Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 11: The Thread Among the Trees
La lumière argentée du monde d’en-dessous filtrait à travers les frondaisons, projetant sur le sol de la clairière des motifs mouvants qui semblaient respirer. Maeve s’accroupit, les doigts écartés sur la mousse humide, et tenta de calmer les battements de son cœur. Ciarán se tenait derrière elle, immobile comme une statue de pierre grise, son œil valide fixé sur elle avec une intensité qui la mettait mal à l’aise.
« Ferme les yeux », dit-il d’une voix basse, presque un murmure. « Tu as appris à voir les coutures entre les mondes. Maintenant, il faut voir ce qui les tisse. »
Maeve obéit. L’obscurité derrière ses paupières s’épaissit, puis se peupla de points lumineux, comme des braises flottant dans un courant d’air invisible. Elle les suivit du regard intérieur, les laissant s’organiser en formes. Lentement, des fils se dessinèrent — certains épais comme des cordages, d’autres fins comme des toiles d’araignée, tous vibrants d’une énergie douce et insistante.
« Qu’est-ce que je vois ? » demanda-t-elle, la voix étranglée par l’effort.
« Le tissage du destin », répondit Ciarán. « Chaque être, chaque pacte, chaque dette laisse une trace dans la trame. Trouve la tienne. »
Maeve chercha. Elle sentit d’abord le poids du contrat qui la liait à la reine — un fil écarlate, noué autour de sa poitrine comme un garrot, qui la tirait vers le trône de la cour. Plus loin, un fil gris, poussiéreux, reliait la pierre tombale de son père à la maison O’Connell ; une branche morte sur un arbre encore vivant. Et puis, minuscule mais éclatant, un fil d’argent pur qui partait de son cœur et filait vers l’est, vers une direction qu’elle ne connaissait pas.
« Ciarán… il y en a un autre. »
Elle sentit son souffle se suspendre derrière elle.
« Lequel ? »
« Une ligne argentée. Elle me relie à… quelque chose. Quelqu’un. Très loin. » Elle plissa les yeux intérieurement, essayant de suivre le fil à travers le fouillis des autres destins. « C’est comme si elle traversait les années. Pas seulement l’espace. »
Le silence de Ciarán dura trop longtemps. Maeve rouvrit les yeux et se retourna. Il était pâle comme un linge, les lèvres serrées en une ligne dure.
« Romps-la », dit-il.
« Quoi ? »
« Romps cette ligne. Maintenant. »
Maeve secoua la tête, les mains crispées sur ses genoux. « Je ne peux pas. Elle est… elle m’appartient. Je la sens. C’est peut-être Bridget. C’est peut-être la clé. »
« Maeve. » Sa voix était presque un grondement. « Certaines connaissances sont interdites pour une raison. Ce fil ne mène pas à une réponse. Il mène à un piège. »
« Vous le saviez. » Elle se releva d’un bond, les poings serrés. « Vous saviez que ce fil existait. Vous m’avez appris à le voir pour que je l’aperçoive, et maintenant vous me dites de l’ignorer ? »
Ciarán détourna le regard. Pour la première fois, elle le vit vieux — vraiment vieux, marqué par des siècles de silence et de secrets.
« Je t’ai appris à voir pour que tu comprennes ta propre chaîne », dit-il lentement. « Pas pour que tu t’aventures dans des territoires que même la reine préfère ne pas toucher. »
La ligne argentée, dans sa perception encore à moitié ouverte, pulsait faiblement, comme un cœur blessé. Maeve tendit la main vers elle, sans la toucher.
« Cette enfant. Bridget O’Connell. Elle a été prise il y a un siècle pour une dette que ma famille n’a jamais comprise. Et mon père a signé mon nom pour un contrat qu’il savait peut-être impossible à honorer. » Sa voix se brisa sur le dernier mot. « Je dois savoir ce qui est arrivé à Bridget. Si je ne sais pas ça, je ne saurai jamais comment briser la chaîne. »
Ciarán la saisit par le poignet, ses doigts froids comme des racines d’hiver. « Écoute-moi, fille d’Irlande. Ce que tu cherches n’est pas un nom gravé dans une archive. C’est une blessure que la cour a passé cent ans à cautériser. Si tu l’ouvres, tout le sang reviendra. »
« Alors je saignerai. » Maeve retira sa main d’un geste sec. « Mais je saignerai en connaissance de cause. »
Elle tourna le dos à Ciarán et refit face à la ligne argentée. Elle la suivit du regard, laissant son esprit se fondre dans sa trajectoire, à travers les taillis, par-dessus les collines basses, jusqu’à un point où la lumière du monde d’en-dessous s’amincissait, presque imperceptiblement.
Là, quelque chose bougea.
Une forme indistincte, lovée au cœur de l’entrelacs. Maeve plissa les yeux, et la forme se précisa : une silhouette de petite taille, recroquevillée, une enfant. Ses cheveux étaient clairs, presque blancs, et elle semblait dormir. Mais quand Maeve la regarda plus attentivement, la petite tête se releva, et deux yeux d’un gris profond, incroyablement vieux, se plantèrent dans les siens.
Maeve sentit un frisson lui parcourir l’échine.
« … Mère ? » articula la forme, sans que sa bouche ne bouge.
Le fil argenté se tendit, vibrant d’une énergie soudaine, et Maeve comprit avec une certitude glaciale que la petite fille ne parlait pas d’elle. Elle parlait de Bridget. Et que quelque part, dans les replis du temps et de la dette, Bridget O’Connell était devenue la mère — ou la grand-mère — d’une enfant qui portait encore le poids de la vieille faute.
Puis le fil se rompit.
Maeve cligna des yeux, aveuglée par une lumière crue. Ciarán se tenait devant elle, la lame d’un couteau de silex étincelant à la main. Le fil argenté pendait, coupé net, les extrémités se rétractant comme des serpents blessés.
« Qu’avez-vous fait ?! » hurla-t-elle.
« Ce que j’aurais dû faire il y a cent ans », répondit-il, la voix rauque. « Ce fil ne menait pas à Bridget. Il menait à sa descendance — et à ce que sa descendance est devenue aux mains de la cour. Certaines chaînes ne sont pas censées être libres. Elles sont censées être oubliées. »
Maeve le fixa, haletante. Une colère sourde montait en elle, mêlée à un chagrin imprévu, comme si on venait de lui arracher un membre.
« Vous l’avez fait exprès », souffla-t-elle. « Tout ce temps. Vous m’avez guidée, entraînée… mais vous avez toujours su où vous vouliez m’arrêter. »
Ciarán la regarda, et quelque chose dans son œil valide — une lueur de regret que les mensonges n’avaient pas encore éteinte — confirma ses soupçons.
« Je t’ai appris à voir, Maeve », dit-il. « Mais je ne t’ai jamais dit que je te laisserais regarder tout ce que tu voudrais. »
Il tourna les talons et disparut entre les arbres, laissant Maeve seule dans la clairière, le fil coupé pendant encore dans sa perception intérieure, comme une cicatrice fraîche.
Elle se baissa lentement, posa les mains sur la mousse et laissa les larmes couler en silence. Puis, au bout d’un long moment, elle se releva, s’essuya le visage du revers de la manche et fit face à l’est, vers ce point où la lumière s’amincissait.
Elle avait vu l’enfant. Elle avait entendu ce mot — « mère » — et elle savait maintenant que l’histoire des O’Connell ne tenait pas seulement sur une page d’archive. Elle tenait dans la chair et le sang de quelqu’un qui vivait encore, quelque part, dans les replis entre les mondes.
Et si Ciarán coupait les fils qu’elle trouvait, elle trouverait un autre moyen de les renouer.
« Une tour », murmura-t-elle pour elle-même, les souvenirs de ses leçons remontant à la surface. Il y avait une tour, là-bas, dans les contrées oubliées de la cour — un lieu que Ciarán avait mentionné une seule fois, rapidement, en détournant les yeux. La Tour du Silence.
Elle s’y rendrait. Et ce qu’elle y trouverait changerait tout.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.