Le Pacte des Highlands
Lire le chapitre 1: The Raid's Echo
L’aube était encore grise quand le premier coup de feu déchira le silence. Iona MacTavish se dressa dans son lit, le cœur cognant contre ses côtes. Elle n’eut pas besoin de regarder par la fenêtre pour savoir. Les Campbell. Encore eux.
Elle enfila sa veste de tweed par-dessus sa chemise de nuit, attrapa le fusil posé contre le chambranle, et dévala l’escalier en bois qui gémit sous ses pas. Le brouillard stagnait sur la vallée, mais là-bas, vers les pâturages de l’est, des torches dansaient comme des lucioles furieuses. Des beuglements affolés montaient du vallon.
Son père, Alistair, était déjà sur le seuil, le visage couturé par la colère, son vieux chien de chasse jappant à ses côtés.
— Ils osent, grogna-t-il. En plein jour.
— Presque, père. C’est encore l’aube. Ils comptent sur le brouillard.
Il cracha dans l’herbe.
— Reste ici.
— Non.
Iona passa devant lui sans ralentir, et il ne trouva pas la force de la retenir. Elle l’avait toujours fait, depuis la mort de sa mère : foncer là où les autres hésitaient. À vingt-trois ans, elle avait plus de cran que la moitié des hommes du clan.
Ils traversèrent la cour boueuse, contournèrent les bâtiments de pierre où les ouvriers s’éveillaient en grognant, fusils et fourches à la main. Trois d’entre eux suivirent, puis cinq. Quand ils atteignirent la crête qui surplombait le pâturage, ils étaient une douzaine.
En contrebas, une scène familière et pourtant toujours révoltante : des hommes à cheval, leurs tartans aux couleurs de la ville — sombres, sans éclat, à l’image de leur clan de voleurs — rabattaient le bétail vers une brèche dans le mur d’enceinte. À leur tête, un homme monté sur un étalon noir, la mâchoire serrée, les rênes tenues d’une main ferme. Lachlan Campbell.
Le pire d’entre eux. Ou le meilleur, selon à qui l’on demandait. Fils du chef, âgé d’à peine trente ans, et déjà réputé pour sa cruauté froide et sa précision chirurgicale dans le vol. Il n’emportait jamais tout. Juste assez pour saigner une famille à blanc.
Iona épaula son fusil. Le coup partit, fracassant l’air. Les chevaux se cabrèrent. Les hommes de Campbell se figèrent, la main sur leurs armes.
— Vous êtes sur nos terres ! cria-t-elle, le souffle court.
Lachlan tourna sa monture. Il n’avait pas l’air surpris. Rien ne semblait jamais le surprendre.
— Iona MacTavish, dit-il, sa voix portant malgré le vent. Toujours aussi hospitalière.
— Je vais vous loger une balle entre les deux yeux, Campbell. Et je ne plaisante pas.
— Je n’en doute pas.
Il fit avancer son cheval de quelques pas, s’arrêtant à portée de voix. Les traits de son visage se dessinaient à travers la brume : des pommettes hautes, des yeux gris comme la mer d’hiver, une barbe naissante qui ne dissimulait pas la dureté de sa bouche.
— Ces bêtes ne sont pas à vous, dit-il. Ce sont celles que votre père a prises aux MacLean l’année dernière.
— Les MacLean nous devaient une dette.
— Et vous nous la devez, alors ?
— Nous ne vous devons rien. Vous êtes des charognards qui n’attendent que la faiblesse.
Alistair arriva à son tour, essoufflé mais droit. Il tenait un fusil de chasse à double canon, et sa main tremblait — pas de peur, mais de rage.
— Descends de ce cheval, Lachlan Campbell, et je t’épargnerai le supplice que mérite ton genre.
Lachlan inclina la tête, un sourire mince étirant ses lèvres.
— Alistair. Je me demandais quand tu allais montrer ton visage. Tu laisses ta fille faire le sale boulot maintenant ?
— Elle a plus de cœur que toi dans l’ongle du petit doigt.
— Et pourtant, c’est moi qui repars avec ton bétail.
Un mouvement. Trop soudain. Alistair leva son fusil, mais un des hommes de Campbell — un jeune brun au regard fuyant — tira sans sommation. La détonation claqua, et Alistair s’effondra, une main plaquée sur son épaule, un cri étranglé s’échappant de sa gorge.
— Père !
Iona se rua vers lui, son fusil toujours en main, sans réfléchir. Elle tomba à genoux dans l’herbe humide. Le sang coulait entre les doigts d’Alistair, sombre et abondant.
— Espèce de lâche ! hurla-t-elle vers le groupe de cavaliers. Vous tirez sur un vieil homme sans sommation !
Le jeune brun baissa les yeux. Lachlan, lui, ne broncha pas. Il observa la scène une seconde, puis fit pivoter son cheval.
— Emmenez les bêtes, ordonna-t-il à ses hommes. Nous avons ce que nous sommes venus chercher.
— Vous partez comme ça ? cria Iona, les larmes de rage brouillant sa vision.
Lachlan s’arrêta. Il se retourna lentement, et son regard rencontra le sien. Un regard qui n’avait rien de cruel, rien de triomphant. Quelque chose d’autre. Presque une hésitation.
— Partez, dit-il doucement. Avant que je ne change d’avis.
Puis il enfonça ses éperons, et le troupeau s’ébranla dans un grondement de sabots, les Campbell disparaissant dans le brouillard comme des fantômes.
Les ouvriers s’activèrent autour d’Alistair, certains courant chercher de l’eau et des bandages. Iona pressa ses mains sur la blessure, sentant la chaleur du sang traverser ses doigts.
— Ce n’est rien, murmura son père, les dents serrées. Une égratignure.
— Ce n’est pas une égratignure, père. Vous êtes touché.
— Je suis vivant. C’est ce qui compte. Et je te jure, dit-il, les yeux brillants, sur la tombe de ta mère, que je les ferai payer. Chaque bête. Chaque goutte de sang. Je rayerai le nom Campbell de ces terres.
Iona ne répondit pas. Elle ne savait pas quoi dire. La haine était une flamme qu’elle entretenait depuis l’enfance, nourrie de récits de trahisons et de terres volées. Mais ce matin, en voyant le sang de son père couler sur l’herbe, elle sentit quelque chose se fissurer en elle. Pas la haine. Quelque chose d’autre. Le doute.
On la tira de ses pensées. Un bruit de roues. Une voiture à chevaux remontait l’allée de gravier, une élégante calèche noire aux vitres teintées, tirée par deux hongres impeccables. Elle ne portait aucune armoirie reconnaissable, mais elle ne venait pas des fermes voisines, ça, c’était certain.
Le cocher arrêta l’attelage devant la maison. Un homme en descendit, vêtu d’un costume de laine grise à la coupe anglaise, une serviette de cuir à la main. Il ôta son chapeau, révélant des cheveux rares et une expression compassée.
— Je cherche Alistair MacTavish.
Iona se releva, ses mains rouges.
— Vous le regardez.
L’homme inclina poliment la tête.
— Monsieur MacTavish, je suis M. Edmund Harlowe, avoué, mandaté par Lord Ashworth de Londres. J’ai une communication officielle à vous remettre.
— Ashworth ? Je ne connais aucun Ashworth.
L’avoué sortit un papier de sa serviette, le déplia avec soin.
— Il s’agit d’une documentation concernant les droits de propriété sur les terres de Glen Torran. Il semblerait que votre famille, ainsi que la famille Campbell, aient omis de régler certaines … obligations foncières héritées.
Iona sentit une colère sourde monter.
— Parlez clair.
M. Harlowe leva un sourcil.
— Très clair, mademoiselle. La loi écossaise, par certains articles anciens et pourtant toujours en vigueur, stipule que lorsque deux clans détiennent des droits conjoints sur un territoire contesté, et que ce territoire reste litigieux pendant plus de soixante-dix ans, le domaine peut être racheté par un tiers.
— C’est absurde, gronda Alistair, tentant de se redresser malgré sa blessure. Ces terres sont à nous depuis des générations.
— Absurde, peut-être, dit l’avoué. Mais juridiquement solide. Lord Ashworth a acheté les créances de votre famille et de celle des Campbell. Sans accord entre vos clans pour résoudre le litige, il prendra possession de Glen Torran à la fin du trimestre.
Un silence s’abattit sur la cour, aussi dense que le brouillard du matin. Iona regarda son père, dont le visage pâlissait à vue d’œil. Elle regarda l’avoué, son air de chien battu qui sentait la fausse compassion. Puis elle regarda la direction où les Campbell avaient disparu, ce nuage de poussière qui retombait lentement sur la lande.
Il y avait une issue. Elle le savait. Une issue que personne n’oserait prononcer à voix haute, tant elle leur paraîtrait une trahison.
Mais peut-être, pour la première fois, la trahison était-elle la seule voie possible.