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Le Pacte Noyé

Lire le chapitre 1: Lost in the Mere

L’eau froide mordait la peau à travers la néoprène, mais Owen Callahan n’y prêtait plus attention depuis longtemps. Il flottait à six mètres sous la surface du lac de Viveronne, les jambes battant lentement pour maintenir sa position, le projecteur de son casque balayant la vase et les galets dans un cône de lumière trouble. Sa main droite tenait la ligne de descente, un cordage fixé au bateau au-dessus, invisible dans cette pénombre verte.

— Rien encore, dit-il dans son embout, la voix étouffée par le régulateur.

Le retour radio grésilla dans son oreille.

— Reçu, Owen. On te couvre. Tu as encore douze minutes d’air.

Douze minutes. Il avait déjà passé presque une heure à ratisser cette section du bassin nord, là où son relevé sonar avait détecté une anomalie massive, une structure que la carte officielle du lac ne mentionnait pas. Ses collègues de l’université avaient ri de lui lors de la réunion de laboratoire. « Un lac de cratère glaciaire, Owen. Y a des cailloux, des branches, et peut-être un vieux tracteur. Pas une cité perdue. » Ils n’avaient pas vu les données. Ils n’avaient pas vu ce mur.

Il poussa sur ses palmes, glissant au-dessus d’un champ de roches plates, vestiges d’une ancienne berge. La vase remuait en nuages paresseux autour de ses chevilles. Il avait grandi au bord de ce lac, dans un village qui portait encore les cicatrices des légendes locales, celles que son père lui racontait avant de disparaître dans une autre mission, ailleurs, dans un autre lac, quelque part en Écosse. Owen avait cessé d’y croire. Il croyait aux couches sédimentaires, aux carottages, aux datations au carbone.

Son projecteur accrocha une ligne droite.

Pas une ligne naturelle. Pas un galet, pas une racine. Une arête nette, taillée, qui coupait à travers le lit du lac comme une lame de pierre. Owen stoppa net, le cœur cognant plus fort contre ses côtes. Il descendit d’un mètre, les mains tendues, et toucha la surface.

C’était de la pierre de taille. Des blocs massifs, alignés avec une précision qui n’avait rien d’accidentel, assemblés sans mortier visible, les joints si serrés qu’une lame de couteau n’y aurait pas passé. Il suivit la ligne des yeux et vit qu’elle continuait sur une bonne vingtaine de mètres dans les deux directions, droite, solide, obstinée.

— Génie, dit-il dans l’embout, la voix presque tremblante. J’ai trouvé quelque chose.

La réponse de son assistante, Élise, lui parvint après une seconde de latence.

— Un rocher ?

— Non. Un mur. Un vrai mur. Taillé. Extrêmement bien préservé.

Le silence radio se prolongea. Il imaginait la scène à la surface : Élise et Malik penchés sur la console, échangeant un regard incrédule.

— Tu plaisantes, Owen. On est à soixante kilomètres du moindre site historique répertorié.

— Je ne plaisante pas. Je suis en train de le toucher.

Il rampa le long du mur, les mains gantées effleurant les blocs. Ils étaient couverts d’une fine pellicule d’algues, mais en dessous, la pierre semblait intacte. Son projecteur révéla une arcade basse, partiellement enfouie sous une coulée de sédiments. Un passage. Owen s’approcha, le souffle court et régulier dans le détendeur. Le passage s’ouvrait sur une obscurité totale, une bouche de pierre engloutie qui menait plus profond sous la rive du lac.

— Il y a une ouverture, murmura-t-il. Une porte. Ou un tunnel.

— Owen, ton air.

— Je sais. Je sais.

Il hésita. Dix minutes restantes. Il pouvait faire demi-tour, remonter, préparer une seconde descente avec un équipement adapté, documenter la découverte comme un professionnel. C’est ce que son père aurait fait. C’est ce que son père avait toujours fait avant de disparaître, emporté par une grotte sous-marine traîtresse et un excès d’audace.

Owen poussa la tête à travers l’arcade.

Le passage s’élargissait en une chambre rectangulaire, peut-être cinq mètres de large, le plafond si bas qu’il pouvait presque le toucher en levant la main. La visibilité s’améliora soudain, comme si l’eau ici était plus claire, plus froide. Une sensation étrange, presque électrique, parcourut sa nuque. Il éclaira les murs : des gravures. Des motifs entrelacés, des nœuds celtiques complexes, des spirales doubles gravées à même la pierre, nettes comme si l’artisan venait de les achever la veille.

— Mon Dieu, souffla-t-il.

Puis il la vit.

Au fond de la chambre, derrière un éboulis de blocs effondrés, une fissure s’ouvrait dans le mur. Et dans cette fissure, une silhouette. Une femme en robe blanche, les cheveux défaits flottant dans l’eau comme des algues pâles, la peau presque lumineuse dans la pénombre. Elle tourna la tête vers lui. Ses yeux étaient d’un bleu si clair qu’ils paraissaient blancs.

Owen se figea. Son cerveau, rationnel, entraîné, cartographia la scène : une hallucination hypo thermique, un mirage optique dû à la pression et au manque de lumière, un arbre mort et des sédiments en suspension formant une figure qui ressemblait à une femme. Une formation calcaire. N’importe quoi. N’importe quoi sauf ça.

Elle leva un bras, lentement, et lui fit signe d’approcher.

Owen ne bougea pas. L’eau était glacée autour de lui, mais il sentit une chaleur bizarre courir le long de son épine dorsale. La femme esquissa un sourire, et sa bouche s’ouvrit, et même à travers l’eau, même à travers la distance, il l’entendit — non pas avec ses oreilles, mais au fond de sa poitrine, une voix grave et ancienne qui prononça un seul mot dans une langue qu’il ne connaissait pas :

*Covenant.*

Son détendeur émit un sifflement aigu. Le manomètre fit un bond dans sa vision périphérique : réserve critique. L’air se raréfiait dans sa gorge, et soudain la panique le gifla. Il se retourna, faillit lâcher la torche, et nagea en aveugle à travers l’arcade, remontant le long du mur, les mains raclant la pierre, le cœur en feu.

Il nagea. Il nagea aussi fort qu’il le put, les palmes fouettant l’eau, la lumière du jour tombant en rayons de plus en plus blancs. Quand il creva la surface, il aspira une goulée d’air avec un rugissement, ôta son embout, et cria malgré lui par-dessus l’eau plate.

— Putain de merde !

La barque était à vingt mètres. Élise et Malik tiraient déjà sur la ligne pour le ramener, le visage tendu. Malik tendit la main, rattrapa son baudrier, et Owen se hissa à moitié à bord, tombant en tas sur le plancher humide, haletant comme s’il avait couru un marathon.

— Owen ! Qu’est-ce qui se passe ? demanda Élise, accroupie à ses côtés. Tu es blanc comme un linge. Vous avez vu un fantôme ?

Il resta silencieux quelques secondes, le regard rivé sur l’eau qui ondulait paresseusement autour de la coque. L’image de la femme en blanc était encore là, derrière ses paupières, ses yeux pâles plantés dans les siens. Le mot qu’il avait entendu résonnait encore dans sa poitrine comme une cloche frappée trop fort.

Il ferma les yeux, prit une longue inspiration, et se força à sourire.

— Non, dit-il. Non, c’est… c’est juste un mur ancien. Un vrai. Bien conservé. J’ai eu un coup de fatigue, c’est tout.

Il mentait. Il le savait. Élise le savait aussi — il vit dans ses yeux la suspicion professionnelle d’une archéologue qui avait déjà vu un collègue perdre les pédales sur un site. Mais Malik, lui, tendit une serviette et lui tapa l’épaule.

— Un mur, hein ? On a intérêt à en faire un papier dans *Nature*, alors.

— On verra, répondit Owen.

Il se releva, retira son masque, et regarda la surface noire du lac. L’eau était calme, muette. Aucune trace de la vision, du message, de la chambre sculptée. Juste une étendue grise sous un ciel bas de Bretagne intérieure.

Il pensa à son père.

Sa main trembla légèrement en dégrafant son gilet de plongée. Sur le fond du bateau, le projecteur éteint, le détendeur désormais silencieux, tout semblait normal. Mais quelque chose avait changé dans sa poitrine. Ce n’était pas une peur ordinaire. C’était l’impression d’avoir touché, pendant une seconde, à une vérité que son métier lui avait appris à nier.

— Élise, dit-il d’une voix qu’il voulait ferme. Je veux revoir le relevé sonar complet de la zone nord. Et je veux du matériel de plongée pour deux personnes demain à l’aube.

Elle haussa un sourcil.

— On a dit qu’on rentrait au labo après la descente. Ta sœur t’attend pour dîner.

— Elle attendra.

Il jeta un dernier regard vers l’eau, là où le mur sombrait dans les profondeurs.

Il allait devoir retourner voir la vérité. Et il allait devoir comprendre pourquoi la femme en blanc le connaissait.