Le Pacte des Highlands
Lire le chapitre 2: The Ultimatum
La salle de la ferme de Glen Torran puait la fumée de tourbe, la laine mouillée et la peur. Une douzaine de MacTavish s’étaient entassés autour de la grande table de chêne, leurs visages burinés éclairés par la danse du feu dans l’âtre. Alistair MacTavish, pâle comme un linge sous sa barbe grise, était adossé à une pile de coussins sur son fauteuil, le bras bandé serré contre sa poitrine. Le docteur avait extrait la balle une heure plus tôt en jurant dans sa barbe, un mélange de whisky et de prières païennes. Iona se tenait debout derrière son père, une main posée sur son épaule saine, les doigts encore tachés de son sang séché.
« Il n’y a rien à débattre, grogna Fergus, le contremaître, en frappant la table du plat de la main. On ne laisse pas un Anglais prendre une parcelle de nos terres. Pas après ce que les Campbell ont fait. »
Des murmures d’approbation circulèrent. Iona sentit la tension monter dans les épaules de son père. Il ouvrit la bouche, mais une quinte de toux le secoua, ravivant la tache sombre sur son pansement.
« Vous vous tairez, Fergus », coupa Iona, d’une voix plus dure qu’elle ne l’aurait voulu.
Le contremaître la toisa, mais se tut. Elle n’avait pas besoin de le rappeler que c’était elle qui avait ramené son père vivant de la ravine à l’aube, la carabine encore chaude, et que c’était elle qui avait tenu le canon braqué sur Lachlan Campbell jusqu’à ce que les hommes s’écartent.
La porte s’ouvrit et Murdoch, son frère aîné, entra en secouant la pluie de ses cheveux roux. Il claqua un rouleau de parchemin sur la table. Le sceau de cire rouge de Lord Ashworth brillait comme une insulte.
« Le bâtard a envoyé un second mot, dit-il. Après celui du procureur. »
Alistair tendit la main, mais Murdoch ne le lui donna pas. Il déroula le parchemin et lut à voix haute, en appuyant chaque mot :
« "Aux occupants de Glen Torran. Votre négligence à répondre à mes offres précédentes, et la mort malheureuse de mon intendant, il y a deux ans, m’ont contraint à régulariser par la loi ce que la patience n’a pu obtenir. Le titre de propriété est désormais enregistré, l’enquête cadastrale achevée, et j’ai ordonné l’arpentage de mes nouvelles terres pour l’automne. Toute résistance sera traitée comme violation de propriété, avec tous les moyens que la Couronne met à ma disposition. La loi, monsieur, est de mon côté. » »
La pièce explosa. Cris, poings brandis, accusations. Quelqu’un cria que l’intendant anglais était mort de la fièvre et que ce n’était pas leur faute ; un autre jura d’abattre le premier homme en habit qui mettrait le pied sur la bruyère.
« Silences ! » tonna Alistair, mais sa voix se brisa. Il grimaça, la main serrée sur son côté.
Iona se pencha vers son frère, hors de portée des autres oreilles.
« Il parle de ses "offres précédentes", murmura-t-elle. Depuis quand Ashworth nous a-t-il approchés ? »
Murdoch détourna le regard. Ce fut pire qu’une réponse. Un frisson glacial remonta la colonne vertébrale d’Iona.
« Murdoch. Depuis quand ? »
« Trois ans », souffla-t-il, en remuant le parchemin entre ses doigts. « Il a écrit. Père a refusé. Il a écrit encore. Père a déchiré les lettres. »
« Et l’argent ?
— Quoi, l’argent ?
— Qu’est-ce qu’il offrait, pour la terre ? »
Le silence se fit dense autour d’eux. Fergus les regardait maintenant, les yeux plissés.
Murdoch baissa la voix jusqu’à n’être plus qu’un filet âpre.
« Assez pour payer les hypothèques. Assez pour la dette de whisky au Culrain. Assez pour les semences de printemps. »
Iona eut l’impression que le sol se dérobait sous ses bottes. Les hypothèques. Pas une, dans le pluriel. Elle avait cru que la ferme était libre de dettes depuis la mort de sa mère ; elle se souvenait des mots prononcés à l’enterrement, "libre de fardeaux, libre de créanciers". Combien de mensonges son père avait-il tissés dans le deuil ?
« Combien ? » demanda-t-elle, sans même entendre le tumulte de la salle.
« Quatorze mille livres. »
Le chiffre lui arracha l’air des poumons. C’était plus que trois récoltes. Plus que le prix du bétail sur cinq ans. C’était la ferme, les pâturages d’été, et jusqu’au droit de pacage sur la tourbière commune.
Elle regarda son père. Alistair soutint son regard une seconde, puis ferma les yeux, honteux d’un coup.
« J’ai cru pouvoir tenir, dit-il faiblement. Jusqu’à la fin de l’année. J’ai cru que les Campbell se lasseraient de la dispute et lâcheraient le Glen.
— Ils ne lâchent jamais le Glen », dit une voix sèche depuis le seuil.
Seumas MacTavish, le vieil oncle boiteux, s’appuya sur sa canne usée. Ses yeux pâles fixaient le parchemin.
« Lachlan Campbell n’est pas son père, mais il a la même tête dure. Et si Ashworth arpente le Glen, il abattra les arbres, drainera les marais et fera venir ses machines. Ce ne sera plus une terre, ce sera une usine. »
« Alors on se bat », lança quelqu’un.
« On s’est battus hier, dit Seumas amèrement. On a un homme avec une balle dans l’épaule et pas une seule vache récupérée. »
La phrase tomba comme une pierre dans l’eau. Iona vit le visage de son père se crisper de colère impuissante. Elle savait ce qu’il pensait : Lachlan Campbell, son cheval gris, ce regard indéchiffrable au bord de la ravine, quand il aurait pu la faire taire d’une balle et qu’il avait laissé son arme retomber. Elle y avait pensé cent fois depuis l’aube. Pourquoi avait-il hésité ? Pourquoi avait-il ordonné à ses hommes de se replier quand son avantage était écrasant ?
Et soudain, une idée se forma dans son esprit, non pas comme une réponse, mais comme une fissure dans un roc. Elle se tourna vers son frère.
« Murdoch. Le procureur a dit que l’accord devait être trouvé entre les deux clans. Il a dit que nous devions parvenir à une "résolution conjointe". »
« Et alors ? Les Campbell nous égorgeront dans notre sommeil avant de signer quoi que ce soit.
— Ils n’ont pas besoin de signer. Ils ont besoin de cohériter. »
Murdoch cligna des yeux. Autour d’eux, la salle se tut, sentant le changement de ton.
« Explique-toi, sœurette.
— Si les deux clans, MacTavish et Campbell, détenaient ensemble le titre du Glen, Ashworth n’aurait plus aucune base légale. La loi dit qu’il ne peut acheter que ce qui est vacant ou disputé d’un côté contre l’autre. Mais si le titre est uni, s’il y a un accord de propriété partagée, le litige cesse d’exister. Et l’intrus tombe. »
Un rire jaune parcourut la pièce.
« Partage avec les Campbell ? cracha Fergus. Autant offrir du whisky à une vipère. »
Mais Murdoch ne riait pas. Il regardait Iona, les yeux rétrécis.
« C’est quoi ton plan, Iona ? Tu vas leur proposer un pacte de sang ?
— Il y a un moyen que les Campbell ne puissent pas refuser, dit-elle, la voix posée malgré les battements sourds dans sa poitrine. Un moyen qui les force à parler, ne serait-ce que pour protéger leur propre peau. »
Elle prit une inspiration, puis lâcha :
« Une alliance. Un mariage entre les deux maisons. La geas ancienne, le pacte de la bruyère. Personne ne peut le rompre sans perdre l’honneur devant toute la région. »
Le silence qui suivit fut plus assourdissant que le vacarme précédent. Murdoch se leva lentement de la table, ses mâchoires serrées, ses poings blanchis.
« Tu veux te marier avec un Campbell ? dit-il, à voix si basse qu’elle était presque un grondement. Tu préfères coucher avec l’ennemi que de te battre ?
— Je préfère garder la terre, répondit Iona d’un ton égal. Et garder mon père vivant. La guerre avec les Campbell, c’est un suicide lent. Ashworth, c’est la fin définitive. Choisis ton poison, frère. »
« C’est pas un poison, c’est une trahison », rugit Murdoch.
Il se tourna vers leur père, cherchant un appui. Alistair gardait les yeux fermés, les lèvres pincées, le souffle court.
« Père ? Dis-lui que c’est de la folie.
— Elle a ta mère dans le sang », murmura Alistair enfin, d’une voix que Iona n’oublierait jamais. « Elle a la tête dure de celle qui ne recule pas. »
Murdoch jura entre ses dents et sortit en claquant la porte. La pluie fouettait le carreau comme une mitraille. Iona resta au centre du cercle de regards hostiles, les mains froides, la gorge sèche.
Elle regarda la lettre d’Ashworth, posée sur la table, et une certitude froide s’installa en elle. Elle allait être forcée de parler à Lachlan Campbell. Et ce regard qu’il lui avait jeté au bord de la ravine, elle allait devoir le déchiffrer, s’il ne le fallait pour sauver tout ce que sa famille possédait.
« Préparez un cheval », dit-elle au silence.
Fergus éclata de rire, jaune et sans joie.
« Pour aller où, petite ?
— Chez Campbell, dit-elle. On a une proposition à leur faire. »