Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 12: The Tower of Silence
La nuit était une plaie ouverte au-dessus des collines, et Maeve avançait à travers les bruyères comme une voleuse. Elle n'avait pas de lampe — une lumière aurait signalé sa présence. Elle avait compté les étoiles, les collines, les battements de son propre cœur. La Tour du Silence se dressait au loin, non pas sombre et majestueuse, mais tordue comme un doigt d'os jauni, prisonnière d'un bois de frênes morts.
La leçon de Ciarán lui avait appris à voir les coutures. Et surtout, à les traverser sans se déchirer.
Elle s'arrêta au pied de la tour. Il n'y avait pas de porte. Juste une arche murée de lierre argenté qui semblait respirer, à peine, contre la pierre humide. Maeve posa la paume dessus. Le lierre se retira comme une peau trop fine, révélant une ouverture noire et silencieuse. Pas même le vent n'y chantait.
Elle entra.
L'intérieur était vaste, vide, et pourtant elle sentit qu'il l'observait. Des fresques couraient sur les murs, rongées par le temps, mais certaines couleurs encore fières. Maeve sortit une mèche de cheveux qu'elle avait volée à sa grand-mère, la glissa entre ses lèvres, et prononça le mot que Ciarán lui avait appris — celui qui ouvrait les yeux de l'âme.
Le monde s'illumina.
Des fils d'argent et d'or pendaient du plafond comme des toiles de tisserande. Des noms, mille noms, inscrits dans la poussière au sol. Maeve marcha au centre, là où une colonne de lumière sans source tombait verticale, créant un puits de clarté sur un socle de pierre noire.
Sur le socle, un livre fermé, scellé d'un ruban rouge.
Elle n'eut pas le temps de l'ouvrir.
Une voix derrière elle — liquide, glacée, courtoise — dit : « Tu es loin de chez toi, fille de Rowan. »
Maeve se retourna, les mains levées. La reine des gardes se tenait à l'arche, encadrée de deux silhouettes en armure de givre. La voix appartenait au lieutenant, Eochaid, dont les yeux brillaient comme des braises mal éteintes dans la pénombre.
« Maeve O'Connell, » dit-il, et le son de son nom dans cette enceinte fit vibrer les fils au-dessus d'eux. « Tu as franchi le seuil interdit. Tu as touché au grand livre des gages. Par la loi du tribunal, tu réponds de tes actes. »
Maeve ne bougea pas. Son cœur tambourinait contre ses côtes, mais sa voix resta plate.
« Je ne savais pas que c'était interdit. »
Eochaid sourit d'un sourire qui ne toucha pas ses yeux. « Le mensonge est un ours mal léché pour ceux de ton sang. Tu savais. Quelqu'un t'a appris à voir, et tu as vu plus que permise. »
Les gardes s'écartèrent devant lui. Il s'approcha, léger comme un souffle, et Maeve nota qu'il ne touchait pas vraiment le sol. Il tendit la main vers le livre, mais ne l'ouvrit pas. Deux doigts effleurèrent le ruban rouge.
« Celui-ci porte le nom de l'enfant perdu, » dit-il doucement. « Tu es venue chercher une vérité qui n'est pas à toi. Mais la cour décidera. »
Maeve serra les poings. Les leçons de Ciarán n'avaient pas préparé cela. Elle ne pouvait pas fuir — les gardes bloquaient l'unique issue. Elle ne pouvait pas combattre — son seul avantage était la vue des fils, et ils ne l'aideraient pas ici, dans ce lieu où tout était déjà noué.
Elle leva le menton.
« Alors qu'on me juge. »
Eochaid hocha la tête, et d'un geste il fit se dérouler un parchemin d'air autour d'eux. Les murs de la tour s'effacèrent ; Maeve cligna des yeux et se retrouva dans une salle immense, pavée de marbre noir et blanc, semblable à un échiquier dont on aurait oublié la partie. Des gradins se dressaient autour, vides mais peuplés de murmures — les voix des anciens juges, présents sans corps.
Au centre trônait une silhouette en voiles d'argent. La reine elle-même, Maeve la comprit avant même que sa voix ne roule à travers la salle.
« Maeve O'Connell, fille de Seamus, fille de Bridget., » La reine parlait sans ouvrir la bouche visible sous ses voiles. « Tu as pénétré la Tour du Silence, où nul vivant ne passe sans invitation écrite. Tu as ensorcelé les fils du regard — talent que tu ne possèdes pas de naissance. Réponds : qui t'a enseigné la vue ? »
Maeve hésita. Nommer Ciarán pourrait le perdre, ou la sauver — mais elle ne savait pas laquelle des deux issues la reine souhaitait.
« Une plume m'a guidée, » dit-elle. « Un contrat ancien que ma famille n'a jamais fermé. Je cherchais la fin du nœud, pas une couronne volée. »
Un murmure traversa les gradins, plus bas que le vent. La reine se pencha légèrement sur son trône d'air.
« La fin du nœud ? » répéta-t-elle. Et elle rit, d'un rire qui semblait fait de branches qui craquent. « O'Connell, ton nœud a des racines si profondes qu'elles traversent les mondes. Mais tu viens de faire ce que cent ans de diplomatie n'avaient pas osé : tu as réveillé le livre des gages sans détenteur légal. »
Elle fit un geste, et le livre scellé apparut dans ses mains pâles, le ruban rouge luisant comme du sang frais. Les fils au-dessus d'eux vibrèrent, et Maeve sentit le regard de la reine peser sur elle comme une pierre.
« La loi est claire. Tu as violé le sanctuaire, et le juge ne peut absoudre sans contrepartie. »
Un silence. La reine ouvrit le livre. Une page tomba, flottant jusqu'aux pieds de Maeve, où un nom brillait en lettres d'argent. Maeve n'osa pas baisser les yeux.
« Le tribunal rendra sa décision au lever de la lune, » dit la reine. « Gardez-la. Qu'elle apprenne le poids de la curiosité. »
Les gardes saisirent Maeve par les bras, et comme on l'emmenait hors de la salle, elle croisa le regard d'Eochaid. Il ne souriait plus. Dans ses yeux, pour une seconde, elle lut quelque chose de presque humain : un avertissement.
La porte se referma. Maeve se retrouva dans une cellule humide, seule avec le martèlement de son propre cœur et la certitude que le nom inscrit sur cette page — elle l'avait vu, trop vite, mais assez — était celui que Ciarán avait prononcé cent ans plus tôt en coupant un fil.
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