Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 29: The Eve of the Pact
Le lac bouillait.
Owen le sentit à travers la coque du Zodiac, une vibration sourde qui montait de l'eau comme un cœur malade. Autour d'eux, des volutes de vapeur s'élevaient de la surface, et l'air empestait le soufre et le métal chaud. Cole coupa le moteur, les laissant dériver sur une eau qui frémissait, parcourue de bulles éclatant à la surface.
« Putain, Owen. » Cole regardait autour de lui, la lampe torche tremblante dans sa main. « On dirait le début d'un film d'horreur. »
Le sorcier se tenait au centre du lac, ou plutôt ce qu'il en restait. Sa silhouette s'était densifiée depuis la veille — plus de chair, plus de substance. Dans la lueur irréelle qui émanait de lui, Owen distinguait des lambeaux de robe, un visage aux traits creusés, des yeux qui n'étaient que deux braises blanches. Il ne bougeait pas, mais l'eau autour de lui ondulait selon un rythme régulier, comme une respiration.
« Il se nourrit », murmura la chercheuse derrière eux. Elle était recroquevillée à la proue, son carnet serré contre sa poitrine, les jointures blanches. « Il draine le lac de sa puissance. Chaque heure qui passe, il devient plus fort. »
« On s'en va », dit Owen. « Maintenant. »
Il tira sur la corde du moteur. Le Zodiac toussa, cracha, puis démarra dans un grondement. Mais même à pleine vitesse, Owen sentit le regard du sorcier sur sa nuque, un poids presque physique. Il ne tourna pas la tête. Il ne voulait pas voir ce que ces braises blanches promettaient.
À terre, le village était en émoi.
Des gyrophares bleus striaient la nuit. Deux camions de pompiers, trois véhicules de police, et une file de voitures chargées de valises qui remontait la colline vers la route principale. Un haut-parleur crachait des ordres monotones : « Évacuez immédiatement. Toute la zone riveraine doit être évacuée. » Des vieux, des femmes avec des enfants dans les bras, des adolescents traînant des sacs — tout le monde montait, jetant des regards paniqués vers le lac.
Owen sauta du Zodiac et courut vers la maison de la chercheuse, Cole sur ses talons. L'eau léchait déjà le seuil de la porte, une eau noirâtre, trop chaude, qui semblait monter d'un cran à chaque battement de cœur.
À l'intérieur, la chercheuse avait étalé cartes et manuscrits sur la grande table de chêne. Des bougies vacillaient aux quatre coins — l'électricité avait déjà lâché. Elle ne leva pas les yeux quand Owen entra, les mains plongées dans un parchemin qu'elle semblait déchiffrer pour la énième fois.
« J'ai trouvé le passage », dit-elle sans préambule. « Dans le manuscrit d'Aelfric. Il décrit la cérémonie du pacte. »
Owen s'accroupit face à elle, l'eau clapotant autour de ses bottes. « On n'a pas le temps pour une leçon d'histoire. Il se renforce. Le lac bout. Le village évacue. »
« Justement. » Elle leva les yeux. Ses pupilles étaient dilatées, sa voix vibrante d'une excitation presque fiévreuse. « Le pacte ne se termine pas à minuit. Il se termine à l'aube. C'est le moment où les mondes s'entrouvrent, où la brume entre les eaux et la terre s'amincit. Si le sceau n'est pas restauré avant le premier rayon de soleil, le sorcier sera pleinement libre. Et il pourra alors… »
Elle marqua une pause, cherchant ses mots.
« Il pourra réclamer ce qui lui est dû. Les neuf rois. Les âmes qu'il a scellées sous le lac il y a mille ans. Il les réveillera, et ce ne sera pas un simple flot d'eau qui submergera la vallée. Ce sera une armée de morts. »
Cole émit un sifflement. « Charmant. Et on a combien de temps ? »
La chercheuse consulta sa montre. « Le jour se lève à six heures douze. » Elle hésita. « Il reste un peu plus de cinq heures. »
Owen se releva, arpentant la pièce. L'eau montait, maintenant elle atteignait presque ses chevilles. Il fallait agir vite. Mais quelque chose le taraudait, une question qui lui brûlait les lèvres depuis qu'il avait vu l'enveloppe de plomb.
« Le message de mon père », dit-il en se retournant. « L'enveloppe. Tu l'as ouverte ? »
La chercheuse baissa les yeux un instant, puis tendit la main vers un objet posé sur la cheminée. Une enveloppe de plomb, cabossée, oxydée, mais encore intacte. Owen l'avait rapportée du clocher englouti sans jamais oser l'ouvrir. Il s'en saisit, sentit sous ses doigts le métal froid, les lettres gravées qui formaient son nom.
« Ouvre-la », dit la chercheuse. « Il est temps. »
Il déplia les bords du plomb. À l'intérieur, un parchemin, plié en huit, encore sec malgré les siècles passés sous l'eau. L'encre avait viré au brun, mais l'écriture était nette, reconnaissable entre toutes. Celle de son père.
Owen lut à voix haute, d'abord pour lui-même, puis pour les autres, chaque mot comme un coup dans la poitrine.
« Owen. Si tu lis ceci, c'est que tu as trouvé la main du gardien, et que le lac a parlé. Je savais que tu viendrais. Je l'ai su dès le jour où tu as nagé dans la baie de Doon, quand tu avais six ans, et que l'eau s'est calmée autour de toi. Le lac te reconnaît. Il t'a toujours reconnu. C'est pour cela que je suis parti. Pour empêcher que tu soies le prochain. »
Owen s'arrêta, la gorge serrée. Cole avait détourné le regard. La chercheuse fixait le parchemin comme si elle en connaissait déjà la suite.
« Le sceau exige le sang. Mais le sang ne suffit pas. Il exige la vie. Le gardien qui scelle le pacte doit rester dans l'eau, avec les morts, pour l'éternité. Je ne pouvais pas te laisser faire ce sacrifice. Alors j'ai essayé de le faire à ta place. »
Sa voix se brisa. Il dut s'arrêter, respirer. La chercheuse finit la phrase à sa place, doucement :
« J'ai échoué. Et maintenant, c'est à toi. Le lac t'appelle, Owen. Et je ne peux pas te protéger de cet appel. »
Le silence qui suivit n'était troublé que par le clapotis de l'eau, qui montait toujours, qui léchait maintenant les pieds de la table.
Cole fut le premier à parler. « Attends. Donc ton père a essayé de se sacrifier à ta place. Il a raté son coup. Et maintenant ils te disent que toi, tu dois y aller, rester là-dessous pour toujours ? »
Owen ne répondit pas. Il relisait les dernières lignes, griffonnées plus bas, plus serrées, comme écrites dans la hâte et la panique.
« Le sorcier ne peut pas être détruit. Seulement enfermé. Mais il existe une autre voie, Owen. Une lame forgée dans le cœur du premier roi, trempée dans les eaux de l'autre monde. L'épée d'Étal. Elle peut trancher le lien entre le sorcier et le lac, le bannir sans que personne ait à rester. Mais elle a été perdue. Perdue dans la forêt de Bodmin, là où les arbres se souviennent encore des anciens chemins. »
La chercheuse sursauta. « L'épée d'Étal ? Ce n'est pas possible. C'est une légende, un conte pour enfants— »
« Mon père ne racontait pas de contes », la coupa Owen. Il plia le parchemin, le glissa dans sa poche. Puis il regarda par la fenêtre. Le lac montait toujours, et au cœur des eaux, la lueur blanche du sorcier pulsait comme un cœur enflammé.
« Cinq heures », dit-il. « Il nous faut cette épée. »
« Quoi ? » Cole se leva d'un bond, l'eau éclaboussant autour de ses bottes. « Tu veux partir à la recherche d'une épée magique dans une forêt à deux heures d'ici, alors qu'on a cinq heures pour empêcher une armée de morts de sortir du lac ? »
« Trois heures », corrigea la chercheuse. « La forêt de Bodmin est à plus d'une heure, et la nuit, avec l'état des routes… »
« Alors on n'a pas le temps de faire les choses dans l'ordre ». Owen attrapa sa veste trempée, son sac. « Toi, tu restes ici, tu continues de chercher dans les manuscrits. Cole, tu prends le 4x4, on fonce vers Bodmin. On trouvera cette épée. »
Un grondement sourd secoua la maison. Les bougies vacillèrent. Par la fenêtre, Owen vit une colonne d'eau s'élever au centre du lac, une tour sombre et mouvante qui se courbait lentement vers le village, comme une main immense qui se tendait.
La chercheuse recula, blême. « Il essaie de franchir le seuil. Il ne peut pas encore quitter l'eau, mais… il s'approche. »
Owen attrapa son bras. « Tu as dit que le lac était le gardien du pacte. Que l'eau elle-même le retenait prisonnier. »
« Oui, mais l'eau ne retiendra pas la mer qu'il appellera. S'il déclenche l'inondation avant l'aube— »
« Alors il faut empêcher l'inondation. » Owen se tourna vers Cole. « On y va. Maintenant. »
Ils sortirent dans la nuit. L'eau atteignait leurs mollets. Le village était presque vide, les dernières voitures gravissaient la colline dans un crissement de pneus mouillés. Le seul bâtiment encore éclairé — faiblement, à la bougie — était la petite église en pierre dont le clocher pointait vers le ciel noir, comme un doigt levé contre le flot.
Owen monta dans le 4x4, Cole au volant. Le moteur toussa puis démarra, et ils s'élancèrent sur la route qui grimpait à travers la forêt noire.
Derrière eux, le lac se souleva.
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