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Le Mirage de Monaco

Lire le chapitre 5: A Trail of Lies

La zone portuaire de Fontvieille sentait le diesel et le sel. Camille suivait Victor à travers un dédale de hangars aux façades de tôle ondulée, son talon s’enfonçant dans un caniveau graisseux. L’adresse griffonnée sur son carnet — qu’il lui avait tendue sans un mot après le petit-déjeuner, comme si la nuit n’avait pas existé — menait à un bâtiment sans enseigne, coincé entre un transitaire et un entrepôt de l’OCP.

« Par ici », dit Victor en bifurquant derrière une grille entrouverte.

Elle s’arrêta. « Tu es sûr qu’il est sage d’entrer par-devant ? »

Il se retourna, un sourire en coin. « Sage ? Depuis quand on fait dans le sage, Camille ? »

Elle ne releva pas. Le souvenir de sa mère brûlait dans la poche de sa veste — la bague pesait contre sa poitrine comme une accusation. Victor ne savait pas pour l’initiale gravée. Elle ne lui dirait pas. Pas encore.

L’atelier s’ouvrait sur une salle unique, baignée d’une lumière crue de néon. Des établis s’alignaient contre les murs, chargés de loupes binoculaires, de chalumeaux miniatures, de plateaux de pierres brutes. Au fond, un homme en blouse grise leva la tête. Il était massif, le visage buriné, la moustache poivre et sel taillée au cordeau.

Il reconnut Victor avant que Camille eût fini de pousser la porte.

« Toi. »

Sa voix roula dans l’atelier comme un coup de bombe aérosol. Il posa son outil, lentement, et le silence se fit — un de ces silences que Camille connaissait des salles de vente, où chaque seconde compte avant que le marteau ne tombe.

« Ravello, commença Victor, les mains ouvertes, écoute-moi deux minutes. »

L’homme — Ravello, donc — contourna l’établi. Ses mains étaient des battoirs d’artisan, calleuses, avec des cicatrices blanches en travers des phalanges. « Deux minutes ? Il y a deux ans, tu m’as laissé avec une dizaine de cadres en bronze doré que tu m’avais garantis authentiques. “Trouvés dans la cave d’un noble autrichien”, hein ? C’est du zamak, Devereux. Tu me dois deux cent mille euros. »

Camille tourna la tête vers Victor. Il encaissa sans broncher, mais elle vit son poing se fermer le long de sa couture de pantalon.

« Je te paierai. Mais d’abord, j’ai besoin de voir l’atelier d’en bas. »

Ravello cracha dans une bassine de solvant. « L’atelier d’en bas est fermé depuis un mois. Tu me prends pour qui ? »

« Un homme que je peux recommander auprès d’Antonio Varlamov pour un contrat de trois cents pièces. Varlamov fournit les palaces d’Abu Dhabi, tu le sais. Ils ont cassé leur contrat avec Castiglione après la dernière livraison. »

Le nom tomba comme une pièce d’or sur une table de jeu. Ravello plissa les yeux, soupèse la promesse. « Varlamov ne fait affaire qu’avec des gens qu’il connaît. Tu le connais, toi ? »

« De Las Vegas. On a partagé une table de baccara durant trois nuits. Il m’a dit qu’il cherchait un atelier pouvant reproduire en série des pièces du dix-huitième. Des copies, légalement documentées. Ton savoir-faire… »

Ravello hocha lentement la tête. Il croisa les bras ; les muscles de ses avant-bras se contractèrent. « Montre-lui le sous-sol, dit-il à un jeune apprenti qui n’avait pas prononcé un mot depuis leur arrivée. Et s’il touche à un seul plateau, tu lui casses les deux mains. »

L’escalier était étroit, caverneux, une rampe en fer forgé rouillé. L’apprenti les descendit sans un regard, ouvrit une porte blindée d’un code, et les laissa face à une salle basse de plafond éclairée par des lampes d’archéologue.

Camille retint un souffle.

« C’est ici qu’ils l’ont réalisée », murmura-t-elle.

Des moules en silicone gisaient sur une table d’acier, encore souples, avec des traces de poussière dorée dans les cavités. Elle reconnut la forme longiligne du Cœur de Neptune, le pendentif central, la double courbe du serti qui lui rappelait les croquis de son père. Le faux avait été coulé ici — et coulé bien, si bien que même elle avait dû examiner sous grossissement avant de comprendre.

Elle sortit une loupe de sa poche intérieure, se pencha sur un moule de la pièce terminale, celle où se logeait le diamant bleu. Le ventre du moule portait une fine rayure verticale — un défaut de polissage du modèle maître. Elle se redressa, la mâchoire contractée.

« Ils se sont servis de la vraie pièce comme modèle. Pas d’un rendering. La rayure du moule correspond au défaut naturel du montage d’origine. » Elle passa un doigt dessus, presque avec respect. « Quelqu’un a eu accès à l’original avant le vol.

Victor s’approcha, fit jouer une lampe au-dessus de la table. Il ne regardait pas les moules ; il regardait une feuille punaisée sur un panneau de liège, à demi dissimulée sous une facture.

Il l’arracha. « Regarde. »

C’était un planning de livraison, du papier thermique d’imprimante, avec des cases cochées au feutre noir. Château de la Chèvre d’Or, Grasse. Villa des Rubis, Cap d’Antibes. Hôtel du Président, Cannes. Une autre ligne plus bas : *Étui à bijoux — livraison à Marseille, Vieux-Port, puis transit Fret Sud.* Les dates étaient récentes — la semaine qui venait de s’écouler. En marge, une annotation de la même écriture serrée que sur le dossier Vasseur : *Prêt pour opération. Signé : la femme dans l’ombre.*

« “La femme dans l’ombre” », lut Victor à voix haute. Il leva les yeux vers Camille. « Ça te dit quelque chose ? »

Elle ne répondit pas. La bague dans sa poche semblait plus lourde encore.

Un bruit derrière eux. Ravello était apparu en haut de l’escalier, les bras croisés, sa silhouette bloquant presque toute la lumière. « Je crois que tu m’as menti, Devereux. Varlamov a appelé il y a dix minutes. Il n’a aucun contrat pour toi. » Sa voix était basse, presque douce, comme un coup qu’on prépare. « J’ai deux hommes qui ferment la grille. Vous ne sortirez pas d’ici avant de m’avoir dit qui vous a envoyés. »

Victor regarda Camille. Il n’y avait pas de panique dans son regard — mais quelque chose qu’elle n’avait jamais vu chez lui : de la peur, malgré tout. Il la prit par le bras, doucement, d’un geste qui pouvait passer pour de la protection. Elle connaissait ce geste aussi — c’était le même qu’il avait eu, des années plus tôt, avant de l’entraîner dans sa chute.

« Il y a une issue par les gaines techniques, souffla-t-il à son oreille. Je les connais. Ils n’arriveront pas avant que je t’aie sortie. »

« Et après ? »

« Après », dit-il en esquissant ce sourire qui ne le quittait jamais, même au bord du gouffre, « on aura cette conversation que tu cherches depuis deux jours : qui est cette femme dans l’ombre — et quel rapport elle a avec ta mère. »

Camille sentit le sol se dérober sous elle. Il savait. Il savait depuis le début, pour l’initiale, pour la bague, pour tout. Et il l’avait laissée croire qu’elle menait la danse.

Le bruit des pas dans l’escalier se rapprochait.