Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 36: A Town Unchained
La salle commune de l’auberge sentait la cire d’abeille et le café froid. Eli Stone était assis à une table bancale, les manches de sa chemise roulées jusqu’aux coudes, la plume grattant le papier comme une pioche sur la roche. Devant lui, une douzaine de feuilles couvertes d’une écriture serrée, raturées, recommencées. Le nouveau maire temporaire, un homme du nom de Whittaker qui avait tenu la forge pendant vingt ans sans jamais lever la voix, se tenait debout derrière lui, les mains croisées dans le dos.
« Les clauses de rachat, reprit Eli sans lever les yeux. Elles sont encore trop favorables aux compagnies. Si un mineur creuse pendant trois ans, il doit pouvoir racheter sa parcelle au prix du terrain nu, pas au prix du minerai extrait. »
Whittaker se pencha, les sourcils froncés. « Calvin avait fait signer des contrats à vie. La moitié de la production, plus les frais d’équipement, plus une redevance sur les outils. Les hommes ici ne savent même plus ce qu’ils possèdent, parce qu’ils ne possèdent rien. »
— C’est exactement ce qu’on va changer. » Eli trempa la plume, traça une ligne nette sous un paragraphe. « Chaque claim enregistré appartiendra à celui qui le travaille. Les concessions de la compagnie de Calvin sont nulles et non avenues. Le conseil communal aura le pouvoir de les réviser. »
Un grognement parcourut la salle. Trois mineurs étaient assis près de la cheminée, leurs casquettes à la main. Ils n’osaient pas approcher de la table, comme si Eli et le maire maniaient de la dynamite. En un sens, c’était le cas.
« Et les dettes ? demanda l’un d’eux, un vieil homme nommé Potter qui avait perdu deux doigts dans un éboulement.
— Les dettes contractées sous contrainte sont annulées. » Eli leva les yeux, la plume en suspens. « Le tribunal décidera au cas par cas. Mais un homme qui a creusé pour Calvin pendant cinq ans sans jamais voir la couleur de son salaire ne lui doit rien. C’est Calvin qui lui doit. »
Potter échangea un regard avec ses compagnons. Quelque chose se détendit dans leurs épaules.
Whittaker s’éclaircit la gorge. « Vous devriez signer ce document, Eli. Vous l’avez écrit. »
Eli secoua la tête, reposant la plume. « Je ne compte pas rester. Ce n’est pas ma place. »
— C’est vous qui avez témoigné au procès. C’est vous qui avez dit la vérité sur les contrats, sur les meurtres, sur les terres volées. Les hommes vous écoutent. »
Un silence. Eli regarda ses mains. La peau des jointures était encore rose, là où le médecin avait recousu les plaies de la veille. Il y avait une justice à faire ici, c’est vrai. Mais il y avait aussi une colline effondrée, un objet caché, un rendez-vous avec un condamné.
« Demain soir, dit-il lentement, Calvin doit mourir. Je dois être à la prison avant l’aube. Mais ce matin, je finis d’abord ceci. »
Il reprit la plume, et la salle entière sembla retenir son souffle tandis qu’il écrivait les dernières lignes de la charte. Des mots simples, durs comme le bois de pin. Que la terre appartenait à ceux qui la travaillaient. Que le conseil ne pourrait jamais approuver un contrat qui ne serait pas lu à voix haute, dans la langue de chacun, avant d’être signé. Que la communauté garantirait à tout homme le droit de creuser son propre trou, de garder son propre or, et de revenir le soir dans sa propre maison.
Whittaker signa le premier, d’une main calleuse mais ferme. Puis Potter, qui traça un X tremblant au bas de la page. Puis les deux autres mineurs. Eli ne signa pas. La charte n’avait pas besoin de son nom. Elle avait besoin de leur confiance.
Quand ils eurent tous apposé leur marque, Whittaker roula le parchemin et le noua d’une ficelle de chanvre. Il tendit la main à Eli, qui la serra.
« Il y a du bon travail ici, dit le maire. Si vous changez d’avis… »
— Je saurai trouver la forge. »
La porte de l’auberge s’ouvrit dans un rai de lumière dorée. Dorothea se tenait sur le seuil, la main en visière pour se protéger du soleil déclinant. Elle avait le visage pâle, malgré le hâle des semaines de route, et elle portait son sac de voyage, déjà bouclé, posé à ses pieds.
Eli se leva si brusquement que la chaise grinça. « Tu ne devrais pas porter de poids. Ta blessure… »
— Je ne porte que le nécessaire. » Elle sourit, mais le sourire n’atteignit pas ses yeux. « Tu as fini ? »
Il regarda la table, les feuilles éparses, la plume abandonnée. « Je crois. Oui. »
Il prit son chapeau, traversa la salle, et la rejoignit sur le seuil. La rue était moins hostile qu’à son arrivée. Les rideaux se soulevaient encore aux fenêtres, mais les visages qui apparaissaient étaient curieux, pas menaçants. Un enfant courait après un cerceau entre les roues d’un chariot. Quelqu’un portait du bois de chauffage vers une maison à la porte repeinte.
Le goût d’une ville qui choisit de respirer.
Ils marchèrent jusqu’au bout de la rue principale, là où la route devenait un sentier qui grimpait vers la crête. Dorothea s’arrêta au bord du fossé, regardant le soleil qui descendait derrière les collines. La lumière l’habillait d’or, et la douleur qu’elle cachait semblait presque fondre dans cette clarté.
« J’ai trouvé un chariot de ravitaillement qui part pour Sacramento demain à l’aube, dit-elle sans le regarder. On peut y être dans quatre jours. De là, les vapeurs descendent vers la côte. San Francisco. »
Elle tourna enfin la tête. Ses yeux étaient secs, mais sa voix portait une fatigue que les mots ne pouvaient pas entièrement cacher.
« Je t’ai demandé de venir avec moi, Eli. Je te le demande encore. Loin d’ici. Loin de la terre que tu creuses, loin des morts que tu portes. On pourrait… » Elle hésita. « On pourrait simplement vivre. Ne plus se battre. »
Le vent souffla entre eux, chargé de poussière et d’odeur de pin.
Eli regarda ses mains. Les plaies des menottes étaient encore visibles sur ses poignets. Le poids de la pioche, des nuits sans sommeil, des tombes qu’il avait creusées, tout cela était là, sous la peau.
« Je ne peux pas, Dorothea. »
Elle ferma les yeux une seconde, comme s’il l’avait frappée. Quand elle les rouvrit, elle hocha la tête lentement.
« Parce qu’il y a encore une chose sous cette colline. »
— Parce qu’il y a encore une chose sous cette colline. » Il acquiesça. « Et parce que Calvin a parlé d’une date. Il m’a dit que je ne trouverais pas à temps. Je dois savoir ce que ça veut dire. »
— Tu pourrais laisser cette date passer. Laisser Calvin mourir, laisser la colline s’effondrer encore davantage, laisser le passé s’enterrer tout seul. »
— Je pourrais. » Il la regarda. « Mais je ne le ferai pas. »
Elle resta un long moment silencieuse. Puis elle s’approcha, posa la main sur son avant-bras, là où la peau était chaude et cicatrisée. « Tu sais que ta quête a changé, Eli. Au début, c’était pour John. Pour ses os. Maintenant ils sont enterrés. Tu as fait ton devoir. Il reste cette obsession de l’objet caché. C’est de la curiosité, ou de la culpabilité ? »
La question le frappa de plein fouet.
« Je ne sais pas, avoua-t-il. Peut-être que la différence n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que je ne peux pas tourner le dos maintenant. Si je pars, une partie de moi restera là, sous cette colline, à creuser sans jamais atteindre ce qu’elle cherche. Je ne serais pas un bon compagnon, là-bas, à San Francisco. Je ne serais qu’un homme qui regarde la mer en pensant à la terre. »
Dorothea laissa retomber sa main. Elle ne pleurait pas. Elle n’était pas de celles qui pleurent devant les hommes. Mais elle se détourna vers le soleil, les épaules carrées, et la lumière dessina son profil comme une médaille.
« Alors je partirai seule demain », dit-elle.
Le poids de ces mots tomba entre eux. Eli aurait voulu la retenir. Il aurait voulu être différent. Mais il y avait des choses qui ne se choisissaient pas, seulement des choses qu’on choisissait de porter.
« Je t’écrirai, dit-il. Quand ce sera fini. Je te retrouverai à San Francisco.
— Tu me retrouveras ? » Elle esquissa un sourire triste. « Tu es un mauvais prometteur, Eli Stone. Tu as promis à tes partenaires que tu reviendrais. Tu as promis à Calvin que tu le regarderais mourir. Tu as promis à John que tu le ramènerais chez lui. Tu as tenu tes promesses, mais à quel prix ? »
Il n’avait pas de réponse.
Elle ramassa son sac, le passa sur son épaule, et lui fit face une dernière fois. La clarté dorée du soir accentuait les cernes sous ses yeux, la fragilité de ses épaules. La blessure qu’elle portait au côté n’était pas la seule qu’elle cachait.
« Mon chariot part à l’aube, répéta-t-elle. Si tu changes d’avis, tu sais où me trouver.
— Dorothea… »
— Ne dis pas de mal de la décision que tu prends, Eli. Dis simplement que tu l’as prise. » Elle inclina la tête. « Moi aussi, je prends la mienne. »
Elle tourna les talons et s’éloigna le long de la rue, sa silhouette découpée contre le soleil couchant. Il resta immobile jusqu’à ce qu’elle atteigne l’auberge et disparaisse dans l’embrasure. Le vent souffla, souleva un tourbillon de poussière dorée.
Il restait une nuit. Une dernière nuit avant l’exécution, avant la colline effondrée, avant l’objet que Calvin cachait encore sous une voûte de roche et de bois pourri.
Eli pressa le pas vers la boutique du forgeron pour emprunter une pelle et une lanterne.
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