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Le Nœud Coulant Doré

Lire le chapitre 1: Gold in the Blood

La poussière dorée collait à la peau comme une seconde couche de crasse. Eli Stone s'arrêta au sommet de la colline, son mulet soufflant derrière lui, et regarda la vallée en contrebas. Goldvein. Cela faisait dix-sept ans. Dix-sept ans qu'il avait fui cet endroit en rampant, la peur au ventre et le sang d'un ami sur les mains.

La ville avait prospéré, c'était peu dire. Là où il n'y avait que des tentes et des cabanes de fortune, s'élevaient maintenant des bâtisses de deux étages en bois peint. Un clocher d'église pointait vers un ciel lavande du crépuscule. Des lumières jaunes s'allumaient une à une aux fenêtres des saloons. Et au bout de la rue principale, une banque en briques rouges, sale et fière comme un roi de pacotille.

Eli tira sur les rênes du mulet et descendit la pente douce. Sa barbe grisonnante, son manteau usé et son visage creusé faisaient de lui un homme invisible parmi tant d'autres. C'était exactement ce qu'il voulait.

La rue principale grouillait de monde. Des mineurs titubaient hors des saloons, des marchands hurlaient leurs prix au bord des trottoirs en planches. Une diligence passa en soulevant un nuage ocre qui retomba sur les chapeaux et les épaules. Eli guida sa monture le long des écuries, cherchant une auberge discrète.

— Hé, vieux ! T'as de la poussière à vendre ?

Un garçon d'écurie d'une quinzaine d'années trottinait à côté de lui, les yeux brillants d'espoir.

— Juste un coin pour dormir, dit Eli en descendant de selle. Et de l'eau pour ma bête.

Le garçon prit le mulet et indiqua l'auberge du doigt. Eli jeta un regard sur la façade peinte en bleu délavé, les silhouettes qui se découpaient derrière les fenêtres du saloon adjacent. Il pouvait entendre les rires, le tintement des verres, le piano calamiteux. L'odeur du whisky et du tabac chaud lui rappela des nuits plus jeunes, plus stupides.

Il poussa la porte du saloon, et l'air tiède le frappa comme une gifle.

La salle était pleine à craquer. Des hommes en chemises boueuses s'agglutinaient au comptoir, d'autres jouaient aux cartes autour de tables basses. La fumée montait en volutes paresseuses vers le plafond en faux stuc. Eli se glissa jusqu'au comptoir, commanda un verre de rye et le but d'un trait. Il en commanda un deuxième, celui-ci à siroter lentement.

C'est là qu'il le vit.

Au fond de la salle, près du feu, un homme trônait dans un fauteuil en cuir comme un roi sur son trône. Calvin Cross. Vingt ans de plus, une barbe taillée au cordeau, un costume en laine fine et une montre en or qui jetait des éclats à chaque mouvement du poignet. Il riait, la tête renversée, un cigare planté entre ses dents blanches. Deux gardes du corps se tenaient derrière son fauteuil, les mains croisées devant eux.

Eli sentit son cœur se serrer comme un poing. Dix-sept ans. Dix-sept ans à traverser des déserts, à creuser des trous, à fuir des fantômes. Et cet homme était resté là, dans la chaleur, à prospérer sur des tombes.

Les doigts d'Eli se refermèrent sur son verre. Il voulut détourner le regard, mais ne le put pas. Calvin Cross racontait une histoire, accompagnant ses paroles de gestes amples. Le cercle d'hommes autour de lui riait à chaque fin de phrase, comme un chœur bien dressé.

C'est alors que la porte s'ouvrit avec violence.

Un homme entra, poussé, les mains liées dans le dos. Deux adjoints le tenaient par les épaules. Il était en sang, sa chemise déchirée, une balafre fraîche sur la joue. Derrière eux, un colosse à l'étoile de shérif cirée fermait la marche, une matraque en chêne suspendue à sa ceinture.

— Par ici, dit le shérif d'une voix de gravier.

Il poussa le prisonnier devant Calvin Cross. Le brouhaha de la salle tomba d'un cran. Les hommes se tournèrent, moitié par curiosité, moitié par instinct de survie.

Calvin Cross ne se leva pas. Il écrasa son cigare dans un cendrier de porcelaine avec une lenteur calculée. Puis il leva les yeux sur le prisonnier, un sourire mince aux lèvres.

— Tonni Wheeler, dit-il en détachant chaque syllabe. On m'a dit que tu avais découvert une veine au nord du vieux claim.

Le prisonnier cracha par terre, un filet de salive teinté de sang.

— C'est ma concession, Cross. Tu le sais.

— Ta concession ? Calvin se pencha en avant, les mains sur les accoudoirs en velours. Ta concession était enregistrée au nom de John Hargreaves, qui est mort il y a trois mois. Tuberculose, m'a-t-on dit. Jamais d'héritier. Alors, par droit de rachat, cette terre appartient à la banque. Et la banque, c'est moi.

Le mineur — Wheeler — se débattit contre les adjoints.

— J'ai creusé ce trou moi-même. Je l'ai payé, mon permis. Tu fais ça à tous les petits gars, Cross. Tu les bouffes un à un jusqu'à ce qu'il ne reste plus que des coquilles.

Calvin Cross riait maintenant, doucement, comme une porte qui grince.

— Tu vois tous ces hommes ? dit-il en désignant la salle d'un geste vague. Ils travaillent pour moi. Ils mangent chez moi. Ils dorment sous mon toit. Et pour ça, ils me versent une partie de leur poussière. C'est ça, la vie en société, Wheeler. Toi, tu voulais garder tout pour toi. C'est mal élevé. Le shérif ?

L'homme à l'étoile s'avança d'un pas. Ses yeux étaient morts, comme ceux d'un mastiff bien dressé.

— Oui, monsieur Cross.

— Wheeler a violé la propriété privée. Il faut que tout le monde comprenne ce que ça coûte, une violation de propriété privée.

Le shérif hocha la tête et attrapa le mineur par la crinière, le forçant à se courber. Il leva sa matraque, la fit descendre. Le bruit sourd, humide, se répercuta dans la salle silencieuse. Wheeler gémit, s'effondra à genoux.

Eli regarda. Il ne put pas détourner le regard.

C'était le même geste. Exactement le même. Calvin Cross, dix-sept ans plus tôt, donnant un ordre calmement pendant que des hommes rouaient un autre de coups. Les cris de Samuel, les supplications de Deke. Et lui, Eli, agenouillé derrière un rocher, les mains tremblantes sur le fusil qu'il ne levait jamais.

Il sentit ses propres poings se serrer contre ses cuisses. Les jointures blanchirent sur le bois du comptoir.

Le shérif frappa encore. Encore. Wheeler ne criait plus. Sa tête rebondissait mollement à chaque impact, comme un pantin désarticulé. La matraque s'arrêta enfin. Le shérif jeta un regard à Calvin, qui leva la main mollement.

— Assez. Emmène-le à la prison. Il se fera une idée en séchant.

Les adjoints relevèrent Wheeler, le traînèrent dehors. La porte se referma sur un silence lourd, puis le brouhaha reprit, comme une vague qui recouvre une pierre jetée dans l'eau. Quelques rires nerveux. Quelques verres levés à la santé de Mr Cross, qui acceptait les hommages avec la nonchalance d'un homme habitué à ce que le monde tourne autour de lui.

Eli vida son verre d'une seule gorgée. Le rye brûla sa gorge, mais il ne sentit pas la brûlure. Il ne sentait que la vieille rage, celle qu'il avait enterrée sous des années de poussière et de fuite.

Calvin Cross tourna la tête, comme s'il avait flairé quelque chose. Ses yeux balayèrent la salle, tombèrent un instant sur Eli. Un instant seulement. Il ne le reconnut pas. Pourquoi l'aurait-il reconnu ? Eli Stone n'était plus que l'ombre d'un homme, un fantôme en haillons dans une mer de vivants.

Mais Eli, lui, reconnaissait.

Il posa une pièce sur le comptoir et sortit par la porte de derrière. La nuit tombait sur Goldvein, allumant des étoiles dans un ciel encore trop clair à l'ouest. Il s'appuya contre le mur en bois rugueux, respira profondément l'air chargé de fumée et de poussière.

Le shérif. Le colosse. Les adjoints. La banque. La veuve et l'orphelin. Tout cela était calvin Cross.

Et Calvin Cross était toujours ici.

Eli regarda ses mains. Les mains qui n'avaient pas levé le fusil. Les mains qui avaient laissé Samuel et Deke mourir seuls, au bord d'une rivière qui charriait de l'or comme d'autres charrient des ordures. Il les serra de nouveau, sentit les tendons craquer sous la peau tannée.

Une voix grave murmura quelque part dans sa tête. La voix de Deke, peut-être. Ou la sienne — à force, il n'était plus sûr.

*Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant que tu l'as trouvé ?*

Eli détacha le regard de ses mains et le tourna vers la colline, vers les vieilles concessions abandonnées au-delà de la ville. Vers le trou où tout avait commencé.

Il savait ce qu'il devait faire d'abord. Retourner voir la tombe qu'il n'avait jamais osé visiter.