Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 9: First Blood
L’eau était noire comme de l’encre sous la coque du *Viveronne Explorer*. Owen s’était réveillé à trois heures du matin avec le torque froid contre sa poitrine, presque inerte. Il n’avait pas eu besoin de consulter la météo pour savoir que la pluie allait tomber avant l’aube. Mais c’était Danny qu’il trouva sur le pont arrière à quatre heures dix, en combinaison néoprène, les palmes à la main.
— Tu m’as fait sursauter, putain, souffla Owen.
Le jeune homme — vingt-deux ans, étudiant en archéologie marine à Glasgow, stagiaire depuis trois semaines — avait ce sourire nerveux des gens pris en faute mais qui espèrent encore s’en sortir avec une blague.
— J’ai entendu un signal sur le sonar de surface, dit Danny. Un truc fort, vers le secteur nord du site. J’ai cru que…
— Tu as cru que tu allais prouver ta théorie sur la circulation hydraulique interne ? Owen s’approcha, les mains en l’air. Danny, on a un protocole. Tu connais le protocole.
— Le chef Whitmore a dit que je pouvais faire des relevés autonomes.
— Whitmore est à trois cents kilomètres d’ici, et il te paie pas pour crever seul au fond d’un lac que l’ONU vient pas inspecter.
La pluie commença, fine et insistante. Owen tendit la main.
— Donne-moi le matériel. On en reparle demain matin devant les autres.
Danny hésita. Quelque chose clochait dans son regard — plus que de la vantardise juvénile. Il y avait de la peur, un truc en dessous.
— J’ai vu une lumière, murmura-t-il.
— Une lumière ?
— Sous l’eau. Une lueur verte, vers le secteur du mur effondré. Ça pulsait, comme un battement de cœur.
Le torque vibra contre la peau d’Owen, une seule pulsation brève, presque douloureuse. Il serra la mâchoire.
— Écoute-moi, fiston. Cette zone est interdite depuis le début de la mission. Il y a des raisons que je peux pas te détailler.
— Des raisons de type… pacte ? fit Danny, les yeux plissés.
Owen sentit le sang lui quitter le visage.
— Qui t’a parlé de ça ?
— Personne. Je lis. Ton père a publié une communication interne en 2012 dans le *Journal of Celtic Hydrology*. Il mentionnait une « déposition rituelle », des artefacts forgés en symbiose avec l’eau. C’est de la folie, mais c’est exactement ce qu’on a trouvé dans les relevés de magnétométrie. Alors je voulais voir par moi-même.
Owen aurait dû le saisir par l’épaule, le traîner à l’intérieur, enfermer la passerelle à clé. Il aurait dû écouter ce que son instinct hurlait depuis des semaines. Au lieu de ça, il regarda le renflement dans la poche du gilet de Danny.
— Tu as pris une lampe de signalisation ?
— Et un marqueur GPS manuel, répondit Danny avec un enthousiasme triste. Sans trace numérique. Juste moi et le lac.
— Danny. Je te pose une dernière question, et je veux une réponse franche. Est-ce que tu as touché quelque chose là-bas ? La dernière fois que tu y es allé ?
Le jeune homme hésita trop longtemps.
— Je suis pas retourné depuis deux jours. Je te le jure sur la tête de ma mère.
Il mentait mal. Owen le vit dans la crispation de sa nuque, dans la façon dont ses doigts se refermèrent sur les palmes.
— Donne-moi le matériel, répéta Owen, plus bas, presque menaçant.
Danny recula d’un pas vers le bastingage.
— Je reviens dans une heure. Tu vérifieras moi-même. Si y’a rien, je démissionne.
Avant qu’Owen ait pu réagir, le jeune homme bascula par-dessus bord avec un plouf propre et sans éclaboussure, presque respectueux du silence nocturne.
Owen resta figé, le cœur cognant contre le torque. Il regarda les cercles se dissiper sur l’eau noire, attendit le temps d’une inhalation — pas de remontée, pas de panique. Danny nageait comme un poisson, tout le monde le savait. Mais le lac, lui, avait ceci de particulier : il ne rendait jamais tout ce qu’il prenait.
Il attendit deux heures. À six heures moins le quart, l’aube grise découvrit une surface vide, à peine ridée par une brise froide. Owen contacta la base par radio — Meredith répondit, la voix ensommeillée et méfiante.
— Ton stagiaire a piqué une combine dans le noir, dit-il avec un calme qu’il ne ressentait pas. Je lance une recherche.
Il l’entendit soupirer de l’autre côté.
— Owen, c’est ton équipe. Putain, t’es responsable de ce gamin.
— Je le récupère.
Il ne le récupéra pas. À huit heures vingt-deux, un pêcheur local signala un corps en dérive près de la rive nord, coincé dans les racines d’un vieux chêne rouge dont la silhouette tordue dominait l’eau depuis des siècles. Owen fut le premier sur place, à bord du zodiac. Il dut retenir un cri.
Danny flottait face contre l’eau, ses palmes toujours aux pieds, parfaitement intact — aucune morsure, aucune plaie visible, aucun signe de noyade violente. Pas de cyanose non plus. Il semblait dormir, une vraie sieste sous trois mètres d’eau.
C’est quand ils le hissèrent à bord que la lumière du matin frappa sa nuque.
Une marque. Pas une blessure — une marque, imprimée comme un tatouage ancien sur le lobe droit, là où la peau plie. Owen la reconnut immédiatement : un cercle brisé, traversé d’une ligne ondulée, deux spirales ouvertes. Le même motif que celui gravé sur la face interne du torque, celui qu’il avait passé trois heures à déchiffrer sous la lampe binoculaire.
Personne d’autre sur l’embarcation ne la vit. Owen referma la main de Danny sur sa nuque — un geste naturel, presque filial — et la cacha.
Il laissa les autres prendre le corps, donner les coups de fil, prévenir la faculté de Glasgow. Il s’assit au fond du zodiac, le torque brûlant maintenant sa peau à travers la toile du maillot, et fixa la ligne d’eau sans voir quoi que ce soit.
Une heure plus tard, la pluie cessa d’un coup, comme si un ciel entier retenait sa respiration. Meredith le rejoignit sur le quai.
— C’est pas une mort accidentelle, dit-elle sans préambule. Les gars de la forensique viennent de m’appeler. Ils ont trouvé une trace de… quelque chose. Une substance organique dans ses poumons. Pas de l’eau du lac.
Owen releva la tête.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— De la matière végétale, mais pas locale. Et une protéine inconnue des bases de données. Ils envoient les échantillons au labo de Glasgow, mais au noir, et je te raconte pas ça pour que tu me souries.
Elle s’approcha d’un pas, trop près, la voix tendue.
— Tu m’as dit que c’était un secret ancestral, un pacte. Tu m’as dit huit jours pour prouver. Maintenant j’ai un mort, Owen. Un étudiant qui savait pas nager pour de vrai ? T’as vu ses palmes — elles étaient neuves, jamais faites à ses pieds.
Owen ouvrit la bouche. L’évidence le frappa comme une vague d’hiver : Danny n’était pas parti de son propre chef. Quelqu’un l’avait vu sortir cette nuit-là, avait compris son intention, avait fait en sorte que le jeune homme atteigne le site — et le torque ne l’avait averti qu’une seule fois, à la seconde où Danny avait touché l’eau.
Le torque n’avait pas vibré pour le protéger. Il avait vibré pour marquer sa proie choisie.
Il regarda Meredith, puis la ligne d’eau à l’ouest, là où le fort englouti dessinait ses angles morts sous la surface noire. Il n’y avait pas de hasard. Danny avait été guidé vers une porte. Et quelqu’un — quelque chose — l’avait accueilli de l’autre côté.
Sans le savoir, le jeune homme venait peut-être d’ouvrir son premier sceau.
— Meredith, dit-il, la voix blanche. Je dois y retourner ce soir. Seul.
— Tu es fou.
— Tu vois cette marque dans sa nuque ? Celle que personne sauf moi ne peut voir ? Tant que quelqu’un pourra la voir, ce lac continuera à collectionner les imprudents.
Il sortit le torque de sous son maillot. Meredith recula d’un pas — il était à peine plus chaud que la chair, mais il émanait de lui une présence presque suffocante.
— Tu as le choix, reprit Owen. Me dénoncer à la police, fermer le site, laisser une famille pleurer un fils sans comprendre. Ou m’aider à atteindre cette porte avant la fin des huit jours. Avant que le lac décide d’ouvrir la suivante.
Le silence dura assez longtemps pour qu’Owen identifie chaque cognement de son cœur contre l’objet d’acier.
— Huit jours, j’ai dit, lança Meredith. Maintenant t’en as six.
Elle pivota et s’éloigna, laissant Owen seul face au lac, la marque de Danny encore imprimée derrière ses paupières comme une signature impatiente.