Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 17: A Dark Harvest
L’aube se leva sur un silence qui n’avait rien de paisible. Owen avait dormi deux heures, recroquevillé sur la banquette de sa voiture, à deux kilomètres du cercle de pierres. Quand il ouvrit les portières, l’air sentait le métal et la terre retournée, comme après un orage qui n’avait jamais éclaté.
Son téléphone vibra. Douze messages non lus. Le premier venait de Margaret, la femme qui tenait le pub du village : trois de ses moutons gisaient dans son pré, la gorge ouverte, mais sans une goutte de sang visible. Les suivants étaient du même tonneau. Des chevaux dans la ferme des Hollis. Un troupeau de vaches près du marais. Un alpaga chez les rescapés du lotissement neuf. Partout, la même signature : une entaille nette, exsangue, et pas une empreinte de prédateur.
Il roula vers le bas du lac. Le village s’éveillait dans une rumeur sourde. Des groupes se formaient devant les grilles, des vieux croisaient les bras, des enfants qu’on tirait par la main loin des haies. Quelqu’un avait peint un symbole blanc sur la porte de la chapelle — un cercle brisé, un œil. Tout le monde savait ce que ça voulait dire.
À la ferme des Hollis, Owen se gara derrière une fourgonnette de la télé locale. Un journaliste micro en main interrogeait une femme en salopette, les joues marbrées de larmes.
— Vous pensez que c’est lié à ce que les archéologues ont trouvé dans le lac ? demandait la journaliste.
La femme leva les yeux. Elle vit Owen. Elle ne dit rien, mais son regard fit le travail de mille mots. La journaliste pivota, l’œil brillant.
— Vous êtes le Dr Callahan, n’est-ce pas ?
— Je n’ai rien à déclarer.
— Trois nuits de suite, des bêtes sont vidées de leur sang dans un rayon de deux kilomètres autour du lac. Vous arrivez, et les gens meurent — enfin, les bêtes meurent. Est-ce que vous établissez un lien ?
Owen la dépassa sans répondre. Derrière la ferme, le pré des Hollis ressemblait à une scène de crime oubliée. Les moutons n’avaient pas été dévorés. Leurs corps reposaient comme en prière, la tête tournée vers le lac. Des mouches bourdonnaient sans se poser. Il n’y avait ni sang, ni plaie béante — seulement une fente fine sous la mâchoire, presque chirurgicale.
Il s’accroupit. Quelque chose brillait dans l’herbe. Un fragment de pierre — pas un silex ordinaire. Il le retourna. Le symbole du brouillard était gravé dedans, assez fraîchement pour que les arêtes soient encore blanches. On n’était pas venu chercher le bétail. On était venu laisser un message.
— Callahan.
La voix claqua derrière lui. Il se retourna. Une femme en veste de tweed usée, cheveux gris coupés au carré, se tenait à l’entrée de la grange. Elle tenait un chapelet dans une main et un seau rouillé dans l’autre. Soixante-dix ans, les épaules carrées d’une fermière qui n’avait jamais demandé la permission.
— Vous êtes l’archéologue.
— Oui.
— Je m’appelle Edith Hollis. Ces bêtes, c’était pas un loup. C’est pas une maladie. Et c’est pas une coïncidence que ça commence quand vous remuez ce qui dort sous notre lac.
— Madame Hollis, je comprends que vous soyez bouleversée, mais je ne vois pas comment mon travail…
— Vous avez un fils ? demanda-t-elle soudain.
Owen marqua un temps.
— Non.
— Moi, j’avais un frère. En 1998, il a vu une lueur depuis sa fenêtre. Il est sorti. On l’a retrouvé une semaine plus tard dans la vase du lac, les mains jointes et le sourire aux lèvres. Les autorités ont parlé de noyade accidentelle. Mais ma mère savait. Toute la vallée savait. C’est le vieux pacte qui se réveille, et vous vous tenez au milieu de la table, les mains posées dessus, en faisant semblant de ne pas entendre la musique.
— Le pacte… vous êtes au courant ?
Edith cracha par terre.
— On a toujours su. On a juste appris à ne pas en parler plus fort que le clapotis de l’eau. C’est pour ça que le village n’a jamais grandi, que les promoteurs repartent sans explication, que les routes contournent le lac par le sud au lieu de le longer. Chaque génération enterre un secret et plante un rosier dessus. Vous, vous avez déterré le rosier.
Elle posa le seau. Il était rempli de bouts de laine noire et de petits os, des os d’agneaux morts-nés.
— Brûlez-les, dit-elle. Ça, et tout ce que vous avez sorti de l’eau. Peut-être qu’elle se rendormira. Peut-être qu’elle acceptera le sacrifice avant le sixième jour.
Owen la dévisagea.
— Comment savez-vous pour le sixième jour ?
Edith ne répondit pas. Elle tourna les talons et rentra dans la grange, refermant la porte sans un bruit. Owen resta là, le fragment de pierre au creux de la paume. Le symbole semblait plus sombre qu’à l’instant, comme si la lumière s’y noyait.
Son téléphone sonna. C’était Voss.
— Owen, écoute-moi bien. Finch vient de m’appeler. Il a vu quelque chose dans les archives — un croquis du XIIIe siècle qui montre un troisième cercle, sous le village lui-même. Pas sous ta maison. Sous le puits central, celui de la place.
— Le puits ? Mais il est condamné depuis l’incendie de 1904.
— Écoute-moi. Les pierres du cercle n’ont jamais été retirées, juste enfouies. Elles forment une clé — l’une dans l’eau, l’autre sur la colline, la troisième sous le village. Les trois doivent être visitées dans l’ordre au moment du sacrifice, sinon la porte reste à moitié ouverte. Ton père le savait. Sa dernière lettre à Finch — je viens de la lire — elle contient une phrase que tu dois entendre. Elle dit : « L’enfant qui marche sur l’eau voit la vérité. »
Le vent se leva, chargé d’eau. Owen fixa la pierre dans sa main. L’enfant qui marche sur l’eau. Son père disait toujours que les Callahan étaient nés avec des semelles en osier — capables de flotter quand le monde entier coulait. Une légende de famille, une blague d’ivrogne, c’est ce que toute sa vie il avait cru.
Edith Hollis avait vu une lueur. Le corps de son frère avait souri en remontant de la vase. Danny, mort dans une chambre fermée de l’intérieur. Tant de morts alignés pour un seul pacte.
Owen lâcha le fragment, le regarda s’enfoncer dans l’herbe. Le symbole s’effaça lentement, comme si la terre le digérait. À dix mètres de lui, juste au bord du pré, quelque chose bougea — une silhouette floue, à contre-jour, trop immobile pour être un buisson. Il la distingua à peine une seconde, puis elle se fondit dans les branchages.
Une silhouette. La même que sur la colline.
Il commença à courir, mais son téléphone sonna encore.
C’était Margaret, du pub. Le village venait de se rassembler sur la place, devant le puits condamné. Quelqu’un avait gratté le symbole de la porte sur la pierre, et une corde pendait du couvercle en fonte — une corde neuve, qui plongeait dans l’obscurité du puits.
Quelqu’un l’avait ouvert pour lui.
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