Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 2: The Torque
Il avait plu pendant la nuit, et l’eau du lac Viveronne était couleur d’encre sous le ciel bas. Owen nouait ses bouteilles sans un regard pour la rive, où le reste de son équipe rangeait le matériel dans une indifférence bruyante. Trois jours avaient passé depuis la vision. Trois nuits blanches, le mot *Covenant* gravé dans sa tête comme un cautère.
Il avait menti. Un relevé magnétique bidon, une zone de déblais à vérifier à l’opposé du mur. Personne n’avait posé de question. Personne ne regardait jamais assez longtemps pour remarquer qu’il redescendait seul.
L’eau l’avala avec un murmure froid. Les dix premiers mètres : purée végétale, sédiments en suspension, le monde d’en haut réduit à un voile gris. Puis la visibilité s’ouvrit, comme une paupière qui se soulève. La paroi se dressa devant lui, immense, noire de mousse, mais taillée — on y voyait encore le ciseau, la patience des hommes qui avaient battu ces blocs mille ans plus tôt.
Il passa la brèche, torche en avant, écoutant son propre souffle dans le détendeur. Aucune femme en blanc. Aucun murmure. Rien que la pierre et la vase soulevée par ses palmes.
La salle intérieure s’étendait sur une trentaine de mètres, plafond affaissé par endroits, colonnes brisées comme des os. Owen balaya la lumière. Une technè celte partout : spirales, entrelacs, têtes coupées aux yeux fermés gravées dans le granit. Les cheveux lui dressèrent sur la nuque. Il n’y avait pas de Celtes en Angleterre qui bâtissaient en pierre massive, pas à cette échelle. C’était contre toutes les chronologies connues.
Il travailla méthodiquement. C’est à la base d’une colonne effondrée, près d’une dalle couverte de runes oghamiques, qu’il la vit : une lueur verdâtre dans le sédiment. Du bronze. Il dégagea la couche de vase à la main, avec des gestes lents, presque religieux.
Le torque émergea dans la lueur de sa lampe : un demi-cercle d’environ quinze centimètres de diamètre, l’extrémité ouverte décorée de deux petites têtes de serpents affrontées. Le bronze était déformé, tordu comme si un poing immense l’avait serré et fracassé, le métal fissuré d’une oxydation ancienne. Mais les découpes incisées étaient intactes : entrelacs, triangles, et une spirale au centre qui semblait tourner sous la lumière.
Owen le souleva. Le métal était plus lourd qu’il ne paraissait, dense, et la température du lac semblait fuir cette pièce. Son gant glissa sur le bronze, et il sentit un courant parcourir son bras, minuscule, comme une décharge d’électricité statique. Sa poitrine se serra.
Le torque n’était pas un simple bijou. Sur la face interne, les gravures étaient plus fines : des lignes d’écriture — pas des runes, pas du latin, mais des caractères incisés si minutieusement qu’ils semblaient faits à la main d’un dieu miniature. Owen se figea. Et pendant une seconde — pas plus — le silence sous l’eau se peupla d’une voix qui n’était pas la sienne.
*— Rends-le-lui.*
Il tourna brusquement, lampe braquée dans l’eau vide. Rien. Le souffle lui revint, précipité. Son manomètre indiquait quarante-et-un bars. Le temps filait.
Il palpa la zone autour de la colonne, mais le reste des sédiments n’était que pierraille et ossements de poissons. Il glissa le torque dans son étui de prélèvement, reboucla le filet, et suivit le fil d’Ariane de sa propre traînée de bulles remontant vers la lumière.
La surface éclata autour de lui. Owen ôta son masque, haletant, la rive grise et les caravanes de son équipe au loin. Personne ne regardait. Il remonta son étui à contre-jour : le torque brillait d’un éclat malsain, vert-de-gris, mais la spirale centrale semblait noire, comme si elle buvait la lumière.
Soudain, il reconnut le poids. Pas le poids réel — huit cents grammes tout au plus — mais celui de sa main qui refusait de s’ouvrir, qui crispait ses doigts autour de l’étui comme autour d’une corde de salut.
*Je le garde.*
La pensée n’avait pas été rationnelle. Elle était venue de plus profond, un réflexe viscéral semblable à celui qui pousse un homme à cacher son portefeuille devant une foule. Owen cligna des yeux, s’efforça de reprendre le contrôle. Son cerveau d’archéologue récitait les règles : enregistrer, photographier, déclarer. Les artefacts du lac devaient être documentés dans un rapport officiel. Tout ce qui sortait de Viveronne sans traçabilité devenait illégal — et une seule découverte pouvait suffire à attirer les pilleurs, les autorités, les fouilles.
Il repensa au mur, à la femme blanche qui avait ouvert les lèvres pour prononcer un seul mot. Puis il regarda le torque qui semblait encore chaud contre sa peau, et il sut qu’il ne le déclarerait pas.
Ses doigts avaient choisi pour lui.
Il marcha vers la caravane technique, l’étui glissé sous sa veste étanche, et tomba sur Meredith, qui sortait avec deux tasses de café.
— Alors, Owen ? demanda-t-elle en lui tendant un gobelet. Le relevé a donné quelque chose ?
— Rien, dit-il trop vite. De la boue et encore de la boue.
Elle haussa un sourcil. Meredith avait toujours eu un sixième sens pour les mensonges — c’était pour cela qu’elle l’avait battu sur le site de Scapa Flow. Il détourna les yeux.
— Tu as l’air éreinté, insista-t-elle. Tu devrais arrêter de plonger en douce.
— Je ne plonge pas en douce.
— Tu as les cheveux encore mouillés. Et tu as retiré ton équipement avant de venir nous voir. T’as jamais fait ça. T’as horreur de toucher l’eau froide une fois séché.
Owen se força à rire, mais le son sortit sec comme une pierre.
— Si tu veux vérifier mon carnet de plongée, va falloir un mandat.
Elle le toisa, puis retourna à sa paperasse sans un mot. Owen se glissa dans la remorque de stockage, ferma la porte, et déroula l’étui sur la table. Le torque reposait sur le plastique sombre, paisible, son bronze vert-de-gris luisant sous la lampe halogène.
C’est là qu’il vit la deuxième chose : une fissure dans le métal, à peine visible, qui courait le long de la spirale centrale — comme si la pression du lac avait failli le briser en deux. Mais ce qui le frappa, ce fut l’intérieur de la fissure. Quelque chose était enroulé dedans, quelque chose de flexible et d’argenté, pas plus gros qu’un cheveu humain. Une fibre. Pas du bronze. Pas de l’acier moderne. Quelque chose qui ressemblait à... à du tendon. Séché, durci, mais indiscutablement organique.
On ne mettait pas de tendons dans un torque de bronze. Pas en 1000 après Jésus-Christ. Pas en 500 avant. Personne ne le faisait.
Owen recula d’un pas. Sa main tremblait légèrement quand il saisit son téléphone pour rappeler les notes de son père — le carnet Moleskine bleu, celui qu’il gardait dans une boîte sous son lit, celui qu’il relisait chaque année à la date de la disparition.
*V. — ce qui est sous l’eau n’est pas mort. Ce qui est sous l’eau patiente. Si je trouve la marque, je trouverai la main.*
La marque. Le père d’Owen avait noté ce mot trois fois sur la même page — *marque* — avec un gribouillis de spirale à côté. Une spirale identique à celle qui tournait sur le torque.
Owen fixa l’objet. Le temps sous l’eau semblait avoir ralenti tout à l’heure ; à présent, la réalité s’accélérait trop vite. Il avait dissimulé un artefact. Il avait menti à son équipe. Et il venait de comprendre que son père n’avait pas disparu en explorant un site quelconque — il avait suivi la même piste.
Le téléphone vibra. Meredith.
— Owen, t’es où ? Le directeur de la réserve veut te voir. Quelqu’un du conseil régional a appelé. Ils veulent un rapport préliminaire sur le lac pour une demande d’extension de périmètre de protection.
Owen regarda le torque. Puis le message. Puis le torque.
— Dis-leur que je suis à eux dans dix minutes.
Il mentait déjà. Mais il sentit, au fond de sa poitrine, la certitude froide que le plus grave n’était pas de mentir au conseil : c’était que le torque ne voulait pas être trouvé. Il avait été tordu. Il avait été brisé. Et pourtant, il était resté là, dans la vase, à attendre un plongeur unique.
Un Callahan.
Sa main se referma sur l’étui, et il sut, avec une lucidité brusque et honteuse, qu’il ne le rendrait jamais.