Le Nœud Coulant Doré
Lire le chapitre 8: The Mayor's Dinner
La pluie menaçait depuis midi, mais elle n’avait pas encore osé tomber. Eli Stone ajusta le col de sa veste empruntée — trop courte aux poignets, trop serrée aux épaules — et gravit les marches de Cross Manor. La bâtisse se dressait comme un défi, blanche et imposante, ses fenêtres éclairées telles des rangées de dents dorées dans la nuit tombante.
Il frappa. Un domestique en gilet ouvrit, le dévisagea avec une méfiance polie.
— Monsieur Stone, pour la réception du maire.
Eli tendit le parchemin roulé. Le domestique l’examina, le déplia, le replia, puis s’effaça d’un geste sec.
— Bienvenue à Cross Manor. Le salon est à gauche.
L’intérieur sentait le cèdre et la cire chaude. Des lustres à gaz jetaient une lumière crue sur les moulures dorées, et Eli nota chaque sortie, chaque recoin, chaque ombre où un homme pouvait s’effacer. Le service — deux portes sous l’escalier, l’une vers les cuisines, l’autre vers la cave. La cave. Il serra la clé dans sa poche.
Le salon bourdonnnait de voix. Une vingtaine de personnes, robes de soie et cols amidonnés, verres levés, rires mécaniques. Eli prit un verre de whisky sur un plateau et s’adossa au mur, observant.
Il repéra d’abord Calvin Cross — impossible de le rater. Il trônait près de la cheminée, plus large qu’autrefois, la barbe taillée court, la bague en or trop grosse pour son doigt. Calvin riait, la tête renversée, frappant l’épaule d’un conseiller municipal avec une familiarité étudiée.
Et puis Eli la vit.
Elle se tenait un peu en retrait, près d’une fenêtre, les mains croisées devant elle comme si elle portait un fardeau invisible. Eleanor. Autrefois Ellie Barrow — autrefois l’épouse de John. Eli l’avait connue brune et rieuse, jupes relevées dans la poussière du camp, distribuant du pain chaud aux hommes épuisés. À présent, elle était pâle, amaigrie, les cheveux tirés en chignon sévère. Ses yeux erraient sur la foule sans s’arrêter.
Une veuve vivante.
Elle leva la tête. Leurs regards se croisèrent.
Eli resta figé. Elle fronça légèrement les sourcils — quelque chose d’inconnu, de familier, sans nom précis. Puis elle détourna les yeux et fit tomber son locket. Le bijou heurta le parquet avec un bruit sec. Elle se baissa vivement, rattrapa le médaillon, et quand elle se redressa, ses doigts tremblaient.
Eli vit la chaîne rompue, et pendant un instant — une fraction de seconde — le locket s’ouvrit sur son pouce. La photo à l’intérieur était petite, abîmée, mais il la reconnut.
John Barrow. Même sourire en coin sous sa moustache poussiéreuse. Même regard franc.
Eli sentit un poids s’installer sous sa poitrine. Ellie referma le médaillon d’un geste brusque, le glissa dans sa poche, et rejoignit un petit groupe de femmes qui l’accueillirent avec des sourires de convention. Elle riait faux. Tout le monde riait faux ici.
— Stone ?
Eli pivota. Calvin Cross se tenait devant lui, verre tendu, sourire commercial.
— Robert Stone, c’est bien ça ? Le nouveau venu de Sacramento. J’ai entendu dire que vous aviez des intérêts dans les concessions au nord.
— Quelques investissements timides.
— Timides. Ce sont les plus malins. Un whisky ?
Il remplit le verre d’Eli sans attendre la réponse, geste large et généreux comme un homme qui a les moyens d’offrir sans compter.
Eli but. Le whisky était bon. Il aurait préféré qu’il soit mauvais.
— Votre maison est impressionnante, dit-il.
— C’est la maison du comté. Le comté le doit à ses pionniers. Vous avez connu la ruée en Californie, monsieur Stone ?
Eli garda son visage neutre.
— J’ai passé un hiver dans le nord, en 51. On y attrapait plus facilement le scorbut que l’or, mais on y apprenait l’humilité.
Calvin rit, contagieux, sincère.
— L’humilité et la méfiance. Deux grandes vertus de l’Ouest. Vous aviez des associés ?
La question tomba comme un couperet. Eli sentit le whisky lui brûler la gorge.
— Certains ne sont pas rentrés.
Le sourire de Calvin se rétracta d’un cran. Il hocha lentement la tête, le regard traversant Eli sans le repérer.
— J’en ai perdu aussi. C’est le prix du pays. On bâtit une ville sur des tombes, on prie pour que le sol tienne.
Eli avait les doigts crispés sur le verre. Un homme pouvait tuer, voler, mutiler, et pourtant prononcer des mots si justes qu’on aurait pu croire à une prière sincère. Calvin Cross vivait avec ses morts comme avec un mobilier élégant, les dépoussiérant avec soin lors des banquets.
— Elijah Stone ? fit une voix nouvelle.
Le maire s’approchait, ruban rouge en sautoir, barbe blanche et liesse forcée.
— Le maire Hendricks, dit Calvin. Vous venez certainement pour sa proposition sur les investissements miniers.
Hendricks lui serra la main avec enthousiasme.
— J’ai entendu parler de votre arrivée, monsieur Stone. Capital frais. On dit que vous cherchez des intérêts dans l’extraction.
— J’espérais visiter les opérations locales, dit Eli.
— Demain matin alors ! s’exclama Calvin. Je vous ferai visiter la nouvelle conduite d’eau moi-même. Un vestige des anciens camps, transformé en modèle industriel. Vous verrez, nous avons recyclé jusqu’aux moindres souvenirs.
Il rit à nouveau, avalant son whisky d’une lampée.
Eli hocha la tête.
— Je serai honoré.
Une main se posa sur le bras de Calvin. Eleanor se tenait à ses côtés, le visage impassible.
— Calvin, le conseiller Moran souhaite te parler de la route du sud.
— Toujours en affaires. Excusez-moi, Stone. Nous parlons demain.
Il s’éloigna, laissant Eleanor seule face à Eli. Elle ne le regardait plus. Ses doigts jouaient distraitement avec le fermoir de son locket dans sa poche.
— Vous avez connu mon mari, murmura-t-elle soudain, si bas qu’Eli dut lire sur ses lèvres.
Il resta muet.
— Avant, précisa-t-elle. Dans le nord. Vous l’avez connu avant.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça, madame Cross ?
Elle le dévisagea enfin. Ses yeux étaient trop secs, trop rouges.
— Vous êtes le seul ici qui n’ait pas ri à son histoire sur les Indiens. Vous êtes le seul qui tenez votre verre comme un homme qui a appris à boire parce qu’il a vu trop de choses, pas parce qu’il a de l’argent à brûler. Et vous avez le même regard que les hommes qui enterraient leurs amis au camp de la Fourche Maudite — c’est le regard de ceux qui partagent des tombes.
Eli déglutit. Elle parlait assez bas pour que personne ne l’entende.
— Madame Cross, je…
— Ellie, dit-elle. Je m’appelle Ellie.
La foule soupira autour d’eux, un éclat de rire poussiéreux. Calvin Cross lançait un toast au maire. Un autre homme d’affaires s’approcha d’Ellie pour s’entretenir, la tirant à lui.
Eli resta seul dans le coin du salon, regardant les invités boire l’or de Calvin, pendant que la veuve cachait le visage de son mort dans sa poche.
Sous son pied, dans sa botte, la fausse concession pesait soudain très lourd. Mais elle n’était rien à côté du médaillon. Il n’avait pas prévu qu’elle saurait. Il n’avait pas prévu qu’elle pleurerait son premier mari en public, en face de son mari meurtrier, en face de lui — le survivant qui l’avait abandonnée au lieu de la ramener.
Le sale champagne d’une serveuse perlait sur son verre. Il fit semblant de boire.
De l’autre côté de la pièce, Calvin Cross leva son verre vers lui, clin d’œil amical.
— Aux partenaires qui font la grandeur de cette ville !
Un murmure d’approbation. Une salve de chopes tintinnabulantes.
Eli leva la sienne aussi. Pour la forme.
L’orage creva dehors, les premières gouttes fouettant les vitres.