Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 30: The Siege of the Shore
L’eau du lac n’était plus noire. Elle luisait d’une lueur verdâtre, comme si quelque chose fermentait sous la surface, et Owen sentit le froid monter le long de ses mollets avant même d’entendre le premier bruit. Un clapotis régulier, presque rythmé, qui n’avait rien de naturel.
Debout sur la jetée de bois, l’épée ancienne calée dans sa main droite, il ne se retourna pas lorsque la voix du sorcier s’éleva de l’eau, amplifiée par l’écho de la brume.
« Callahan. Tu as pris ce qui m’appartient. Tu as cru que le sang de ce guerrier pourrait suffire. »
Owen resserra sa prise sur la garde froide. À côté de lui, la chercheuse écarta les pans de son manteau trempé pour dégainer un vieux coutelas celtique, dont la lame portait des entailles plus anciennes que la moitié des musées où elle avait travaillé. Cole se tenait en retrait, le visage éclairé par l’écran de sa tablette, les doigts déjà sur les commandes du drone.
« Je n’ai pas le temps pour tes monologues », lança Owen.
Sa voix sonna plus affirmée qu’il ne se sentait. Il avait la main dans une poche intérieure de sa veste, contre le petit paquet de plomb, froid comme une morsure.
Le sorcier rit. Ce n’était pas un son humain. C’était le bruit des pierres qui s’entrechoquent au fond d’un puits.
« Alors nous parlerons peu », dit-il avant de se dissoudre dans la brume.
Owen ne vit pas la première créature sortir. Il la sentit. L’air se déplaça, chargé d’une odeur de vase et de métal rouillé, et une silhouette émergea de l’eau à moins de trois mètres de la jetée. Haute, maigre, recouverte d’une peau grisâtre qui dégoulinait d’algues, elle n’avait pas de visage. Seulement une bouche fendue jusqu’aux oreilles, pleine de dents trop fines.
« Là ! » cria Cole.
Le drone s’alluma dans le ciel, son projecteur balayant la berge. Derrière la première créature, d’autres formes surgissaient, plus denses, comme si le lac les recrachait de ses profondeurs. Owen compta six, puis dix, puis abandonna.
Il n’avait jamais combattu avec une épée de sa vie.
La première créature bondit. Owen leva la lame par réflexe, et le geste suffit, à peine : l’acier ancien sembla dévier la trajectoire de la créature d’une volonté propre, la faisant passer à son côté dans un sifflement d’air déplacé. Elle atterrit sur la jetée, pivotant avec une grâce répugnante.
« Garde tes distances ! » cria la chercheuse, le coutelas dégainé.
Elle était plus vive qu’elle n’en avait l’air. Lorsqu’une seconde créature monta à l’assaut, elle la cueillit d’un revers sec, comme guidée par la mémoire du métal plus que par ses propres yeux. La créature se désagrégea dans un geyser d’eau noire, et Owen comprit que ces choses n’étaient pas faites de chair. Elles étaient de l’eau, de la terre, de la volonté. Le lac lui-même prenait forme.
« Cole, éclaire-nous la berge sud ! »
Le drone plongea et son faisceau révéla une dizaine d’autres silhouettes, à moitié immergées, qui avançaient lentement vers les maisons du village. Owen chercha du regard les volontaires qu’ils avaient postés avec des fusils de chasse, mais ceux-ci tenaient déjà leurs armes, le visage pâle.
« Ils ne savent pas quoi viser ! » haleta la chercheuse.
Owen vit l’une des créatures fondre sur Rhys, le fils du garde du lac, qui brandissait un vieux harpon. Il voulut crier, mais le temps sembla se contracter autour de lui. L’épée vibra dans sa main, et une lumière pâle et dorée s’alluma le long de sa lame, presque invisible dans la brume, mais suffisante pour que toutes les créatures, d’un même mouvement, tournent leurs visages sans yeux vers lui.
La lueur pulsait en rythme avec son cœur. Avec quelque chose d’autre, plus profond, dans sa poitrine. Il n’avait pas le temps de s’interroger. Il courut.
« Sur moi ! Toutes sur moi ! » cria-t-il.
Les créatures obéirent comme un seul organisme. Leurs bouches béantes s’ouvrirent en silence, et Owen recula, en garde au centre de la place du village.
Le premier assaut vint de trois côtés à la fois. Il para un coup, trancha une masse d’eau noire, pivota pour éviter une griffe traîtresse, et la lumière de la lame brûla chaque fois la chair liquide qu’elle touchait. Derrière lui, la chercheuse avait rejoint Cole à l’abri de la guérite, tirant des flèches à la tête d’obsidienne d’un arc qu’il n’avait jamais vu dans ses bagages.
« Owen, part à gauche ! »
Rhys hurla et lâcha son harpon. Owen fit volte-face. La créature qui l’avait attrapé venait de le projeter contre un muret, et le vieil homme qui les avait aidés à charger le bateau sur l’étang — un guide de pêche nommé Len — tirait en l’air, reculant vers le pub, tirant sans compter les cartouches.
« Halte ! Arrêtez ! » cria Owen.
Il plongea, roula sur l’épaule, et planta la pointe de l’épée dans le sol. La lame entière s’embrasa d’un éclat doré, et une onde sonore sourde traversa le sol, semblable à un soupir du lac lui-même. Les créatures refluèrent. Elles se retirèrent de deux mètres, pas un de plus, leurs bouches fendant l’air dans un bruit de coquillages broyés.
« … fascinant », souffla la chercheuse derrière lui.
Owen regarda sa main tremblante autour de la garde. La lumière faiblissait, mais ne s’éteignait pas complètement. Il se releva, lentement, les bras écartés, et constata que les créatures le regardaient faire, immobiles, comme une meute qui attendait le signal de son maître.
« Prends ton envol », dit-il à Cole, dont le visage apparut brièvement dans le halo rouge de la tablette.
Cole leva les yeux du drone. Quelque chose n’allait pas.
« Owen, regarde le lac. »
Il se tourna. L’eau, qui la veille était noire, luisait maintenant d’un éclat uniforme, pâle, comme si le fond entier s’était illuminé. Au-dessus d’elle, suspendues dans la brume, des formes vertes ondulaient autour d’une colonne de lumière verticale, pareille à un phare inversé enfoncé dans l’eau.
« C’est lui », murmura Owen.
Le sorcier se tenait sur la colonne, les bras écartés, les yeux blancs fixés sur Owen. Il ne parlait pas. Il n’avait pas besoin de parler. Son corps semblait se dissoudre lentement dans la lumière, et Owen comprit, avec un froid plus vif que celui de l’eau, que le sorcier n’attendait pas de les vaincre par la force.
Il attendait l’aube.
Deux heures, peut-être moins. Après cela, la lumière qui brûlait dans la lame, et celle qui coulait dans le sang d’Owen, ne suffiraient plus. Il faudrait le rituel. Il faudrait aller jusque dans l’eau, plier le covenant, offrir ce qu’il avait dans les poches — la main du guerrier, l’enveloppe de plomb de son père — et il le ferait en sachant enfin ce que son père avait pris sur lui pour ne pas le faire.
Il regarda la chercheuse.
« Il vous reste du fil de fer ? »
Elle haussa un sourcil, le souffle court.
« Toujours de bonnes questions, Callahan.
— Non, précisa-t-il en levant l’épée, dont la lame crépitait d’une lumière navrée. Ce n’est pas une question. Il faut couper la colonne, et pour ça, je dois y aller. Vous couvrez ma retraite. »
Cole fit claquer sa langue dans son micro. « Foutu plan. »
« Meilleur que les autres. »
Owen ne leur laissa pas le temps de répondre. Il courut vers l’eau, l’épée au poing, et la lumière du lac se replia autour de lui comme une gueule qui se ferme.
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