Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 26: Undertown
La fumée le suivait dans le tunnel, des volutes grises rampant le long des parois de terre comme des doigts curieux. Eli pressa la main contre son épaule, sentant le sang tiède suinter entre ses doigts, et écouta. Les pas de Calvin résonnaient quelque part devant lui, un écho irrégulier qui rebondissait contre les poutres mal équarries.
Il s'enfonça dans l'obscurité, la lanterne qu'il avait arrachée d'un crochet du corridor oscillant dans sa main gauche. Son pistolet, chargé, pesait dans sa droite. Chaque respiration lui coûtait, chaque inspiration tirant sur la plaie que la balle de Hendricks avait laissée.
Le tunnel bifurqua. À gauche, l'air sentait le bois pourri et l'humidité. À droite, un courant d'air plus frais, presque imperceptible, portait une odeur de terre et de métal. Eli choisit la droite, pressentant que Calvin cherchait la sortie, pas un cul-de-sac.
Un grincement. Puis un craquement sec, violent, qui fit trembler le sol sous ses bottes.
Eli jeta son corps de côté une seconde avant que la poutre ne cède. Une avalanche de terre et de gravats s'effondra à l'endroit exact où il se tenait, bloquant la moitié du passage. La poussière l'aveugla, lui brûlant la gorge. Il cracha, recula, et vit la silhouette de Calvin à l'autre bout du tunnel, une lanterne à la main, un levier de fer encore dans l'autre.
— T'es tenace, Stone, cria Calvin. Mais t'as pas compris. Ce trou, c'est chez moi. Je l'ai creusé de mes mains pendant que toi et John vous pelotonniez au camp.
Eli ne répondit pas. Il chercha des yeux un passage. La poutre brisée avait laissé un espace étroit entre la terre affaissée et le plafond — assez pour un homme maigre, pas pour un homme blessé.
Calvin disparut dans la pénombre, sa lanterne dansant comme un feu follet.
Eli s'accroupit, jaugea l'ouverture. Sa poitrine lui criait de ne pas tenter le passage, mais le temps n'était pas son allié. Il inspira profondément, serra les dents, et rampa. Le gravier mordit ses avant-bras. Sa blessure se rouvrit, la douleur lancinante remontant jusqu'à sa nuque. Il suffoquait, la terre lui comprimant les côtes, et pendant un instant, une pensée froide lui traversa l'esprit : c'est peut-être assez. Peut-être que je peux laisser tomber.
Il se souvint soudain du visage de John — de ses yeux écarquillés cette nuit-là, de sa bouche ouverte sur un cri qu'Eli n'avait jamais entendu parce qu'il fuyait déjà, chargé d'or volé.
Il se poussa, s'arracha au tunnel, et retomba de l'autre côté dans un bruit sourd. La douleur le plia en deux, mais il était passé.
Il se releva lentement, les jambes tremblantes. Devant lui, le tunnel s'élargissait, et quelque chose changea. Les parois n'étaient plus de la terre compactée mais de la roche brute, veinée de quartz, et l'air devint plus dense, plus minéral. Des traverses de bois grossières soutenaient le plafond, et des fragments de minerai brillaient faiblement dans la lumière de sa lanterne.
Il était sous la ville. Dans les veines que la fièvre de l'or avait creusées vingt ans plus tôt.
Des gravats jonchaient le sol, des outils rouillés, des restes de cordes, une roue de brouette cassée. Des marques de pioche striaient les murs — des traces anciennes, usées par le temps, mais encore visibles. Eli ralentit malgré lui, son regard accroché à une inscription gravée dans le bois d'une traverse.
Trois noms. À peine lisibles, mais il les connaissait par cœur.
Ehud « Eli » Stone. John « Buck » Merriweather. Calvin Cross.
Le jour où ils avaient planté le premier poteau. Le jour où ils avaient promis de se partager tout ce que la montagne voudrait bien leur donner.
— Quatorze ans, dit une voix devant lui.
Eli leva les yeux. Calvin se tenait au centre de la chambre — l'ancienne chambre, l'originale, celle qu'ils avaient creusée pendant des semaines avant que la veine ne s'ouvre sous leurs pioches. La voûte s'élevait à cinq ou six mètres, et des traces de filons épuisés couraient le long des parois comme des cicatrices. Des restes de camp — un poêle rouillé, des couvertures en lambeaux, une gamelle cabossée — traînaient encore là où les trois hommes les avaient laissés.
Quatorze ans. Ils avaient laissé ce camp en pleine nuit, après la frappe qui avait changé leur vie. Eli n'y était jamais revenu.
— Tu te souviens de cette nuit-là ? demanda Calvin, la lanterne posée à ses pieds. La nuit où la veine a cédé.
Eli s'avança, le pistolet levé. Calvin ne bougea pas, son bras blessé pendant le long de son corps, la main droite vide.
— Je me souviens de la nuit où tu as tué John, répondit Eli d'une voix rauque.
— John t'avait dit de te méfier de moi. Tu te rappelles ? Il te l'avait dit la première semaine. « Calvin, il est trop avide, Calvin, il regarde ta part comme un renard regarde une poule. » Mais tu n'as jamais écouté. Tu préférais la facilité. Les cartes. Les histoires. Tu laissais tout le travail à John et tu prenais ta part sans jamais poser de questions.
— Toi aussi, tu as pris ta part.
— J'ai creusé ma part. L'argent, la construction, les alliances, les mines — c'est moi qui ai bâti tout ça, Stone. Et toi ? Toi t'as fui. Avec une bourse pleine d'or volé.
Eli serra la crosse du pistolet, les jointures blanchies.
— J'ai pris ce qui était à moi. Cette poussière, elle venait de ma part de la veine. John me l'avait dit, ce jour-là. « Prends ta part, Eli, va te refaire une vie ailleurs. »
Calvin éclata d'un rire amer qui rebondit contre la roche.
— C'est ça que John t'a dit ? Vraiment ?
L'espace d'un instant, le temps vacilla. Eli sentit sa main trembler.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— John n'a jamais dit ça. Tu le sais. Tu l'as entendu te dire autre chose, cette nuit-là. Tu l'as entendu dire : « Eli, il faut qu'on en parle. J'ai fait une erreur. Une erreur grave. Les comptes de la concession — j'ai pris trop. J'ai triché. Toi et moi, on a pris trop. »
La lampe d'Eli trembla, projetant des ombres dansantes.
— Tais-toi.
— Il voulait se rendre. Il avait dressé la liste de tout ce qu'il avait détourné. Il avait décidé d'aller voir le commissaire des mines, le lendemain matin, de rapporter tout ce qu'on avait pris sans le déclarer. Tu te souviens de ce qu'il tenait dans sa main quand tu es parti ? Cette feuille de papier ?
Eli recula d'un pas. Son esprit se déchirait sous le poids du souvenir. Une silhouette, un éclat de voix, du papier froissé dans des doigts tachés de terre.
— Il allait se livrer, Eli. Et te livrer aussi. C'est pour ça que tu as tiré.
— Non. C'est toi qui as tiré. Tu l'as tué, Calvin. Tu me l'as dit toi-même, dans la maison. Tu as avoué.
— J'ai dit que j'avais tué John. J'ai jamais dit quand.
Le silence retomba. Eli sentit le sol se dérober sous ses bottes, non pas physiquement, mais d'une manière que son corps entier reconnaissait comme une chute.
Il revit la scène avec une précision soudaine : le camp, la lanterne de John posée sur le tonneau, le papier déplié dans ses mains — non pas l'or qu'Eli avait volé, mais une confession. Et derrière John, dans les ombres, l'ombre d'un autre homme. Calvin. L'arme. L'éclair. Le corps de John qui s'effondrait.
Et Eli fuyant, la bourse lourde contre sa cuisse, persuadé d'avoir emporté la seule chose qu'il pouvait encore sauver.
La vérité, froide et claire, s'abattit sur lui comme une pelletée de terre sur un cercueil.
Calvin n'était pas le seul meurtrier.
— Tu as tiré sur John par surprise, reprit Calvin, la voix plus douce, presque compatissante. Par envie, par peur. Tu l'as vu avec son papier. Tu as paniqué. Mais tu m'as donné l'occasion, Stone. Ton coup d'œil vers la poussière, ta main qui s'emparait de la bourse — tu as mordu à l'hameçon si vite que j'ai pas même eu à te pousser. Tu as pris la fuite. Tu étais le coupable idéal.
Eli leva le pistolet, visant le front de Calvin à travers l'air chargé de poussière de quartz.
— T'es en train de me dire que John allait se dénoncer. Pour moi.
Calvin écarta les bras, comme un prêtre en pleine bénédiction.
— John t'aimait, Eli. Il te l'a dit, cette nuit-là. Je l'ai entendu : « J'ai tout écrit. J'assume. Mais toi, tu t'en vas. Prends tout ce que tu veux, va-t'en, refais ta vie. Pas question que tu portes ça avec moi. » Et puis, il a tourné le dos pour te laisser partir.
Eli entendit enfin les mots qu'il avait fui pendant quatorze ans. Les mots qu'il n'avait jamais laissé la mémoire lui restituer.
— Et toi, t'as tiré sur ton propre frère de sang. Par derrière.
Calvin sourit, une expression lente et fendue dans la lumière jaune.
— John était le frein. Toi, t'étais l'occasion.
Le pistolet d'Eli trembla. Son doigt caressa la détente.
— T'avais pensé à tout, dit-il dans un souffle.
— J'avais pensé à tout sauf à toi qui reviendrais, reconnut Calvin en hochant la tête vers le plafond. J'ai vu la banque — les fonds du gouverneur, les documents, les sceaux, tout est déjà parti en amont. La rumeur de ton arrivée circulait depuis des jours. Le feu de joie de Dorothea, la défection de mes hommes, les témoins de la ville… rien de tout ça, j'aurais pu le contrôler. Mais l'argent, Stone. L'argent, c'était déjà fait.
La révélation frappa Eli comme une nouvelle balle dans la même épaule.
— Tu avais déjà déplacé les fonds.
— Le territoire sait où je suis. La banque de Millerton. Les comptes au nom de mes frères. Le gouverneur, calmé. Même si tu avais déposé tes copies, je serais parti dans deux heures de toute façon. Je t'avais laissé ma femme et mon mensonge pour occuper. Pour gagner le temps de mes frères.
Un bruit derrière Eli, des pas étouffés qui résonnèrent le long du tunnel. Il se retourna à demi, le pistolet toujours sur Calvin, et vit deux silhouettes émerger de l'obscurité adossée à la roche.
Les frères Cross, armes dégainées. Dans le dos d'Eli. Dans son coin, dos à sa propre vérité, la sortie bouchée, tendit-il soudain que toute la ville au-dessus de lui, entièrement acquise à sa cause, comprenait déjà qu'il ne remonterait jamais de l'Undertown.
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