admiration involontaire qu'il avait toujours eu quand elle le surprenait.
« Prenez la bague, » dit-il doucement. « Elle vous sera utile. Nous nous reparlerons quand vous aurez compris ce que signifie réellement ce poinçon. »
Camille ouvrit la porte. « Je l'ai déjà compris. »
Elle mentait. Elle ne l'avait pas compris. Mais elle savait une chose : le poinçon Fabre & Delmas 418 avait été apposé sur une pièce de la collection privée de sa propre famille. La bague que son père avait montrée à Camille, un été lointain dans son atelier, était identique à celle qu'elle venait de glisser dans son sac.
Ce qui signifiait que le complice du voleur du Cœur de Neptune détenait une pièce de l'héritage des Laurent.
Et que Camille, sans le vouloir, venait de mettre le doigt sur un secret que son père avait emporté dans sa tombe.
Dans le couloir, elle s'arrêta devant l'ascenseur. Elle sortit la bague de son sac, la tint à la lumière du plafonnier. L'abeille, le F, le 4, le 1, le 8. Elle la retourna, chercha une marque secondaire, une trace plus récente. Et là, sur le côté du chaton, presque invisible à l'œil nu, elle trouva une micro-gravure : deux initiales entrelacées dans un style cursif qu'elle reconnaissait entre toutes.
C. L.
Camille Laurent.
La bague de sa mère.