Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 25: The Knife's Edge
La fumée remplissait le couloir du sous-sol, âcre et brûlante, quand Eli atteignit l’embrasure de la porte. Calvin était déjà à l’autre bout, sa silhouette chancelante découpée par la lueur vacillante d’une lampe Tempête qu’il tenait d’une main tremblante. Dorothea gisait contre le mur, une main pressée sur son épaule blessée, son visage pâle comme de la cire dans la pénombre.
— Reste où tu es, Stone, dit Calvin, sa voix rauque.
Eli n’avait pas l’intention de lui obéir. Il fit un pas dans la pièce, le plancher craquant sous ses bottes. La pièce était petite, encombrée de caisses vides et d’outils rouillés. Le tombeau d’un homme, pensa-t-il, et peut-être le sien.
— Tu as déjà gagné, Calvin. Toute la ville est dehors. Tes hommes sont partis. La banque est fermée. Tu n’as plus rien.
Calvin ricana, un son sec et cassé.
— J’ai encore ma vie, Eli. Et j’ai encore l’or que John a trouvé. L’or que tu aurais dû partager, si tu avais eu le cran de rester.
Eli avança encore. Calvin recula d’un pas, la lampe dansant entre eux.
— John est mort, dit Eli. Et toi, tu vas payer pour ça.
— Payer ? Avec quoi ? Tu n’as rien, Eli. Jamais eu rien. Tu as fui ce camp avec la queue entre les jambes, laissant John et moi dans la poussière. Tu as laissé l’or ici. Tu as laissé tout ici.
Eli sentit la colère monter, chaude et familière, dans sa poitrine. Mais il la tint en laisse. Il était trop près. Encore quelques pas et il pourrait atteindre Calvin.
— J’ai laissé un homme que je croyais mon ami, dit-il. Et tu l’as tué pour une poignée de pépites.
Calvin sourit, et Eli vit la folie dans ses yeux, cette lueur d’homme qui se sait pris au piège.
— Une poignée ? Mon Dieu, Eli. Tu n’as jamais compris. Ce n’était pas une poignée. C’était un filon. Le plus riche que la Californie ait jamais vu.
Il baissa la lampe, et Eli vit alors ce qu’il n’avait pas remarqué : à ses pieds, une trappe dans le sol, à moitié ouverte. Et dans la faible lueur, une corde menant vers le noir.
— John l’a trouvé le troisième jour, poursuivit Calvin. On avait creusé un puits d’essai, tu te souviens ? Tu étais parti chercher du bois pour le moulin. John a crié. Il a crié comme un homme qui venait de voir Dieu.
Eli se souvint du cri. Il avait traversé le camp, ce matin-là, un sac de bois sur l’épaule, et il avait entendu la voix de John monter depuis le fond du puits. Il avait couru. Il avait couru si vite qu’il avait laissé tomber le bois.
Quand il était arrivé, Calvin se tenait au bord du puits, le visage livide, les mains vides.
— Il est tombé, avait dit Calvin. Il a glissé, Eli. Je n’ai rien pu faire.
Eli n’avait jamais revu le corps. Calvin avait dit que l’éboulement l’avait enseveli, que c’était trop dangereux de descendre, qu’il fallait combler le puits et partir.
Eli avait comblé. Il avait enterré son ami, et il avait enterré une partie de lui-même.
— Tu as menti, dit-il. Pendant vingt ans, tu as menti.
— J’ai prospéré, corrigea Calvin. C’est différent.
Eli tira son couteau de sa ceinture. Calvin vit le geste et recula encore, mais il y avait un mur derrière lui.
— John est là-dessous, dit Eli. Dans ce filon. Et je vais le ramener à la surface. Même si je dois te porter pour y arriver.
La main de Calvin trembla, et la lampe projeta des ombres folles sur les murs.
— Tu ne trouveras jamais l’entrée, dit-il. Elle est scellée. J’ai fait murer le puits l’année suivante. Personne ne sait où il est.
— Tu sais, toi.
Le silence entre eux n’était rempli que par le craquement du feu qui se propageait au-dessus. Dorothea bougea, tentant de se redresser, et Calvin tourna la tête une fraction de seconde.
Eli bondit.
Il traversa la distance en trois enjambées, son couteau tendu devant lui. Calvin leva la lampe pour se protéger, et Eli la frappa de l’épaule, la faisant voler contre le mur où elle s’éteignit dans un grésillement. L’obscurité les engloutit un instant, puis la lueur du couloir en feu filtra par la porte, teintant tout d’un orange maladif.
Ils se battirent dans la pénombre. Eli sentit les mains de Calvin se refermer sur son avant-bras, tentant de dévier le couteau. Ils tournoyèrent, leurs bottes glissant sur les planches poussiéreuses. Dorothea cria quelque chose, mais le bruit de leur lutte couvrit ses paroles.
Eli poussa Calvin contre le mur, et le corps de l’autre homme s’affaissa avec un bruit sourd. Il leva son couteau pour l’enfoncer, mais Calvin, dans un geste désespéré, envoya sa jambe dans le genou d’Eli. Celui-ci trébucha et son couteau entailla l’air, ratant de peu la gorge de Calvin mais s’enfonçant dans son avant-bras au lieu de cela.
Calvin hurla, une note aiguë et presque animale. Son bras ensanglanté penda contre son flanc, et il recula, se tenant le poignet, le sang coulant entre ses doigts.
— Laisse-moi partir, Eli. Je te donnerai tout. L’or. La maison. La banque. Tout.
Eli se releva lentement, le couteau rouge à la main.
— Je ne veux pas de tout ça. Je veux ce que j’étais censé avoir. Une chance de dire adieu à mon ami.
Les yeux de Calvin passèrent d’Eli à Dorothea, puis au plafond d’où la fumée commençait à s’infiltrer. Quelque chose changea dans son visage. La peur disparut, remplacée par une détermination froide.
— Alors viens, dit-il.
Il plongea sa main valide dans sa poche et en tira une petite clé de fer. Il se pencha si vite qu’Eli n’eut pas le temps de réagir et déverrouilla une plaque dans le mur derrière lui. Elle pivota silencieusement, révélant un passage sombre qui sentait la terre humide et le moisi.
Calvin disparut dans l’ouverture.
Eli bondit, mais la plaque commençait déjà à se refermer. Il bloqua le panneau de son épaule, la douleur de sa blessure lancinant dans tout son bras, et força l’ouverture à rester entrouverte. Il vit Calvin dévaler un escalier en colimaçon taillé dans la roche, une allumette trempée s’enflammant dans sa main. Les pas de l’homme résonnèrent, puis disparurent en bas.
Eli laissa la plaque se refermer derrière lui et se retourna vers Dorothea. Elle s’était levée, appuyée contre le mur, son visage défait par la douleur et l’horreur.
— Eli, souffla-t-elle. Il descend sous la ville. Il y a des tunnels. D’anciens tunnels de mine.
— Je sais.
— Tu ne reviendras peut-être pas.
Il la regarda, et pour la première fois, il vit la femme qu’elle était devenue, celle qui était restée dans cette ville, qui avait tout vu et tout enduré, qui avait tenu la cloche d’argent quand le moment était venu.
— Je reviendrai, dit-il. J’ai une dette à payer.
Elle acquiesça, ses lèvres tremblantes.
— Alors va. Va le chercher.
Il enfonça son couteau dans son fourreau et se tourna vers l’ouverture. L’air qui en remontait était froid et sentait l’humidité ancienne, comme un secret qu’on gardait depuis longtemps. Il commença à descendre.
L’escalier était étroit, taillé dans la roche à un moment où les hommes croyaient que la terre contenait leurs rêves. Eli compta les marches dans sa tête. Vingt-trois, vingt-quatre. Ses mains suivaient la paroi lisse. En bas, une galerie s’ouvrait, assez haute pour se tenir debout, avec des poutres de bois noir au plafond.
Il s’arrêta pour écouter.
Au loin, il entendit des pas. Des pas rapides, qui s’éloignaient vers le cœur de la terre.
Le tunnel bifurquait à gauche et à droite. Les pas venaient de la gauche. Eli hésita une seconde, puis entra dans l’ombre.
La galerie s’enfonçait sous la ville, perpendiculaire aux fondations du manoir. Le sol était de terre battue, parsemé de gravats et d’éclats de quartz. Les murs portaient les marques de pics, de vieilles cicatrices taillées dans la roche par des hommes morts depuis des décennies. Des rats filèrent devant ses pieds.
Il avança d’un pas prudent. La lueur de l’incendie s’était dissipée derrière lui, et l’obscurité devenait totale, à l’exception d’une lueur faible qui dansait au loin, là où Calvin courait.
Eli sortit une allumette de sa poche, l’enflamma d’un geste du pouce, et chercha une lampe sur les rails abandonnés qui couraient le long du mur. Il en trouva une, encore à moitié pleine de pétrole, et l’alluma. La lumière révéla un boyau faiblement soutenu, des dalles éparses sur un sol humide.
Les pas de Calvin résonnaient encore, mais plus faibles, plus lointains.
Eli prit une longue inspiration, sentant l’odeur de la terre ancienne et de sa propre sueur. Sa blessure à l’épaule battait comme un tambour sourd. Il n’avait aucune idée de ce qui l’attendait là-dessous, aucun plan, aucun avantage.
Mais il avait le nom de John gravé dans sa mémoire. Et c’était assez.
Il marcha dans le noir, suivant les échos.
La terre se refermait autour de lui, et il pensa à la trappe au-dessus, à Dorothea qui veillait, aux hommes de Calvin qui erraient encore quelque part dans la ville en flammes. Mais surtout, il pensa au filon, à l’or que John avait trouvé, à la tombe qu’on lui avait volée.
Il n’y avait pas de retour en arrière.
Loin devant, les pas de Calvin devinrent soudain plus rapides, presque paniqués. Eli ralentit un instant, écoutant le bruit du sang dans ses oreilles.
Puis il poursuivit sa descente.
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